L'ERMITAGE
Dans sa lettre du 10 mai, Hippolyte avait dit: «Je dispose enfin d'une heure libre pour t'écrire longuement. Voilà dix jours que mon beau-frère traîne sa douleur d'hôtel en hôtel autour du lac ; et nous le suivons toutes deux comme des âmes en peine. Tu n'imaginerais jamais la mélancolie de ce pèlerinage. Moi, je suis à bout de forces : j'attends la première occasion favorable pour prendre congé. As-tu déjà découvert l'ermitage?» Elle avait dit: « Tes lettres augmentent indiciblement mes tortures. Ton mal, je le connais bien; et je devine que les mots te manquent pour exprimer ta souffrance. Je donnerais la moitié de mon sang pour réussir à te convaincre une bonne fois que je suis tienne, absolument tienne, pour toujours, jusqu'à la mort. Je pense à toi, à toi seul, sans interruption, à tous les instants de ma vie. Loin de toi, je ne puis goûter une minute de calme et de bien-être. Tout
I "j6 TRIOMPHE DE LA MORT
me dégoûte et m'irrite... Oh ! quand me sera-t-il donné d'être près de toi pendant les journées entières, de vivre de ta vie! Tu verras: je ne serai plus la même femme. Je serai bonne, tendre, douce. J'aurai soi m d'être toujours égale, toujours discrète. Je te dirai toutes mes pensées, et lu me diras toutes les tiennes. Je serai ta maîtresse, ton amie, ta sœur; et, si tu m'en crois digne, je serai aussi ta conseillère. J'ai, moi, une intuition lucide des choses, et cent fois j'ai fait l'expérience de cette lucidité qui ne m'a jamais induite en erreur. Mon unique souci sera de te plaire toujours, de n'être jamais une charge dans ta vie. En moi, tu ne dois trouver que douceur et repos... J'ai beaucoup de défauts, mon ami; mais tu m'aideras à les vaincre Tu me rendras parjaite, pour toi. J'attends de toi le premier encouragement. Plus tard, lorsque je serai sûre de moi-même, je te dirai : Maintenant, je suis digne; maintenant, j'ai conscience d'être celle que tu veux. Et toi aussi tu auras l'orgueil de penser que je te dois tout, que je suis en tout ta créature ; et alors il te semblera que je suis plus intimement tienne ; et tu m'aimeras toujours davantage, toujours davantage. Ce sera une vie d'amour comme on n'en a jamais vu... » En post-scriptum : « Je t'envoie une fleur de rhododendron cueillie au parc de l'Isola Madré... Hier, dans la poche de ce vêtement gris que tu connais, j'ai retrouva la note du Grand. Hôtel d'Europe à la Poste, la note d'Albano que je t'avais demandée en souvenir. Elle est datée du 9 avril. On y a marqué plusieurs paniers de bois. Te rappelles-tu nos grands (eux d'arnour?.., Courage, courage 1 Le renouveau du bonheur approche. Dans une semaine, dans dix jours au plus. je serai où il te plaira Avec toi, n'importe où 1 »
SI
Et George qui, dans le fond, ne croyait guère au succès, mais qu'une ardeur folle venait d'embraser soudain, tenta l'épreuve suprême.
Il parti de Guardiagrele pour le littoral, en quêîe de l'Ermitage. La campagne, la mer, le mouvement, l'activité physique, la variété des incidents au cours de cette exploration, la singularité de son propre état, toutes ces choses nouvelles le secouèrent, le remirent sur pied, lui donnèrent une confiance illusoire. Il lui sembla qu'il venait d'échapper par miracle à l'assaut d'une maladie mortelle où il aurait vu la mort en face. Pendant le& premiers jours, la vie eut pour lui cette saveur doue* et profonde qu'elle n'a que pour les convalescents. Le rêve romanesque d'Hippolyte flottait sur son cœur.
« Si elle réussissait à me guérir ! Pour guérir, il me
faudrait un amour sain et fort. » Il évitait de regarder jusqu'.a fond de lui-même, se dérobait au sarcasme in ter .'eu que provoquaient ces deux épilhètes. « Sur terre, il n'y a qu'une seule ivresse durable: la sécurité dans la possession d'une autre créature, la sécurité absolue et inébranlable. Cette ivresse, je la cherche. Je voudrais pouvoir dire : — Mon aimée, présente ou absente, vit tout entière en moi; elle se soumet avec bonheur à tous mes désirs; elle a ma volonté [tour loi unique ; si je cessais de l'aimer, elle mourrait ; en expirant, elle ne regrettera que mon amour. — Au lieu de se résigner à goûter l'amour sous les formes de la souffrance, il s'obstinait à le poursuivre sous les formes de la jouissance. Il donnait à son esprit une attitude irréparable. Il heurtait et défigurait une fois de plus son humanité.
D découvrit l'Ermitage à San-Vito, dans le pays des genêts, sur les bords de l'Adriatique. Et c'était l'Ermitage idéal : une maison construite à mi-côte, sur un plateau, dans un bosquet d'orangers et d'oliviers, en face d'une petite baie close par deux promontoires.
Très primitive, l'architecture de cette maison. Un escalier extérieur montait à une loggia sur laquelle s'ouvraient les quatre portes des quatre chambres. Chaque chambre avait sa porte et, vis-à-vis, dans la muraille opposée, une fenêtre qui regardait sur l'olivaie. A la loggia supérieure correspondait une loggia intérieure ; mais lt;s chambres du rez-de-chaussée, sauf une, n'étaient pas habitables.
D'un côté, la maison était, contiguë à une masure où habitaient -jns propriétaires. Deux chênes
énormes, que le souille persévérant du mistral avait penchés vers la colline, ombrageaient la cour et pi
geaient des tables de pierre commodes pour y dîner dans la belle saison. Cette cour était entourée d'un parapet de pierre, et, surpassant le parapet, des acacias chargés de grappes odorantes détachaient sur le lointain de la mer l'élégance délicate de leur feuillage.
Cette maison ne servait qu'à loger des étrangers qui Ja louaient pour la saison des bains, selon l'industrie pratiquée par tous les villageois de la côte dans les parages de San-Vito. Elle était distante du bourg d'environ deux milles, sur la limite d'un territoire appelé les Portelles, dans une solitude recueillie et clémente. Chacun des deux promontoires était percé d'un tunnel, dont on apercevait de la maison les deux ouvertures. La voie ferrée courait de l'une à Vautre en ligne directe, le long du rivage, sur un parcoure de cinq ou six cents mètres. A la pointe extrême du promontoire de droite, sur un banc de récifs, un Trabocco s'allongeait, étrange machine de pèche construite tout entière avec des poutres et des planches, semblable à une araignée colossale.
Le locataire hors de saison fut accueilli comme une bonne fortune inespérée et extraordinaire.
Le chef de la famille, un vieux, dit :
— La maison est à toi.
Il refusa de taire prix et dit :
— Tu donneras ce que tu voudras et quand il te plaira, si tu es content.
En prononçant ces paroles cordiales, il examinait l'étranger d'un œil si scrutateur que celui-ci fut gêné et surpris de ce regard trop perçant. Le vieux était borgne, chauve sur le crâne, avec deux touffes légères de cheveux blancs aux tempes, la barbe rase ; et il por« tait en avant tout son corps soutenu par deux jambe»
TKIOMl'ilE DE JA MOitT
arquées. Il avait les membres déformés par les rudes besognes: par le labeur de la charrue, qui fait saillir l'épaule droite et tord le buste; par le labeur du fauchage, qui force à écarter les genoux ; par le labeur de l'ép&Miprage, qui plie la personne en deux ; par tous les labeurs lents et patients de l'agriculture.
— Tu donneras ce que tu voudras.
Il avait déjà flairé dans ce jeune homme affable, à l'air un peu distrait et presque égaré, le seigneur généreux, sans expérience., insouciant de l'argent. Il savait que la générosité de son hôte lui profilerait beaucoup plus que ne ferait sa propre exigence.
George demanda :
— Le lieu est tranquille, sans allées et venues, sans tapage ?
Le vieillard montra la mer et sourit :
— Piegarde ; tu n'entendras qu'elle.
Il ajouta :
— Quelquefois aussi le bruit du métier. Mais maintenant Candie ne tisse plus guère.
Et il sourit en indiquant sur le seuil sa bru qui rougit.
Elle était enceinte, déjà très grosse à la taille, blonde, de carnation claire, le visage semé de lentilles. Elle avait les yeux gris, larges, veinés dans l'iris comme des agates. Elle portait aux oreilles deux lourds cercles d'or et, sur la poitrine, la presentosa, grande <■ en filigrane avec deux cœurs au centre. Sur le seuil, à côté d'elle, se tenait une fillette de dix ans, blonde aussi, avec une expression de douceur.
— Cette gamine-là, dit le vieux, on la boirait dan» un verre. Eh bien 1 il n'y a que nous et Albadora.
Il se tourna vers l'olivaie et se mit à crier :
— Àlbadon 1 AJbudôi
TRIOMPHE DE LA MORT iSi
Puis, s'adressant n sa petite— flUe :
— Hélène, dit-il, va donc l'appeler.
Hélène disparut.
— Vingt-deux enfants ! s'écria le vieux. Aîbadora m'a donné vingt-deux enfants : six garçons et seize filles. J'ai perdu trois garçons et sept filles. Les neuf autres filles sont mariées. Un de mes garçons s'est embarqué pour l'Amérique ; un autre s'est établi à Tocco et travaille aux mines de pétrole ; le cadet, celui qui a épousé Candie, est employé au chemin de fer et ne revient que tous les quinze jours. Nous sommes restés seuls. Ah 1 seigneur, on a bien raison de dire qu'un père soutient cent enfants, et que cent enfants ne soutiennent pas un père.
La Cybèle septuagénaire apparut, portant dans son tablier un tas de gros escargots terrestres, un tas baveux et mollasse où se hérissaient de longues tentacules. C'était une femme de haute stature, mais courbée, décharnée, cassée par la fatigue et par les grossesses, épuisée par les accouchements, avec une petite tête ridée comme une pomme flétrie sur un cou plein de ravines et de tendons. Dans son tablier, les escargots s'agglutinaient, s'entortillaient, s'engluaient l'un l'autre, verdâtres, jaunâtres, blanchâtres, écumeux, se colorant de pâles reflets irisés. L'un d'eux lui rampait sur le dos de la main.
Le vieux annonça :
— Ce seigneur veut louer la maison à partir d'au- .ourd'hui .
— Dieu te bénisse ! s'écria-t-elle.
Et, d'un air un peu niais, quoique bénévole, elle s'approcha de George, le guignant de ses yeux reculés au fond des orbites, presque éteints.
l82 TRIOMPHE Dfe LA MORT
Elle ajouta :
— C'est Jésus qui revient sur terre. Dieu te bénisse ! Puisses-tu vivre aussi longtemps qu'il y aura du pain et du vin ! Puisses-tu grandir comme le soleil 1
Et elle rentra d'un pas allègre, par cette porte d'où étaient sortis pour le baptême ses vingt-deux enfants. Le vieux dit à George :
— Je m'appelle Colas de Cinzio ; mais, comme on avait donné à mon père le surnom de Sciampagne, tout le monde m'appelle Colas de Sciampagne. Viens voir le jardin.
George suivit le paysan.
— La campagne promet cette année.
Le vieux, marchant devant, louait les plantations, et, par une habitude d'agriculteur vieilli au milieu des choses de la terre, il faisait des pronostics. Le jardin était luxuriant et semblait renfermer dans son enceinte tous les dons de l'abondance. Les orangers versaient des flots de parfum tels que l'atmosphère prenait par moments une saveur douce et puissante comme celle d'un vin généreux. Les autres arbres fruitiers n'avaient plus de fleurs, mais leurs innombrables fruits pendaient aux rameaux nourriciers, bercés par l'haleine du ciel.
George pensa : « Voici peut-être ce que serait la vie supérieure : une liberté sans limites; une solitude noble et féconde, qui m'envelopperait de ses plus chaudes émanations ; chemiser parmi les créatures végétales comme on ferait parmi une multitude d'intelligences ; en surprendre la pensée occulte et deviner le sentiment muet qui règne sous les écorces ; rendre successivement mon être conforme à chacun de ces êtres et substituer successivement à mon âme débile e* oblique
TRJOMPBF T>E I.A MORT l83
chacune de ces âmes simples et fortes ; contempler la nature avec une telle continuité d'attention que je parviendrais à reproduire dans ma seule personne la palpitation harmonieuse de toutes les créatures; enfin, par une laborieuse métamorphose idéale, m'identifier à l'arbre robuste dont les racines absorbent les invisibles ferments souterrains et dont la cime imite par son agitation la voix de la mer. Ne serait-ce pas vraiment une vie supérieure? » Au spectacle de l'exubérance printanière qui transfigurait les lieux d'alentour, il se laissait dominer par une sorte d'ivresse panique. Mais Ja ta taie habitude de la contradiction coupa court à ce transport, le ramena vers ses vieilles idées, opposa la réalité au rêve. « Nous n'avons aucun contact avec la nature. Nous avons seulement la perception /imparfaite des formes extérieures. I) n'est pas possible que l'homme entre en communion avec les choses. L'homme a bien le pouvoir de verser dans les choses toute sa propre substance ; mais il ne reçoit jamais rien en retour. La mer ne lui tiendra jamais un langage intelligible, la terre ne Jui révélera jamais son secret. L'homme peut bien sentir tout son sang circuler dans les fibres de l'arbre, mais jamais l'arbre ne lui donnera une goutte de sa sève vitale. »
Le vieux paysan borgne disait, en montrant du doigt te) ou tel prodige de luxuriance :
— Une étable pleine de fumier fait plus de miracles qu'une église pleine de saints.
il disait, en montrant du doigt, au bout du jardin, un champ de fèves fleuries .
— La fève, c'est l'espionne de l'année.
Le champ avait une ondulation presque imperceptible. Les petites feuilles, d'un vert grisâtre, agitaient
l84 TRIOMPHE DE LA MORT
leurs pointes menues sons la floraison blanche ou azurée. Chaque fleur ressemblait à une bouche mi-close et portait deux taches, noires comme des yeux. Chez celles qui n'étaient pas encore bien épanouies, le's pétales supérieurs couvraient un peu les taches, romme des paupières pâles sur des pupilles qui regarderaient de côté. Les frissonnement de toutes ces fleurs rpjllées et lippues avait une étrange expression animale, attractive et indescriptible.
George pensa : « Gomme Hippolyte sera heureuse ici ! Elle a un goût délicat et passionné pour toutes les beautés humbles de la terre. Je me rappelle ses petits cris d'admiration et de plaisir en découvrant une plante de forme inconnue, une fleur nouvelle, une feuille, une baie, un insecte bizarre, une ombre, un reflet. » Il se la représenta, élancée et agile, dans de gracieuses altitudes, parmi la verdure. Et une angoisse subite le bouleversa : l'angoisse de la reprendre, de la reconquérir toute, de se faire aimer d'elle immensément, de lui donner à chaque seconde une joie nouvelle. « Ses yeux seront toujours pleins de moi. Tous ses sens resteront fermés aux sensations qui ne lui viendront pas de moi. Mes paroles lui sembleront plus délicieuses que tout autre son. » Subitement, le pouvoir de l'amour lui parut illimité. Sa vie interne prit une accélération vertigineuse.
Lorsqu'il remonta l'escalier de l'ermitage, il crut que son cœur allait se rompre sous le heurt de l'anxiété croissante. Arrivé a la loegia. il embrassa le paysage d'un regard enivré. Dans son agitation profonde, il crut sentir qu'à cette minute le soleil rayonnait vraiment au tond de son cœur.
La tdpt. émue d'un frisson égal pt continu, reflétant
TRIOMPHE DE LA MORT l85
le bonheur épars dans le ciel, semblait réfracter ce bonheur en myriades de sourires inextinguibles. A travers le cristal de l'air, tous les lointains se dessinaient nettement : la Pointe du Vaste, le mont Gargan, les îles Tremiti, à droite; le Cap du More, la Nicchiola, le cap d'Ortone, à gauche. La blanche Ortone ressemblait à une flamboyante ville asiatique sur un coteau de la Palestine, découpée dans l'azur, toute en lignes parallèles, sans les minarets. Cette chaîne de promontoires et de golfes en demi-lune suggérait l'image d'une rangée d'offrandes, parce que chaque anse portait un trésor céréal. Les genêts étendaient leur manteau d'or sur toute la côte. De chaque buisson montait un nuage dense d'effluves, comme d'un encensoir. L'air respiré était aussi délicieux qu'une gorgée d'élixir.
in
Pendant les premiers jours, George donna tous ses soins à la petite maison qui devait accueillir la Vie Nouvelle dans sa grande paix: et, pour l'aider dans les préparatifs, il avait Colas de Sciampagne, qui semblait expert à tous les métiers. Sur une bande de crépi (rais, il écrivit avec une pointe de roseau cette vieille devise, suggérée par l'illusion : Parva dormis, magna quies. Et il vit un présage favorable jusque dans trois brins de giroflée semés par le vent entre les interstices sur le rebord d'une fenêtre.
Mais, lorsque tout fut prêt et que cette ardeur tromi use fut tombée, il retrouva au fond de lui-même l'inquiétude, le mécontentement et cette angoisse implacable dont il ignorait la véritable cause ; il sentit confusément que, cette fois encore, son destin l'avait poussé dans une traverse oblique et périlleuse. Il lui
lembla que, d'une autre maison et d'autres lèvres, arrivait maintenant jusqu'à lui une voix de rappel et de reproche Dans son âme se ravivait le déchirement des adieux sans larmes et pourtant si cruels, où il avait menti par pudeur en lisant dans les yeux las de sa mère déçue la question trop triste : « Pour qui m'abandonnes-tu? »
N'était-ce pas cette question muette, le souvenir de cette rougeur et de ce mensonge, qui lui inspiraient l'inquiétude, le mécontentement et l'angoisse, au moment où il entrait dans la Vie Nouvelle ? Et comment faire pour étouffer cette voix? par quelles ivresses ?
Il n'osait pas répondre. Malgré son trouble profond, il -voulait croire encore à la promesse de celle qui allait venir ; il espérait pouvoir encore attribuer à son amour une haute signification morale. N'avait-il pas une ardente volonté de vivre, de donner à toutes les forces de sa nature un développement rythmique, de se sentir complet et harmonieux? L'amour opérerait enfin ce prodige ; il retrouverait enfin dans l'amour la plénitude de son humanité, déformée et amoindrie par tant de misères.
Avec ces espérances et ces tendances vagues, il tâchait de tromper son remords ; mais ce qui le dominait devant l'image de cette femme, c'était toujours le désir. En dépit de toutes ses aspirations platoniques. il ne réussissait à voir dans l'amour que l'œuvre de chair, n'imaginait les jours à venir que comme une succession de voluptés déjà connues. Dans cette solitude bénigne, en compagnie de cette femme passionnée, quelle vie pourrait-il vivre, sinon une vie de paresse et de volupté ?
i88 TRIOMPHE DE LA. MOHÏ
Et toutes les tristesses passées lui revinrent à l'esprit, avec toutes les images douloureuses : la figure défaite, de sa mère et ses yeux gonflés, rougis, brûlés par les larmes ; le sourire doux et déchirant de Christine ; la grosse tête de l'enfant maladif, toujours penchée sur une poitrine qui n'avait que le souffle; le masq cadavérique delà pauvre idiote gourmande...
Et les \eux las de sa mère demandaient : « Pou qui m'abandonnes-tu ? »
C'était l'après-midi. George explorait le sentiei tortueux qui, par une succession de montées et de descentes, conduisait vers la Pointe du Vaste, au bord de la mer. Il regardait devant lui et autour de lui avec une curiosité toujours en éveil, presque avec un effort d'attention, comme s'il eût voulu surprendre quelque obscure pensée traduite par ces simples apparences, ou se rendre maître de quelque insaisissable secret.
Dans un pli de la colline qui longeait la mer, l'eau d'un ruisseau, dérivée par une sorte de petit aqueduc fuit de troncs creux et soutenu sur des arbres morts, traversait le vallon de l'une à l'autre rive. Il y avait aussi des rigoles amenées dans des tuiles creuses jusqu'au terrain fertile où prospéraient les cultures ; et, par-ci par-là, sur les rigoles miroitantes et murmurantes, de belles fleurs violettes s'inclinaient avec une grâce légère.
ICfO TRIOMPHE DE LA. MORT
Toutes ces humbles choses paraissaient avoir une vie profonde.
Et le surplus de l'eau s'écoulait et dévalait sur la pente vers la plage sablonneuse, en passant sous un petit pont. A l'ombre de l'arche, quelques femmes lavaient du linge, et leurs gestes se reflétaient dans l'eau comme dans un miroir mobile. Sur la grève, le linge été au soleil éblouissait de blancheur. Un homme marchait le long de la voie ferrée, pieils nus, portant à la main ses souliers pendants. Une femme sortait de la maison du garde-barrière et, d'un geste rapide, jetait quelques débris contenus dans un panier. Deux fillettes, chargées de linge, couraient à qui mieux mieux, avec des rires. Une vieille femme suspendait à une perche des écheveaux teints en bleu.
Au delà, sur le talus de terre qui bordait le sentier, de petits coquillages faisaient des taches blanches, de frêles racines palpitaient au vent. On distinguait encore les traces de la pioche qui avait entamé le sol iauve. Du haut d'un éboulis pendait une touffe de racines mortes, aussi légères que des dépouilles de serpent.
Plus loin se dressait une grande ferme, avec une fleur de faïence au sommet de sa toiture. Un escalier extérieur montait à une galerie couverte. Au haut de l'escalier, deux femmes filaient, et, sous le soleil, leurs quenouilles avaient des resplendissements d'or. On entendait le cliquetis d'un métier à tisser. Par la fenêtre, on apercevait une tisseuse et son geste rythmique pour lancer les navettes. Sur l'aire voisine était couché un bœuf gris, de taille énorme, qui secouait les oreilles et la queue, paisiblement et sans relâche, pour chasser les mouches. Autour de lui, des poules grattaient.
Un peu plus loin, un second ruisseau traversait le
sentier : rieur, plissé de vaguelettes, gai, frétillant, limpide.
Un peu plus loin encore, près d'une autre maison, il y avait un jardin silencieux, plein de lauriers touffus, clos de toutes parts. Les tiges, minces et droites, se dressaient immobiles, avec leur couronne de feuillage luisant. Et un de ces lauriers, le plus robuste, était tout enveloppé par une grande bryone amoureuse qui triomphait du feuillage austère par la délicatesse de ses fleurs de neige et par la fraîcheur de son parfum nuptial. Dessous, la terre paraissait nouvellement remuée. Dans un angle, une croix noire répandait sur l'enceinte muette cette sorte de tristesse résignée qui règne dans les cimetières. Au bout de la sente, on apercevait un escalier, mi-partie au soleil et mi-partie à l'ombre, par où l'on montait à une porte entr'ouverte que protégeaient deux rameaux d'olivier bénit suspendus à l'architrave rustique. En bas, sur la dernière marche, un vieillard assis dormait, la tête nue, le menton sur la poitrine, les mains posées sur les genoux; et le soleil allait atteindre son front vénérable. D'en haut, par la porte entr'ouverte, comme pour favoriser ce sommeil sénile, descendaient le bruit égal d'un berceau balancé et la cadence égale d'une chanson uedonnêe.
Toutes ces humbles cho&ea paraissaient avoir une vie profonde.
Hippolyte annonça que, selon sa promesse, elle arriverait à San-Vito le mardi 20 mai, par le train direct, vers une heure de l'après-midi.
C'était dans deux ours. George lui écrivit : c Viens, viens ! Je l'attends, et jamais attente n'a été plus furieuse. Chaque minute qui passe est irrémissi blement perdue pour le bonheur. Viens. Tout est prêt Ou plutôt, non; rien n'est prêt, sauf mon désir. Il finit, mon amie, que tu fasses provision d'une patience et d'une indulgence inépuisables ; car, dans cette solitudo sauvage et impraticable, toutes les commodités de la vie te manqueront. Oh 1 combien impraticable ! Figuretoi, mon amie, que de la gare de San-Vito à l'Ermitage 3 y a bien trois quarts d'heure de chemin ; et. pour franchir cette distance, le seul moyen est de parcourir jp cdestreinent le sentier taillé dans le granit, à pic *ur
TRIOMPHE DE LA ilORT 10,3
la mer. Tu auras soin de venir avec des chaussures solides et de gigantesques ombrelles. Quant aux robes, il est inutile d'en apporter beaucoup . quelques vêtements gais et résistants pour nos promenades matinales, cela suffira. N'oublie pas le costume de bain...
» Cette lettre est la dernière que je t'écris. Tu l'auras peu d'heures avant ton départ. Je te l'écris de la bibliothèque, une chambre où il y a des monceaux de livres que nous ne lirons guère. L'après-midi est blanc, et la mer y répand sa monotonie sans fin. L'heure est discrète, langoureuse, propice aux sensualités délicates. Oh! si tu étais avec moi!... Ce soir, je passerai ma seconde nuit à l'ermitage, et je la passerai seul. Si tu voyais le lit 1 C'est un lit rustique, un monumental autel d'hyménée, large comme une aire, profond comme le sommeil du juste : Thalamus thalamorum! Les matelas contiennent la laine de tout un troupeau, la paillasse contient les feuilles de tout un champ de maïs. Ces choses chastes peuvent-elles avoir le pressentiment de ta nudité?...
» Adieu, adieu. Comme les heures sont lentes ! Qui prétend donc que le temps a des ailes ? Je ne sais ce que je donnerais pour m'endormir dans cette langueur énervante et pour ne me réveiller qu'à l'aube de mardi. Mais non, je ne dormirai pas. Moi aussi, j'ai tué le sommeil. J'ai la continuelle vision de ta bouche.. , »
Depuis plusieurs jours, les Visions voluptueuse* l'obsédaient sans trêve. Les désirs se réveillaient dans sa chair avec une violence inouïe. C'était assez d'un souffle tiède, d'un parfum, d'un frôlement, d'un rien, pour modifier tout son être, pour lui donner une langueur, pour allumer son visage d'une flamme, pour accélérer les pulsations de ses artères, pour le jeter en un trouble voisin du délire.
Il portait au plus profond de sa substance les germes hérités de son père. Lui, être de pensée et de sentiment, il avait dans la chair la fatale hérédité de cet être brut. Mais, en lui, l'instinct devenait passion et la sensualité prenait presque des formes morbides. Il en était affligé comme d'une maladie honteuse; il avait horreur de ces fièvres qui l'assaillaient à l'improviste, qui le consumaient misérablement, qui le laissaient avili, aride, impuissant à penser. 11 soutirait de certains empor-
TKIOMVUK DE LA HOuï 196
tements comme d'une dégradation. Certains passages subits de brutalité, pareils à des ouragans sur une culture, lui dévastaient l'esprit, fermaient toutes les sources intérieures, ouvraient des sillons douloureux qu'il ne parvenait pas de longtemps à combler.
A l'aube du grand jour, en se réveillant après quelques heure* d'un demi-sommeil inquiet, il pensa avec un frisson de tous «es nerfs : « Elle arrive aujourd'hui I Aujourd'hui, dans la lumière d'aujourd'hui, mes yeux la verront ! Je la tiendrai entre mes bras ! Ii me semble presque que ce sera la première possession ; il me semble aussi que j'en pourrais mourir. » La vision évoquée lui donna un heurt si rude qu'il eut le corps traversé du haut en bas par un sursaut semblable à celui que cause une décharge électrique. En lui survenait ce terrible phénomène physique contre la tyrannie duquel il était sans défense. Toute sa conscience tombait toute sous l'empire absolu du désir. Une fois encore la luxure héréditaire éclatait avec une invincible furie chez cet amant délicat qui se plaisait à appeler sœur son aimée et qui avait soif de communions spirituelles. Il contempla en esprit toutes les beautés de sa maîtresse ; et chaque contour, vu à travers la flamme, prenait pour lui une splendeur radieuse, chimérique, presque surhumaine. Il contempla en espri> toutes les grâces de sa maltresse ; et chaque attitude prenait une fascination voluptueuse d'une inconcevable intensité. En elle, tout était lumière, parfum et rythme.
Cette admirable créature, il la possédait, lui, lui seul... Mais, spontanément, comme îa fumée monte d'un feu impur, une pensée de jalousie se dégagea de son désir. Pour dissiper le trouble ou'il sentait croître, il sauta du Ut. ,
A. la fenêtre, dans l'aube, les rameaux d'olivier avaient une imperceptible ondulation, pâles, entre gris et blanc. Sur la monotonie sourde de la mer, les moineaux jetaient leur gazouillement discret encore. Dans une étable, un agneau poussait un bêlement timide.
Il sortit dans la loggia, réconforté parla vertu tonique du bain, et but à longues gorgées l'air matinal chargé de savoureux effluves . Ses poumons se dilatèrent ; ses pensées prirent leur essor, agiles, marquées toutes à l'image de la femme attendue ; un ressentiment de jeunesse lui fit palpiter le cœur.
Devant lui, c'était la nativité du soleil, pure, simple, sans apparat de nuages, sans mystère. Sur la mer argentée montait une face vermeille, au contour net, presque tranchant, comme celui d'un disque de métal qui sort de la forge.
Colas de Sciampagne, qui était occupé à nettoyer la cour, lui cria :
— C'est grande fête, aujourd'hui. La dame arrive. Le blé épie sans attendre l'Ascension.
George sourit au mot courtois du vieillard et demanda :
— Vous avez pensé aux femmes, pour cueillir les fleurs de genêt? D faut joncher tout le chemin.
Le vieux fit un geste d'impatience, comme pour signifier qu'il n'avait pas besoin d'avertia-emeut.
— J'en ai fait venir cinq !
Et il les nomma, en indiquant les lieux où habitaient les jeunes filles.
— La fille de la Singesse, la fille de l'Ogre, Favette, ■ Splendeur, la fille du Garbin
Ces noms entendus causèrent à George une a\U gresse soudaine. Il lui sembla que tous les esprit
prîntaniers entraient dans son cœur, qu'un flot de fraîche poésie l'inondait. Ces vierges ne sortaient-elles pas d'un conte de fée pour joncher la route sous les pas de la Belle Romaine?
D s'abandonna aux jouissances anxieuses de l'attente. Il descendit ; il s'enquit :
— Où font-elles leur récolte de genêts ?
— Là-haut, répondit Colas de Sciampagne en montrant le tertre ; là-haut, à la Chesnaie. Leur chant te guidera.
En effet, par intervalles, un chant féminin venait du coteau. George s'engagea sur la pente, à la recherche des chanteuses. Le petit chemin tortueux serpentait dans un taillis déjeune chênes, a un certain endroit, il se divisait en quantité de sentes dont on n'apercevait pas la fin ; et les étroites coulisses creusées entre les fourrés, traversées par d'innombrables racines à fleur de terre, formaient une sorte de labyrinthe montagneux où les moineaux gazouillaient, où les merles sifflaient. George, sur la double piste du chant et du parfum, ne s'égarait pas. Il trouva le champ des genêts.
C'était un plateau où les genêts avaient une floraison si drue qu'elle offrait aux yeux l'uniformité d'un vaste manteau jaune, couleur de soufre, resplendissant. Les cinq jouvencelles cueillaient les branches fleuries pour emplir leurs paniers et chantaient. Elles chantaient à pleine voix, sur un accord parfait de tierce et de quinte . Lorsqu'elles arrivaient au refrain, elles redressaient leur buste de dessus le buisson pour permettre à la note de jaillir plus libre de leur poitrine dégagée ; et elles tenaient la note longtemps, longtemps, en se regardant dans les yeux, en étendant devant elles leurs mains pleines de fleurs.
I()8 TRIOMPHE DE Là MORT
A. la vue de l'étranger, elles s'interrompirent, se penchèrent sur les buissons. Des rires mal réprimés coururent sur le tapis jaune. George interrogea :
— Qui de vous se nomme Favette ?
Une jeune fille, brune comme une olive, se releva pour répondre, étonnée, presque peureuse :
— C'est moi, seigneur.
— N'es-tu point la meilleure chanteuse de San- Vito?
— Non, seigneur. Ce n'est pas vrai.
— C'est vrai, c'est vrai ! crièrent toutes ses compagnes. Fais-la chanter, seigneur,
— Non. seigneur. Je ne sais pas chanter.
Elle s'en défendait, riant, Je feu au visage: et, tandis que ses compagnes insistaient, elle tordait son tablier. Elle était de petite taille, mais elle avait, les formes bien prises, la poitrine large et florissante, développée par les chansons. Elle avait les cheveux frisés, les sourcils épais, le nez aquilin, un port de tête un peu sauvage.
Après quelque» refus, elle consentit. Ses compagnes, sVnlacant par les bras, l'emprisonnèrent dans leur cercle. Elles émergeaient des touffes fleuries à partir de la taiDe, dans le bourdonnement des abeilles diligentes.
Favette commença, d'abord sans assurance: puis, de note en note, sa voix se raffermit. C'était une voh limpide, fluide, cristalline comme une source. Elle chantait un distique, et ses compagnies reprenaient le refrain en chœur. Elles prolongeaient les notes finales à l'unisson, les bouches rapprochées pour ne faire qu'un flot vocal; et ce flot ondulait dans la lumière avec la lenteur des cadences liturgiques.
TRIOMPHE DE LA MORT • t§§
Fav«tte chantait :
Toutes les fontaines se sont séchées.
Mon pauvre amour meurt de soif.
Tromme lari. lira...
Vive l'Amour !
Amour, j'ai soif, oh ! j'ai soif.
Où est l'eau que tu m'apportes?
Tromme lari, lira...
Vive l'Amour !
Je t'apporte une jatte d'argile Suspendue à une chaîne d'or.
Tromme lari, lira...
Vive l'Amour !
Et ses compagnes répétaient :
Vive l'Amour !
Cette salutation de mai à l'amour, jaillissant de ces poitrines qui peut-être ne le connaissaient pas encore, qui peut-être n'en devaient connaître jamais la véritable tristesse, résonna aux oreilles de George comme un bon augure. Les filles, les fleurs, le bois, la mer, toutes ces choses libres et inconscientes qui respiraient autour de lui la volupté de la vie, tout cela lui caressait la surface de l'âme, étouffait, endormait en lui le sentiment habituel qu'il avait de son être propre, lui donnait la sensation grandissante, harmonieuse et rythmique, d'une faculté nouvelle qui se serait développée peu à peu dans l'intimité de sa substance et qui se révélerait à lui d'une manière très vague, comme dans une sorte de vision confuse d'un secret divin. Ce fut *n enchantement fugitif, un état de conscience si exceptionnel et si incompréhensible qu'il ne put pas même en retenir le iantôme.
aOO -TRIOMPHE DE LA MOHT
Les chanteuses lui montrèrent les corbeilles combles ■ un monceau de fleurs humides de rosée. Favette demanda :
— Gela suffit-il?
— Non, non, cela ne suffit pas. Cueillez toujours Il faut joncher la route depuis le Trabocco jusqu'à la maison. Il faut recouvrir l'escalier, la loggia...
— Et pour l'Ascension? Tu ne veux donc pas laisser une seule fleur à Jésus?
Elle était arrivée. Elle avait passé sur les fleurs, comme la Madone qui va faire le miracle ; elle avait passé sur un tapis de fleurs. Elle était arrivée enfin 1 Elle avait enfin franchi le seuil !
Et maintenant, lasse, heureuse, elle offrait aux lèvres de son amant un visage tout baigné de larmes, sans parler, avec un geste d'ineffable abandon. Lasse, heureuse, elle pleurait et souriait sous les baisers sans nombre de son adoré. Qu'importaient les souvenirs du temps oh il n'était pas ? Qu'importaient les misères, les chagrins, les inquiétudes, les luttes navrantes contre les inexorables brutalités de la vie? Qu'importaient tous les découragements et toutes les désespérances, en comparaison de cette douceur suprême ? Elle vivait, elle respirait entre les bras de son amant ; elle se sentait infiniment aimée. Tout le reste
«e dissipait, rentrait dans le néant, semblait n'avoir jamais existé.
— 0 Hippolyte,- Hippolyte ! 6 mon âme ! combien, combien je te désirais 1 Et te voici ! Et, maintenant, tu seras de longs jours, de longs jours sans me quitter, n'est-ce pas ? Avant de me quitter, tu me feras mourir ! . . .
Et il la baisait sur la bouche, sur les joues, sur le cou, sur les yeux, insatiable, pris d'un frissonnement profond chaque fois qu'il rencontrait une larme. Ces pleurs, ce «ourire, cette expression de félicité sur ce visage abattu par la latigue, la pensée que cette femme n'avait pas hésité une seconde à consentir, la pensée qu'elle était venue vers lui de très loin et qu'après un voyage exténuant elle pleurait sous ses baisers sans pouvoir dire un mot parce qu'elle avait le cœur trop plein, toutes ces choses passionnées et suaves affinaient ses sensations, enlevaient à son désir l'impureté, lui donnaient une émotion d'amour presque chaste, lui exaltaient l'âme.
Il dit, en ôtant la longue épingle qui attachait le chapeau et le voile :
— Gomme tu dois être fatiguée, ma pauvre Hippolyte ! Tu es pâle, pâle!
Elle avait son voile relevé sur le front ; elle avait encore son manteau de voyage et ses gants. Il ota le voile et le chapeau, d'un geste qui lui était familier. La belle tête brune apparut, libre, avec cette coiffure «impie qui faisait oVs cheveux une sorte de casque «dhirent, sans altérer la ligne svelte et élégante de l'occiput, sans rien cacher de la nuque.
Elle portait une gorgerette de dentelle blanche et un petit ruban de velours noir qui tranchait avec une
TRIOMPHE DE LA MORT S8o3
violence exquise sur la pâleur de la peau. L'ouverture du manteau laissait voir la robe de drap aux fines rayures blanches et noires, fondues en un ton gris: la ?obe d'Albano, mémorable. Elle répandait un faible parfum de violettes, le parfum connu.
Les lèvres de George devenaient plus ardentes et, comme elle avait coutume de dire, plus vorae.es. Il s'interrompit ; il lui ôta son manteau ; il l'aida à retirer ses gants ; il prit ses mains nues pour se les presser sur les tempes, dans une envie folle d'être caressé. Et Hippolyte, le tenant ainsi par les tempes, l'attira vers elle, l'enveloppa d'une longue caresse, lui parcourut tout le visage d'une bouche qui, languissante et chaude, glissait dans un multiple baiser. George reconnaissait îa divine, l'incomparable bouche, cette bouche que tant de fois il avait cru sentir comme appuyée à la surface de son âme pour une volupté qui outrepasserait la sensibilité charnelle et se communiquerait à un élément ultrasensible de l'être intérieur.
— Tu me feras mourir, murmura-t-il , vibrant comme un faisceau de cordes tendues, éprouvant à la racine des cheveux un froid lancinant qui. de vertèbre en vertèbre, se propageait par toutes les moelles.
Et, au fond de lui-même, il remarqua un vague mouvement de cette terreur instinctive qu'il avait déjà observée en d'autres circonstances.
Hippolyte se détacha.
— Maintenant je te laisse, dit-elle. Où est... ma chambre? Oh ! George, comme nous serons bien ici !
Elle promenait les regards autour d'elle, souriante. Elle fit quelques pas vers le seuil, se pencha pour ramasser une poignée de genêts, en aspira le partum avec une volupté visible. Elle se sentait encore tout
2o4 TRIOMPHE DE LA MORT
émue et comme enivrée de cet hommage souverain, de cette fraîche gloire que George avait répandue sur sa route. Ne rêvait-elle pas ? Etait-ce elle-même, était-ce vraiment Hippolyte Sanzio qui, dans ce lieu inconnu, dans ce paysage magique, se trouvait entourée et glorifiée par toute cette poésie ?
Soudain, avec de nouvelles larmes dans les yeux, elle jeta les bras autour du cou de George et dit :
— Comme je te suis reconnaissante !
Cette poésie lui enivrait le coeur. Elle se sentait soulever au-dessus de son humble existence par l'idéale apothéose dont l'enveloppait son amant ; elle se sentait vivre d'une autre vie, d'une vie supérieure, qui par moments lui donnait à l'âme cette sorte de suffocation que le vent du large provoque dans une poitrine habituée à respirer un air appauvri.
— Comme je suis fière de t'appartenir ! Tu es mon orgueil. Une seule minute passée près de toi suffit pour que je me sente une autre femme, absolument autre. Tu me communiques tout à coup un autre sang et un autre esprit. Je ne suis plus Hippolyte, l' Hippolyte d'hier. Donne-moi un nom nouveau.
Il l'appela :
— Ame!
Et ils s'étreignirent, s'embrassèrent avec violence, comme pour arracher et déraciner les baisers qui s'épanouissaient sur leurs lèvres. Puis Hippolyte se détacha et répéta :
— Maintenant, je te laisse. Où est nia chambre? Voyons...
George lui passa un bras autour de la taille et la conduisit dans la chambre à coucher. Elle eut un cri d'admiration lorsqu'elle aperçut le Thalamus thala-
TRIOMPHE DE LA MORT 2o5
morum drapé dans une large courtepointe de damas jaune.
— Mais nous allons nous y perdre...
Et elle riait en faisant le tour du monument.
— Le plus difficile, ce sera d'y monter.
— Tu poseras d'abord le pied sur mon genou, selon l'antique usage du pays.
— Que de saints ! s'exclama-t-elle en regardant sur la paroi, au chevet du lit, la longue file des pieuses images.
— Il faudra les voiler.
— Oui, tu as raison...
Tous deux avaient peine à trouver les mots ; ils avaient tous deux la voix un peu altérée ; ils tremblaient tous deux, agités d'un irrésistible désir, presque défaillants à la pensée de la volupté prochaine.
Ils entendirent qu'on frappait à la porte de l'escalier. George sortit dans la loggia. C'était Hélène, la fille de Candie; elle venait avertir que le déjeuner était prêt.
— Que veux-tu faire? dit George en se tournant vers Hippolyte, irrésolu, presque convulsé.
— Vraiment, George, je n'ai pas le moindre appétit, Je mangerai ce soir, si tu permets...
George dit, d'une voix angoissée :
— Viens dans ta chambre. Tout y est préparé r>our ton bain. Viens!
Et il la conduisit dans une pièce qu'il avait tapissée entièrement de larges nattes rustiques.
— Tu vois, tes malles et tes cartons sonl déjà ici. Au revoir. Fais vite. Pense que je t'attends. Chaque minute de retard sera une torture de plus. Penses-y...
11 la laissa seule. Au bout de quelques instants, iJ
perçut le clapotement de i'eau qui ruisselait de l'énorme éponge et qui retombait dans la baignoire. Il connaissait bien la fraîcheur glacée de cette eau de source, et il imaginait les tressaillements du corps d'Hippolyte, de ce corps long et flexible, sous l'ondée rafraîchissante.
Alors il ne lui resta plus dans l'esprit qua des pensées de flamme. Autour de lui tout disparut. Et, lorsque le clapotement prit fin, il fut saisi d'un tremblement si rort qu'il se mit à claquer des dents, comme dans le frisson d'une fièvre mortelle. Avec les yeux terribles du désir, il voyait la femme se dégageant du peignoir, déjà séchée, pure, délicate comme un alfoâ Lro aux tons d'or.
Plus fatiguée maintenant, presque défaillante; Hippolyte se laissait peu à peu gagner par le sommeil. Peu à peu, sur sa bouche, le sourire devint inconscient, s'effaça. Ses lèvres se rapprochèrent une seconde; puis, avec une infinie lenteur, elles se rouvrirent et, au tond, apparut une blancheur de jasmin. De nouveau, ses lèvres se rapprochèrent une seconde; et de nouveau, ientement, lentement, elles s'épanouirent : et, au fond, réapparut la blancheur, humectée
George, soulevé sur le coude , ia regardait. Il la voyait si belle, si belle, belle de la même beauté, qu'h lui avait vue la première fois, dans l'oratoire mystérieux, devant l'orchestre du philosophe Alexandre Memmi, parmi le parfum évaporé de l'encens et des violettes. Elle était pâle, pâle, comme ce jour-là.
Elle était pâle, mais de cette pâleur singulière que
George n'avait jamais retrouvée chez aucune autre femme : d'une pâleur presque mortelle, d'une pâleur protonde et mate qui, lorsqu'elle s'emplissait d'ombre, tirait un peu vers la lividité. Une ombre longue était dessinée au haut des joues par les cils ; une ombre masculine, à peine visible, voilait la lèvre supérieure. La bouche, plutôt grande, avait une ligne sinueuse, très molle et pourtant triste, qui, dans le silence absolu, prenait une expression très intense.
George pensait : « Combien sa beauté se spiritualise dans la maladie et dans la langueur ! Lasse comme maintenant, elle me plaît davantage. Je reconnais la femme inconnue qui passa devant moi en cette soirée de février : la femme qui n'avait plus une goutte de sang. Je crois que, morte, elle atteindra la suprême pertection de sa beauté... Morte? Et si elle venait à mourir? Elle deviendrait alors un objet pour la pensée, une idéalité pure. Je l'aimerais par delà la vie, sans inquiétude jalouse, avec une douleur pacifiée et toujours égale. »
Il se rappela qu'en d'autres circonstances il avait déjà imaginé la beauté d'Hippolyte dans la paix de la mort. — Oh ! le jour des roses ! De grandes gerbes de roses blanches languissaient dans les vases : en juin, au début de leurs amours. Elle s'était assoupie sur le divan, immobile, presque sans haleine. Et il l'avait contemplée longuement ; puis il avait eu la fantaisie soudaine de la couvrir de roses, doucement, doucement, pour ne pas l'éveiller ; et il lui avait arrangé quelques roses dans les cheveux. Mais, ainsi fleurie et enguirlandée, elle lui avait paru être un corps sans âme, un cadavre. Cette apparence l'avait rempli d'effroi; il l'avait secouée pour la réveiller ; mais elle était restée
inerte, paralysée par une de ces syncopes auxquelles elle était sujette en ce temps-là. Oh 1 quelle terreur, quelle angoisse, jusqu'à ce qu'elle eût recouvré ses sens ! et aussi quel enthousiasme pour la beauté souveraine de ce visage qu'ennoblissait extraordinairement ce reflet de mort ! — Cet épisode lui revint à la mémoire; mais, tandis qu'il s'attardait à ces pensées étranges, il éprouva un mouvement soudain de pitié et de remords. Il se pencha pour baiser le Iront de la dormeuse, qui ne s'aperçut point de son baiser. Ce iat à grand' peine qu'il se retint de l'embrasser plus fort, pour qu'elle prît conscience de la caresse et y répondît. Et alors il sentit toute la vanité d'une caresse qui ne serait point pour l'objet aimé une rapide communication de joie; il sentit toute la vanité d'un amour qui ne serait point une correspondance continuelle et immédiate de sensations aiguës ; il sentit l'impossibilité de s'enivrer sans qu'une ivresse également intense correspondît à sa propre ivresse.
« Suis-je certain, pensa-t-il, suis-je bien certain que toujours, lorsque j'ai joui d'elle, elle a joui de moi ? Combien de fois a-t-elle assisté à mon délire en témoin lucide? Combien de lois mon ardeur lui a-t-elle paru insensée? » Un lourd flot d'inquiétudes l'envahit, tandis qu'il contemplait la dormeuse, « La vraie et profonde communion sensuelle est aussi une chimère. Les sens de ma maîtresse sont obscurs autant que son âme. Jamais je ne réussirai à surprendre dans ses fibres un secret dégoût, un appétit mal satisfait, une irritation non apaisée. Jamais je ne réussirai à connaître les sensations différentes que lui donne une même caresse répétée à des moments différents. Dans le cours d'une seule journée, un organisme malade comme le sien passe par un grand nombre d'états
2IO TIVIOMl'UE »E LA MOHT
p!iv ique» discordants les uns des autres et parfois en complète opposition. Une telle instabilité déroute la clairvoyance la plus pénétrante. La caresse qui. à l'aube, lui arrachait des gémissements de volupté, cette même caresse, une heure plus tard, peut lui être importune. Par conséquent, il est possible que ses nerfs me deviennent hostiles en dépit de sa volonté. Un baiser que je prolonge trop e* qui me donne le vertige de la jouissance suprême, peut soulever dans sa chair une impatience. Mais, en matière de sensualité, la simulation et la dissimulation sont communes à toutes les femmes, à celles qui aiment et à celles qui n'aiment pas. Que dis-je ? La femme qui aime, la femme passionnée, est plus encline à la simulation et à la dissimulation physiques; car elle craint d'aifliger son amant si elle montre qu'elle est peu disposée à s'abandonner tout entière. De plus, la femme passionnée se comptait souvent à exagérer la mimique du plaisir ; car elie sait bien que cela flattera l'orgueil viril et augmentera l'ivresse de l'homme. Le fait est qu'une joie orgueilleuse me gonfle le cœur , lorsque je vois Hippolyte délirer de volupté. Elle est heureuse, je le sens, de se montrer ainsi vaincue et terrassée par ma puissance; et elle sait aussi que ma vaine ambition d'amant ieune est justement de réussir à lui faire demander 'grâce, à lui arracher un cri convulsil, à l'étendre anéantie sur l'oreiller. Quelle est donc, dans ces démonstrations, la part de la sincérité physique et celle de l'exagération passionnée? Son ardeur n« serait-elléj pas une attitude artificielle, prise pour me plaire? Nj * sacrifierait-elle pas souvent à mon désir sans mj désirer? N'aurait-elle pas à réprimer quelquefois un1 commencement de répugnance? »
Attpntif et presque anxieux, il se pencha sur h créature impénétrable. Mais, peu à peu, la contemplation de la beauté parut l'apaiser. Et il se mit à considérer son état nouveau. — Ainsi, à partir de ce jour, une yie nouvelle commençait pour lui.
Pendant une minute, il tendit l'oreille et l'esprit, pour ne rien perdre de la grande paix d'alentour. On n'entendait que la lente monotonie de la mer calme dans un silence propice. Aux vitres de la fenêtre, les branches d'olivier ondulaient imperceptiblement, argentées par le soleil, balançant des ombres légères sur la blancheur des rideaux. Par intervalles arrivaient quelques voix humaines, rares et inintelligibles.
Après cette perception de la paix environnante, il se pencha de nouveau sur l'adorée. Une harmonie manifeste existait entre la respiration de la femme et la respiration de la mer ; et la concordance des deux rythme* donnait un charme de plus à la dormeuse.
Elle reposait sur le flanc droit, dans une gracieuse attitude. Ses formes étaient souples et longues, un peu trop longues peut-être, mais d'une serpentine élégance. L'étroitesse de la hanche la faisait ressembler à un adolescent. Le ventre stérile avait conservé sa primitive pureté virginale. La poitrine était petite et rigide, comme sculptée dans un albâtre très délicat, d'un rose violet sur les pointes des seins extraordinairement érectiles. Toute la partie postérieure du corps, depuis la nuque jusqu'au jarret, faisait encore penser à un ephèbe; c'était un de ces fragments du type humain idéal que parfois la Nature jette entre la multitude des empreintes médiocres par lesquelles se perpétue la race. Mais la singularité la plus précieuse de ce corps, c'était, aux yeux de George, le coloris. La peau avait un coloris indescriptible,
très rare, très différent du coloris ordinaire des femmes brunes. La comparaison d'un albâtre que dorerait une flamme intérieure n'arrivait pas à rendre cette finesse divine. Il semblait cju'une diffusion d'or et d'ambre impalpables enrichît les tissus en les diaprant d'une variété de pâleurs harmonieuse comme une musique : plus sombre dans le sillon des reins et à l'endroit où les reins s'attachent aux flancs, plus claire sur le sein et sur les aines à l'endroit où l'épiderme a sa plus exquise suavité.
George repensa %u mot d'Othello : « Je préférerais être un crapaud et me nourrir des miasmes d'un antre ténébreux, plutôt que de laisser à l'usage d'autrui un seul point de la créature que j'aime! »
Dans son sommeil, Hippolyte fit un mouvement, avec un air de vague souffrance qui disparut aussitôt. Elle renversa la tête en arrière sur l'oreiller, ce qui fit voir sa gorge tendue où se dessinait le léger réseau des artères. Elle avait la mâchoire inférieure un peu forte, le menton un peu long de profil, les narines larges. Dans le raccourci, les défauts de cette tête s'accentuèrent; mais ils ne déplurent pas à George, parce qu'il lui aurait été impossible d'imaginer qu'on les corrigeât sans ôter à la physionomie un élément de vivante expression. L'expression, cette chose immatérielle qui s'irradie dans la matière, cette lorce changeante et non mesurable qui envahit le masque corporel et le transfigure, cette âme externe significative qui superpose à la réalité précise des lignes une beauté symbolique d'un ordre beaucoup plus élevé et plus complexe, l'expression était le grand charme d'Hippolyte Sanzio, parce qu'elle offrait au penseur passionné un motit continuel d'émotions et de rêves.
TRIOMPHE DE LA MORT 2l3
« Une telle femme, pensait-il, a été à d'autres avant d'être mienne ! Elle a partagé la couche d'un autre homme ; elle a dormi avec un autre homme dans le même Ht, sur le même oreiller. Chez toutes les femmes, il existe une sorte de mémoire physique extraordinairement vive, la mémoire des sensations. Se souvient-elle des sensations qu'elle a reçues de cet homme ? Peut ^elle avoir oublié celui qui fut le premier, et qui la viola ? Qu'éprouvait-elle sous la caresse de son mari ? x> A ces questions qu'il se répétait à lui-même pour la millième fois, une angoisse bien connue lui serra le cœur. « Oh ! pourquoi ne pouvons-nous pas faire mourir la créature que nous aimons, et la ressusciter ensuite avec un corps vierge, avec une âme neuve? »
Il se ressouvint de certaines paroles qu'Hippolyte lui avait dites dans une heure de suprême ivresse: « Tu me prends vierge : je ne connais aucune voluptc de l'amour. »
Hippolyte s'était mariée au printemps qui avait précédé celui de leur amour. Quelques semaines après les noces, elle avait commencé à souffrir d'une maladie lente et cruelle, qui l'avait clouée au Ut et tenue pendant de longs jours entre la vie et la mort. Mais, par bonheur, cette maladie lui avait épargné tout nouveau contact avec l'homme odieux qui s'était emparé d'elle comme d'une proie inerte. Au sortir de sa longue convalescence, elle était entrée dans la passion comme dans un rêve : subitement, aveuglément, éperdument, elle s'était abandonnée au jeune homme inconnu dont la voix étrange et douce lui avait adressé des paroles jamais ouïes. Et elle n'avait pas menti en lui disant : «Tu me prends vierge : je ne connais aucune volupté. »
Tous les épisodes de ce début d'amour revinrent à la
mémoire de George, un à un, très nets. Il reeonstiti pensée les sentiments extraordinaires et les sensations extraordinaires de ce temps-là. — C'était le 2 avril qu'Hippolyte l'avait rencontré à l'oratoire, et c'était le 10 avril qu'elle avait consenti à venir chez lui. Ohl le jour inoubliable! Elle n'avait pas pu s'abandonner au déside son amant, parce qu'elle n'était pas encore tout à fail guérie; et, pendant une longue suite de rendez-voupresque pendant deux semaines, elle n'avait pas pu s'abandonner. A toutes les caresses que peut oser un homme dont le désir s'exaspère jusqu'à la folie, elle s'était soumise avec un étonnement profond: Bovice ignorante, parfois effrayée, offrant à son amant ce spectacle âpre et divin d'une pudeur qui agonise sous la passion triomphante. A cette époque, il lui était souvent arrivé de s'évanouir, de tomber dans une de ces syncopes glacées qui la rendaient semblable à une morte ou dans une de ces crises nerveuses concentrées dont les seul» symptômes externes étaient la pâleur livide, le grincement des dents, la contracture des doigts, la disparition de l'iris dans le blanc de l'œil sous la paupière. Et puis, à la fin, elle avait pu s'abandonner toute ! Dans ce premier embrassement, elle avait eu l'attitude de l'inertie, presque de la froideur, presque de la répugnance contenue. A deux ou trois reprises, une expression de douleur lui avait passé sur le visage. Mais, peu à peu, d un jour à l'autre, une sensibilité latente s'était réveillée dans ses fibres engourdies par le mal, endolories encore par les spasmes hystériques, dominées encore peut-être par une hostilité instinctive contre l'acte qui, naguère, dans les horribles nuits nuptiales, lui était apparu si odieux. Et un certain jour de mai, sous les dévorantes ardeurs du jeune homme qui lui répétait
MUofcPtfB »M «.À UHAt Ïl5
sur le visage une parole de feu, elle avait eu enfin la révélation soudaine de la volupté suprême. Elle avait jeté un cri : puis elle était restée comme morte, avec deux larmes serties comme deux perles dans le creux des yeux, transfigurée. — En évoquant ce souvenir, George se sentit traversé par un souffle de l'ancienne ivresse. À cet instant-là, il avait éprouvé le frisson d'un créateur.
Depuis lors, quel changement profond chez cette femme I Quelque chose de nouveau, d'indéfinissable mais de réel, lui était venu dans la voix, dans le geste, dans le regard, dans le moindre accent, dans le moindre mouvement, dans les moindres signes extérieurs. George avait assisté au plus enivrant spectacle que puisse rêver un amant intellectuel. D avait vu la femme aimée se métamorphoser à son image, lui emprunter ses pensées, ses jugements, ses goûts, ses dédains, ses prédilections, ses mélancolies, tout ce qui donne à un esprit une empreinte spéciale, un caractère. En parlant, Hippolyte employait les tournures qu'il préférait, prononçait certaines paroles avec l'inflexion qui lui était particulière. En écrivant, elle imitait jusqu'à son écriture. Jamais l'influence d'un être sur un autre n'avait été si rapide et si forte. Hippolyte avait mérité la devise que George lui avaut donnée : gravis dura suaois. Mais la créature grave et suave, celle à qui il avait su inculquer avec tant d'art le mépris de la vie vulgaire, parmi quels contacte humiliants avait-elle passé les heures lointaines?
George repensa aux angoisses de jadis, lorsqu'il la voyait s'éloigner, rentrer sous le toit conjugal, dans la maison d'un homme dont il ignorait tout, dans un monde dont il ignorait tout, dans les platitudes et les
mesquineries de la vie bourgeoise où elle était née et où elle avait grandi comme une plante rare dans un potager. Ne lui avait-elle jamais rien caché, en ce temps-là ? ne lui avait-elle jamais fait de mensonge ? avait-elle pu toujours se soustraire au désir de son mari, sous le prétexte que sa guérison n'était pas complète encore ? Toujours ?
George se rappela l'horrible douleur éprouvée un jour qu'elle était venue en retard, haletante, les joues plus colorées et plus chaudes que d'habitude, avec dans les cheveux une odeur persistante de tabac, cette mauvaise odeur dont s'imprègne celui qui reste longtemps dans une chambre où il y a beaucoup de tumeurs. Elle lui avait dit : « Pardonne-moi si j'ai tardé ; mais j'avais à déjeuner quelques amis de mon mari, qui m'ont retenue jusqu'à présent. » Et ces paroles lui avaient suggéré la vision d'une table grossière autour de laquelle des rustres étalaient leur brutalité.
George se rappelait mille petits faits semblables, et une infinité d'autres souffrances cruelles, et aussi des souffrances récentes qui se rapportaient à la nouvelle situation d'Hippolyte, à son séjour chez sa mère, dans une maison non moins inconnue et non moins suspecte. « Enfin, la voici maintenant avec moi 1 Chaque jour, à toutes les minutes, continuellement, je la verrai, je jouirai d'elle ; je saurai l'occuper continuellement de moi, de mes pensées, de mes rêves, de mes tristesses. Je lui consacrerai tous mes instants, sans interruption ; j'imaginerai mille laçons neuves de lui plaire, de la troubler, de l'attrister, de l'e\alter; je la pénétrerai si bien de moi qu'elle finira par me croire un élément essentiel de sa propre vie. w
Il se pencha vers elle, doucement ; il lui posa douce-
ment un baiser sur l'épaule, à l'attache du bras, sur cette petite rondeur de forme et de couleur exquises, où l'épiderme avait la morbidesse d'un velours qui serait assez fin pour sembler presque impalpable. Il respira le parfum de cette femme, si aigu et si doux, ce parfum cutané qui, à l'heure du plaisir, devenait enivrant comme celui des tubéreuses et donnait au désir un terrible coup de fouet. En regardant ainsi de très près dormir cette créature délicate et compliquée que le sommeil enveloppait d'un mystère, cette étrange créature qui, par tous les pores, semblait irradier vers lui quelque occulte fascination d'une incroyable intensité, il remarqua encore une fois au fond de lui-même un vague mouvement de terreur instinctive.
De nouveau, Hippolyte changea d'attitude, sans s'éveiller, mais avec une faible plainte. Elle s'étendit sur le dos. Une sueur légère lui mettait de la moiteur aux tempes ; de sa bouche mi-close la respiration sortait plus rapide, un peu irrégulière ; par moments, ses sourcils avaient une contraction. Elle rêvait. — Que rêvait-elle ?
George, saisi d'une inquiétude qui s'accrut bientôt jusqu'au trouble affolé, se mit à épier sur ce visage les moindres indices, dans l'espoir d'y surprendre quelque signe révélateur. — Révélateur de quoi? — Il était incapable de réfléchir, incapable de réprimer l'émeute furieuse des craintes, des doutes et des soupçons.
Dans son sommeil, Hippolyte eut un sursaut ; tout son corps se tordit comme sous la violence d'un incube ; elle se renversa sur le côté vers George ; elle gémit et cria :
— Non 1 non I
— Puis, elle eut deux ou trois halenées aussi fortes que des sanglots, et elle sursauta encore.
»l8 fUIOîvU-ïïïî ÛK 3,X MO* Y
En proie à une anxiété folle. George la regardait fixement, l'oreille fendue, avec la peur d'autres paroles, d'un nom peut-être, d'un nom d'homme ! Il attendait, dans une incertitude horrible, comme sous la menace d'un coup de foudre qui eût pu l'anéantir en une seconde.
Hippolyte s'éveilla; elle le vit confusément, sans se rendre compte, ensommeillée ; elle se serra contre lui, d'un mouvement presque inconscient.
— A quoi rêvais-tu ? lui demanda-t-ii d'une \oix altérée, où semblaient se répercuter les battements de son cœur.
— Je ne sais pas, répondit-elle, alanguie, noyée encore de sommeil, en appuyant sa joue sur la poitrine de son amant,. Je ne me rappelle plus...
Elle se rendormait.
Sous la tendre pression de cette joue, George resta immobile, avec une sourde rancune au fond de l'âme. Il se sentait étranger à elle, isolé d'elle, inutilement curieux. Tous ses souvenirs amers lui revinrent en tumulte. Il revécut en un seul instant ses misères de deux années. Il ne pouvait rien opposer aux doutes immenses qui lui écrasaient l'âme et lui faisaient paraître la tête de son aimée aussi lourde qu'une roche.
 l'improviste, Hippolyte eut un second sursaut, se lamenta, se tordit, cria encore. Et elle ouvrit les yeux, effarée, gémissante.
— Oh ! mon Dieu !
— Qu'a s- tu? A quoi rêvais-tu?
— Je ne sais pas...
Elle avait sur le visage des contractions convuisives.
TRIOMPHE OS LA MOBf 3 i g
Elle reprit :
— Tu pesais donc sur moi? Il me semblait que tu me poussais, que tu me faisais mal.
Elle souffrait visiblement.
— ■ Oh ! mon Dieu ! Mes douleurs qui me reprennent...
Depuis sa maladie, elle avait parfois de courte accès, des spasmes aussitôt dissipés, mais dont le passage lui arrachait un gémissement ou un cri.
Elle se retourna vers George, lui fixa dans les prunelles un regard lucide, y surprit les vestiges de la tempête. Et, sur un ton de reproche câlin, elle répéta:
— Tu me faisais tant de mal 1
George, tout d'un coup, la saisit dans se<* bras, l'enlaça , l'étreignit éperdument , l'étouffa sous \$s caresses.
Comme l'air était d'une tiédeur presque estivale, George proposa :
— Veux-tu que nous dînions dehors?
Hippolyte consentit. Ils descendirent.
Dans l'escalier, ils se tenaient par la main; et ils posaient le pied de marche en marche avec lenteur, s'arrêtant pour regarder les fleurs foulées, se tournant en même temps l'un vers l'autre comme s'ils se fussent vus pour la première fois. Ils se trouvaient l'un à l'autre les yeux plus larges, plus profonds, comme plus lointains et cerclés d'une ombre presque surnaturelle. Ds se souriaient sans rien aVe, dominés tous deux par le charme de cette indéfinissable sen sation qui semblait disperser dans le vague de l'espace la substance de leur être devenu fluide comme une vapeur. Ils s'acheminèrent vers le parapet; et ils s'arrêtèrent pour regarder, pour écouter la mer.
Ce qu'ils voyaient était insolite, extraordinairement grand, mais pourtant illuminé d'une lumière intime et comme d'une irradiation de leurs cœurs. Ce qu'ils entendaient était insolite, extraordinairement haut, mais pourtant recueilli comme un secret révélé à eux seuls.
Une seconde, aussitôt enfuie 1 Ils furent rappelés à eux-mêmes, non par un souffle du vent, ni par le bruit d'une vague, ni par un mugissement, ni par un aboi, ni par une voix humaine, mais par l'anxiété même qui montait de leur joie trop forte. Une seconde, aussitôt enfuie, irrévocable! Et tous deux recommencèrent à sentir que la vie coulait, que le temps fuyait, que les choses redevenaient étrangères à leur être, que leur âme redevenait anxieuse et leur amour imparfait. Cette seconde d'oubli suprême, cette seconde unique, était passée pour toujours.
Hippolyte, émue par la solennité de la solitude, oppressée d'un vague effroi en présence de ces vastes eaux, sous ce ciel désert qui du zénith à l'horizon pâlissait par dégradations lentes, murmura :
— Comme c'est loin !
H semblait maintenant à tous deux que le point de l'espace où ils respiraient fût infiniment éloigné des lieux connus, très à l'écart, isolé, ignoré, inaccessible, presque hors du monde. Au moment où ils voyaient réalisé le vœu de leurs cœurs, ils éprouvaient tous deux la même épouvante intime, comme s'ils eussent pressenti leur impuissance à soutenir la plénitude de la vie nouvelle. Quelques instants encore, silencieux, debout côte à côte mais désenlacés, ils continuèrent de contempler l'Adriatique morne et glaciale, où les vagues grossies faisaient courir leurs mouvantes crêtes
blanches. De temps à autre, une brise fraîche envahissait la chevelure des acacias dont elle emportait le parfum.
— A quoi penses-tu? demanda George en se secouant comme pour s'insurger contre l'importune tristesse qui allait le vaincre.
Il était là, seul avec sa maîtresse, vivant et libre ; et néanmoins il n'avait pas le coeur satisfait. U portait donc en lui-même une inconsolable désespérance?
Sentant de nouveau une séparation entre la créature silencieuse et lui-même, il la prit de nouveau par la main, la regarda dans les prunelles.
— A quoi penses-tu? __
— Je pense à Rimini, répondit Hippolyte avec un sourire.
Toujours le passé ! Se souvenir des jours d'autrefois en un pareil moment I Etait-ce la même mer qui s'étendait devant leurs yeux voilés de la même illusion ? Son premier mouvement fut d'hostilité contre l'évocatrice inconsciente. Pv.is, comme dans un éclair, avec un trouble soudain, il vit tous les sommets de son amour s'illuminer et scintiller dans le passé, prodigieusement. Des choses très lointaines lui revinrent à la mémoire, accompagnées de flots de musique qui les exaltaient et les transfiguraient . H revécut en une seconde les heures les plus lyriques de sa passion, et il |ps revécut dans les lieux propices, parmi les décors somptueux de la nature et de l'art qui avaient r^ndu sa joit plus noble et plus profonde. Pourquoi donc main*enant, en comparaison de ce passé, la minute récente se décolorait-elle? A ses yeux éblouis par le flamboiement rapide des souvenirs, tout se décolorait maintenant. Et il s'aperçut que la diminution progrès-
sive de la lumière lui causait une sorte de malaise corporel indéfinissable, comme si ce phénomène extérieur eût été en correspondance immédiate avec quelque élément de sa propre vie.
Il chercha une phrase à dire pour ramener Hippolyte vers lui, pour se la rattacher par un lien sensible quelconque, pour se redonner de la réalité présente le juste sentiment qu'il venait d'en perche. Mais cette recherche lui était pénible; les idées lui échappaient, se dissipaient, le laissaient vide.
Gomme il avait entendu un bruit d'assiettes, il demanda :
— As-tu faim?
Cette question, suggérée par le petit fait matériel et prononcée à l'improviste avec une vivacité puérile, fit sourire Hippolyte.
— Oui, un peu, répondit-elle en souriant.
Et ils se retournèrent pour regarder la table préparés sous le chêne. Pans quelques minutes, le dîner serait servi,
r-? ïl faut que tu te contentes de ce qu'il y af dit George. Une cuisine très rustique...
— Ohl je me contenterais bien d'herbe...
JDt, gaîment, elle s'approcha de la table, examina avec curiosité la nappe, les couverts, les cristaux, les assiettes, trouva tout joli, se réjouit comme une enfant à l'aspect des grandes fleurs qui décoraient la porcelaine blanche et fine.
— Tout ici me plaît, dit-elle.
Elle se pencha vers un grand pain rond, tiède encore sous sa belle croûte rousse et bombée. Elle en aspira le parfum avec délices.
— Oh ! la bonne odeur 1
Et, avec une gourmandise enfantine, elle cassa le bord croustillant de la miche.
— Le bon pain !
Ses dents pures et fortes luisaient dans le pain mordu ; !e jeu de sa bouche sinueuse exprimait vivement le plaisir savouré. Dans cet acte, toute sa personne répandait une grâce pure et fraîche, dont George fut séduit et émerveillé comme d'une nouveauté inattendue.
— Tiens! goûte comme c'est bon!
Et elle lui tendit le morceau de pain sur lequel était imprimée la trace humide de la morsure; et elle le lui poussa entre les lèvres, riant, lui donnant la contagion sensuelle de son hilarité.
— Tiens!
Il trouva la saveur délicieuse ; et il s'abandonna à cet enchantement fugitif, se laissa envelopper par cette séduction qui lui semblait nouvelle. Un désir fou l'assaillit soudain d'étreindre la provocatrice, de l'enlever dans ses bras, de l'emporter à la course comme une proie. Son cœur se gonfla d'une aspiration confuse vers la force physique, vers la santé puissante, vers une vie de joie presque sauvage, vers l'amour simple et rude, vers la grande liberté primordiale. Il éprouva comme un besoin subit de lacérer la vieille dépouille qui l'oppressait, d'en sortir entièrement renouvelé, indemne de tous les maux dont il avait souffert, de toutes les difformités qui avaient gêné son essor. Il eut l'hallucinante vision d'une existence future qui serait sienne et dans laquelle, affranchi de toute habitude funeste, de toute tyrannie étrangère, de toute erreur mauvaise, il regarderait les choses comme s'il les voyait pour la première fois et aurait devant lui toute la
TRIOMPHE DB LA MORT 3î5
are du Monde à découvert comme une face humaine. — Était-il donc impossible que le miracle vînt de cette eune femme qui, sur la table de pierre, sous le chêne )rotecteur, avait rompu le pain nouveau et l'avait paragé avec lui ? Ne pouvait-elle pas commencer réellenent à partir de ce jour, la Vie Nouvelle ?