‹ Triomphe des libertés gallicanesChapitre 11 sur 51 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Ce qu'a conclu l'antiquité de ce que saint Pierre fut repris par saint Paul.

Cette action qui fit un grand éclat, et dont néanmoins saint Luc n'a rien dit , dans les actes des apôtres, est rapportée par saint Paul même en très-peu de mots, mais extrêmement forts : Pierre^ dit-il, en son épître aux Galates, chapitre second (i), étant venu à Antioche , Je lui résistai en face , parce qu'il était répréhensible , car avant que quelques-uns qui venaient de la part de Jacques fussent arrivés, il mangeait avec les gentils; mais après leur arrivée y il se retira et se sépara d'avec les gentils, craignant d'offenser les cii'concis. Les autres juifs d'Antioche, nouveaux convertis , usèrent comme lui de cette dissimulation , et firent tant, que Barnabe minne s'y laissa aussi emporter. Mais quand je vis qu'ils ne vfiar chai ent pas droit sclonla vérité de l'Evangile , je dis à Pierre devant tout le monde : si vous, qui êtes juif , vivez comme les gentils , et

(i) Verset u et suivans.

-fi4-

non pas comme les juifs , pourquoi contraignez-^ vous les gentils de judaïscr?

Il est évident que saint Paul, en cet endroit, reprend saint Pierre, qu'il le reprend fortement , et qu'il ne raconte pas seulement ce qu'il lui dit dans cette occasion ; mais il assure aussi que saint Pierre était répréhensible , c'est-àdire, qu'il méritait d'èlre repris, et conséquemment qu'il avait failli. Or, en quoi avait-il failli, selon saint Paul? ce n'était pas pour avoir vécu avec les juifs, selon la loi de Moïse, touchant le discernement des viandes ; car avant que la synagogue fut ensevelie avec honneur, on pouvait encore garder les observations légales , quand on le jugeait à propos (i), comme les garda saint Paul lui-même, plus d'une fois; mais c'est qu'en se retirant d'avec les gentils convertis, et ne vivant plus comme eux, de peur de déplaire aux juifs venus de Jérusalem , il donnait lieu aux uns et aux autres de croire qu'on était encore obligé de garder la loi de Moïse.

En effet, quelques-uns de ces nouveaux chrétiens d'entre les juifs, qui étaient depuis peu venus à Antioche, avaient causé bien du trou-

(i) Aug. Eplst, ult. ad liiciouyin. act. 16, 18, 21.

l>lc dans celle Eglise, parce qu'ils soutenaient que tous ceux qui avaient embrassé la foi de J.-C, étaient obligés de se tiire circoncire s'ils ncTétaient pas, etdcgardcrla loi de Moïse, sans quoi ils ne pouvaient être sauvés. Saint Paul et saint Barnabe, qui, à celte époque, prêcliaient encore 1 Evangile à Antiocbe, s'opposèrent de toutes leurs forces à ces faux apôtres, en enseignant tout le contraire. Mais ces pauvres cbrétiens de la genlilité, ne tardèrent pas à s'apercevoir que le prince des apôtres , qui avait bien plus d'autorité que Paul, avaittout-à-faitchangé de conduite , depuis l'arrivée de ces juifs, et qu'il ne mangeait plus des viandes défendues par la loi. Us virent aussi que ceux d'Antioche qui s'étaient convertis du Judaïsme, et Barnabe même, qui était auparavant pour la liberté de l'Evangile, faisaient la même chose que saint Pierre, et se séparaient d'avec eux. Us crurent aussitôt qu'on n'en usait ainsi , que parce qu'on avait reconnu qu'en effet les observances légales étaient nécessaires au salut , et qu'ils étaient obligés de les garder comme les juifs.

C'est ce qui fil que Paul dit à Pierre, qu il contraignait les gentils convertis de judaïser, parce qu'il leur faisait entendre , par son exem-

pie, qui est une leçon bien plus persuasive que lea paroles, que tout chrétiens qu'ils étaient, ils ne laissaient pas d'être soumis à la loi de Moïse. Or cela est contre l'Evangile, dont le joug est doux, et qui par la loi de grâce nous a rétabli dans la parfaite liberté des enfans de Dieu, C'est pourquoi saint Paul dit en cette occasion, que saint Pierre et ceux qui lui adhéraient dans sa conduite, qui faisait tomber dans l'erreur les gentils convertis, ne marchaient pas selon la vérité de l'Évangile.

Voici ce que dit saint Augustin de cetle action de saint Pierre, en quatre ou cinq endroits de ses ouvrages, où il la traite manifestement d'erreur (i). Saint Paul, dil-ii,/z// obligé de reprendre publiquerneiii saint Pierre, pour guérir tous les auti'es par ce remède, car il Tiie /allait pas reprendre en particulier une erreur gui nuisait au public. Si saint Paul dit

(i) Quod Loc ci coram omnibus dixit , nécessitas coegit ; won enim erat utile errorein , qui palam noceret , in publico non emenJarc. Aug. lib. de Expos. Ep. ad Cal... Si veruni scripsit Paulus , verura est quod Petius tune non ingrediebatui- ad verilatcni Evangelii. Idcrgo faciebat quod facere non dcbcbat. Ep. 19 ad Hieron. cap. 2... Pclro diccuti quod ficii non debcbut. Lib. G. coutrà Douât, cap. 2.

i)rai, dit-il ailleurs, saint Pierre ne marcha pas alors selon la vérité de V Fa angile... et il faisait ce qu'il ne devait pas faire.

Il ne sert de rien de dire à ce propos, comme l'a fait saint Jérôme, que tout cela n'était qu'un jeu concerté entre saint Pierre et saint Paul , pour ramener les juifs à leur devoir, en leur faisant voir que saint Pierre, leur protecteur, acquiesçait à cette réprimande de saint Paul. Outre que ce procédé n'est guère du génie de saint Paul , et ne s'accorde point du tout avec ses paroles, celte fiction ne justifie nullement saint Pierre, et rend saint Paul complice de sa faute. Car il n'est point permis de feindre de telle sorte que la fiction soit cause d'un trèsgrand scandale, et une pierre d'achoppement pour faire tomber les gens dans Terreur, en les contraignant de judaïser.

Saint Augustin combat donc ce sentiment qui serait peu favorable aux apôtres saint Pierre et saint Paul , alléguant pour lui saint Ambroise et saint Cyprien (i). Il est si persuadé que saint Pierre faillit en celte rencontre, qu'il se sert

(i) Cousilium verltatis admislt et rationi legitimse , quaiu Paulus vindicabat , facile couscnsit. Cypri. ad Quint. Ep. 71:

de son exemple, pour excuser 1 erreur de saint Gyprien , touchant le baptême des hérétiques, quil croyait être nul : Si saint Pierre ^ dit-il (i), a pu contraindre les gentils dejudaïser, contre la règle de la vérité, que l'Eglise a depuis suicie, pourquoi saint Cyprïenn aurait-il pas pu contraindre les liérétiques et les schismatiques à se faire rebaptiser , contre la règle de la vérité que toute l'Eglise a depuis tenue? et ailleurs il se sert de ce même exemple pour condamner cette erreur de saint Gyprien. Je n'admets point , dit-il (2) , cette doctrine de saint Cyprien , quoique je sois infiniment audessous de ce grand hornme , de même que ^ quoique je sois incomparablement moindre que saint Pierre, je ti admets pourtant pus

(i)Si potult Pcti'us , conti'à veritatls regulam quani postcà Ecclesia tenuit , rogere gentes judaïzare , cur non potult Cyprianus , ccnti'à veritatis regulam , quam posteà tota Ecclesia tenuit , cogère haereticos et scliismaticos rebaptizari? Aug. 1. 2. de Bapt. contra Donat. cap. 1.

(2) Hoc Cyprlanl non acclpio , quamvls incomparabllltcr jnfcrlor Cypriano , sicut illud apostoll Pétri , quod gentes judaïzare cogebat , ncc acclpio , nec faclo , quamvls inferior incomparabiliter Petro. Aug. contra Crestov. I. 2 , cap. 32.

G<, et ne faU pomt ce qu'il fit, en contraignant les gentils de Judaiser.

Une infinité de grands hommes ont suivi en cela saint Augustin , comme le maître des docteurs. Mais pour le moment, je ne veux en produire qu'un seul, dont rairtorité surpasse infiniment celle de tous les autres ; c^est le pape Pelagius II qui, suivant l'exemple de saint Augustin à l'égard de saint Cyprien, avoue et excuse tout à la fois, Terreur du pape Vigilius, par celle de saint Pierre ; le fait est extrêmement remarquable, le voici :

Après que l'on eût condamné au concile d'Ephèse, l'impie Nestorius, quelques-uns de ses partisans publièrent certains écrits de Théodore de Mopsuètc, où, sous d'autres termes que ceux dont s'était servi cet hérésiarque, il disait à peu près la même chose, faisant assez connaître que par les deux natures qu'il admettait en J.-C, il entendait deux personnes distinctes. Mais comme cette erreur n'y était pas si formellement exprimée que tout le monde pût la reconnaître, et que d'ailleurs ce Théodore avait été durant sa vie en grande réputation , cela , comme il arrive d'ordinaire , causa de grandes contestations. Les uns, comme Jean patriarche d'Antioche, disaient qu'il n'y avait

rien à reprendre dans son livre; les autres, dont le chef était Rabula , évêque d'Edesse, soutenaient qu'il contenait le pur nestorianisme un peu déguisé.

Cette dispute s'élant échauffée après la mort de Rabula, Ibas qui lui avait succédé dans l'évêché. d'Edesse prit tout le contre-pied de son prédécesseur. Il écrivit] une -grande lettre à Maris, persan, hérétique nestorien, où ne se contentant pas de donner de grandes louanges à Théodore, il invective avec beaucoup d'aigreur contre Cyrille d'Alexandrie, le fléau du nestorianisme . Il condamne en même temps la doctrine de Nestorius, soit qu'il parle sincèrement, soit qu'il veuille prendre cette précaution contre le procès qu'on pourrait lui faire sur ce qu'il s'était hautement déclaré pour Théodore.

En effet , on lui en fit un quelque temps après, dans le célèbre concile de Calcédoine (i) où l'on produisit cette lettre ; elle fut lue en plein concile. Mais on vit qu'il n'y avait là que des louanges pour Théodore dont on n'avait pas examiné le livre, et des invectives contre la personne et la conduite de saint Cyrille. Ibas,

(i) Anno 45 !• Concil. Caked. act. 10.

— 7» — dit en outre dans ce concile, anathéme à Néstorius, et condamne sa doctrine plus fortement même qu'il n'avait fait dans sa lettre. C'est pour^ quoi il fut absous aussi-bien que Théodoret, quoique celui-ci eût écrit contre saint Cyrille avec beaucoup plus d'aigreur que n'avait fait Ibas. Heureusement pour lui, le concile ne prit pas connaissance de son traité.

Cependant ces trois écrits, qui sont assez connus sous le nom des trois chapitres, dont on a tant parlé , favorisaient le nestorianisme , hérésie qui est directement opposée à celle d'Eutichès, qui n'admet à la vérité qu'une personne, mais aussi qu'une nature en J.-C. On persuada donc aisément à l'empereur Justinien que si l'on condamnait ces trois chapitres , on pourrait réunir les catholiques avec les acéphales qui étaient un reste d'eutichéens. Ce prince qui ne souhaitait alors que la paix de l'église, entreprit cette affaire avec ardeur. Il fit une ordonnance (i) contre ces trois chapitres, à laquelle souscrivirent Mennas et les autres patriarches d'Orient. Pour rendre cette condamnation plus authentique; comme il était alors maître de l'Italie, après en avoir chassé les

(i) Anno 546. Petav. 1. p. ration. 1. 7, cap. 7.

Goths, il fit venir à Constantinople le pape Vigilius, pour l'obliger à y souscrire, à rexemple des patriarches d'Orient,

Il n'y a rien de plus surprenant et de plus extraordinaire dans l'histoire , que la fortune de ce pape. Son ambition d'abord le fit antipape, s'étant fait élire par la faveur de l'impératrice Théodora. Il fut mis à la place du légitime pontife Sylvérius, qu'elle fit déposer et bannir, et à laquelle l'intrus Vigilius promit de condamner les trois chapitres, et d'approuver la foi d'Anihime, comme il le fit (i). C'est pourquoi Sylvérius , tout exilé qu'il était, l'excommunia comme un antipape et un fauteur de riiérésie eutichéenne. Ce saint pontife étant mort peu de temps après cette condamnation , le clergé de Rome, pour éviter le schisme, élut de nouveau Vigilius canoniquement (2), et par ce moyen il devint vrai pape. Changeant alors de conduite,, pour détruire tout ce qu'il avait fait en faveur de Théodora, il condamna Antliime comme entlchéen, et révoqua la condamnation des trois chapitres, qui à la vérité étaient contraires aux euticlieens, mais

(1) "Vict. Tun. in cliron. Svlvcr. Ep. ad Vigil. (a)Givg. 1. 2. Ep. 36. Paul. Diac. lib. 17.

qui d'un autre côté favorisaient fort les nesloricns.

Voilà l'état où il était lorsque l'empereur l'appela à Constantinople pour approuver la condamnation des trois chapitres. Il eut bien de la peine à se résoudre à cette démarche, parce qu'il croyait, comme plusieursOccidentaux, que c'était donner atteinte au concile de Calcédoine, qui avait reçu Ibas et Théodoret, grands défenseurs de Théodore de Mopsuète. Mais on lui fit entendre que le concile ne les avait reçus qu'après qu'ils eurent condamné les nestoriens, et qu'il n'avait examiné ni le livre de Théodore, ni celui de Théodoret. Comme on s était alors bien éclairci, et qu'on était persuadé que la doctrine de Nestorius , condamnée par le concile d'Ephèse, était contenue dans ces écrits, il fallait les condamner pour ne laisser aucun avantage aux nestoriens.

Vigilius se rendit enfin à ces remontrances, et fit l'année suivante (i) son décret, par lequel il condamne les trois chapitres, mais avec cette réserve, sauf le respect et la soumission qu'on doit au concile de Calcédoine. Juslinien nélant pas content de cela, voulait que, puisqu'il ne

(i) Anno 547- Judicaliiin.

s'agissait point de ce concile, qui n'avait pas examiné ces livres , ce pape les condamnât absolument , et sans cette modification , de peur que les nestoriens ne s'en prévalussent pour éluder une pareille condamnation. Mais Vigilius qui craignait toujours de choquer ce concile, n'en voulut rien faire, quelques mauvais traitemens qu'on lui fît pour l'y obliger.

Enfin, après de grandes contestations sur ce sujet, Justinien qui voulait terminer cette affaire, pour rendre la paix à l'église, fit tenir à Constantinople le cinquième concile (i) malgré Vigilius. Celui-ci, bien loin d'accorder à l'empereur ce qu'il souhaitait, fit une nouvelle constitution , dans laquelle il prend de nouveau la protection des trois chapitres , et défend de les condamner. Mais nonobstant ses efforts, ce concile auquel il ne voulut point assister , les condamna absolument; et parce que Vigilius ne voulait pas consentir à cette condamnation , il fut rélégué par Justinien. Peu de temps après, l'empereur le renvoja libre dans son siège ,^ parce que changeant encore une fois de conduite et de sentiment, il condamna par écrit les trois chapitres, suivant le décret du concile. C'est la

(i) Ami. 5j3. \iJ. Spi. 5. Coiicil, coustit.

quatricme et dernière fois qu'il changea , car tomme il retournait à Rome, il mourut en Sicile Tannée suivante.

Ce dernier changement n'éteignit pas toutefois le schisme qui se forma dans l'église sur ce sujet. Car, quoique les successeurs de Vigilius eussent reçu les décisions de ce concile, qui est le cinquième œcuménique, plusieurs évêques néanmoins , et entre autres ceux de l'Afrique et del'Istrie, ne firent aucun cas du dernier changement de Vigilius. Ils s'attachèrent opiniâtrement à sa constitution précédente, par laquelle il s'était hautement déclaré pour les trois chapitres, défendant à tous les fidèles de les condamner, et quoique Pélagius II , qui tint le Saint-Siège vingt-deux ou vingt-trois ans après Vigilius, fit tous ses efforts pour les ramener à leur devoir , et les désahuser de leur erreur, il ne put jamais y réussir (i).

Car ils disaient toujours que l'Église romaine

(i) Pelag. II. Ep. 7. quœ est terda ad Episc. Istriœ

dicentes quod in causîE principio, et sedes apostollca, per Yigilluin papam et onines latinarum provinciai'um principes, damnationi trium capituloiuiii fortiter restiterunt.

Ibidem Errorem tardé cognoverunt, et tauto els cele-

riùs credi debuit , quanta eorum constantia quousque verum cognoscerent , à cerlaïuine non quievit- Ibidem.

leur avait auparavant enseigné le contraire de ce qu'on voulait les forcer de confesser; et que le Saint-Siège , par le papeVigilius et les autres évêqucs occidentaux, quand on commença d'agiter cette question , avaient fortement résisté à la condamnation des trois chapitres. Le saint pontife leur répondit avec beaucoup de naïveté et de force, que c'était par cela même qu'on devait conclurequ'ilfallaitles condamner, parce que cette forte résistance était une marque évidente que les Romains et les autres Occidentaux ne s'étaient rendus qu'après avoir connu enfin la vérité, qu'ils ne connaissaient pas auparavant ; et qu'ils avouent clairement qu'ils s'étaient trompés en approuvant et soutenant des écrits qu'on devait condamner. Il ajoute que le changement qui fait passer de l'erreur à la vérité est très-louable (i).

Il fortifie encore ce raisonnement par les exemples de saint Pierre et de saint Paul. Saint Paul, dit-il (2), résista fort long-temps à la

(1) Supramodùm persequebar , etc. , Gai. 1.

(2) Quia dlù veritati rcslltJt , imlè ad confhnianda corda ciedentiuin, in ejusdeiu praedicatioue veritatls adjutoriuiu sumpsit. Diù quippè restitit , 11e ad fidein génies sine ciicuincisione, etc. Ibidem.

vérité de l'Eiangi'Ie, et fut le plus aident défenseur du judaïsme contre les chrétiens qu'il persécuta. C'est par là mêrne qu'il prouve aux juifs et aux gentils qu on doit embrasser le christianisme, parce qu'après une si grande résistance, il ne se serait pas rendu à J.-C., s'il n avait clairement connu la vérité. Saint Pierre, ajoute-t-il (i), tint long-temps pour la nécessité des observances légales, en contraignant les gentils de juda'iser. Il se rendit enjin à la raison et à la vérité , par la réprimande que lui fit saint Paul, en lui disant qu'il ne marchait pas droit selon la vérité de l'Eiangile. Changeant ensuite de conduite, ils opposa fortement , dans le concile de Jérusalem, , à ceux qui voulaient qu'on soumît les chrétiens au joug de r ancienne loi.

Eût-on eu raison de lui dii'e alors, envoyant

qu'il enseignait tout le contraire de ce qu'il avait

fait connaître auparavant , nous ne voulons pas

entendre ce que vous nous dites maintenant.

(i) Diù se à conversariim gentium coiiinimlone subtraxit, €lc.... ab eodem Paulo postmodùm ratlone susceptâ , cùm vullsset quosJam — dlxit : Cui* tentatis Deum, imponcutes juguin.. . Hîpc quae diù, audirc non possunuis, quia aliud antè pvaedicasii. IbidciU'

parce que vous nous acez déjà prêché autre chose F nullement , parce que ces deux apôtres , après avoir long -temps résisté à la vérité de r Efangile ,chacunà sa manière , avaient changé demalenbien. Ainsi, poursuit ce pontife, faisant une juste application de ces deux exemples au sujet des trois chapitres (i), on ne doit point reprocher au Saint-Siège le changement par lequel, après avoir connu la vérité qu'il cherchait, il condamne maintenant les trois chapitres qu il approuvait avant qu'il l'eût trouvée. Il est, ce me semble très-clair, que le pape Pélagius dit tout nettement et sans hésiter, en cet endroit, que comme saintPierre et saint Paul avaient failli avant leur changement auquel il fallaits'attacher,demèmeVigiliuss'étaittrompé dans sa constitution, par laquelle il oblige les fidèles à soutenir la doctrine des trois chapitres; et qu'il faut suivre le Saint-Siège dans son changement, lorsqu'après les avoir approuvés avec Vigilius , il les condamne après avoir connu la

(i) Si igiiuriu tiluiii capituloruni nogalio , alitid c[uùm Veritas quaerereîur, aliutl autc inventa vcrilate (lictuin est 5 ciir inutatio scntcntife liuic sedi in crinîcn objjcitur , etc. lùidcrn.

vérité qu'il ignorait auparavant (i). Ce sont les propres termes de Pélagius II.

Je sais bien que le cardinal Baronius dit (2), et s'efforce de montrer dans ses annales, que saint Pierre en cette occasion ne faillit point du tout, et ne fit pas la moindre faute : je n'entreprendrai pas de le combattre, et de détruire ses raisonnemens, parce qu'il y en a qui l'ont fait sans beaucoup de peine. Je ne dispute nullement dans ce traité, où Je ne dois qu'exposer simplement les faits. C'est donc assez que je dise : il est vrai que ce grand cardinal est de ce sentiment, parce qu'il croit que saint Pierre était infaillible. Cependant saint Augustin croit nonseulement qu'il ne l'était pas, mais même qu'il faillit et tomba jusqu'à sept fois, quand il craignit de se noyer, et que J.-C. lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? Quand il voulut le détourner de souffrir pour nous, et qu'il fut repoussé par ces paroles très-fortes : Retire -toi Satan; quand il coupa l'oreille à Malclius, et qu'il renia trois fois son maître , et

(i) Quid obstat, si ignoraaliam siiam deserens, verba penuutct? ibidem.

(2) Baron, ad ann. 5i. n" Sg.

— 8o — enfin quand il fut repris par saint Paul (i). Donc saint Augustin, saint Ambroisc, saint Cyprien, le pape Pelage et saint Paul même, disent positivement le contraire de ce que dit Baronius, comme je viens de le montrer.

Voici les raisonnemens que font sur ce point, de savans hommes, d'après saint Augustin, et auxquels ils ne croient pas qu'on puisse répondre : ou saint Paul disait vrai quand il assurait que saint Pierre étaitrépréhensible , qu'il ne marchait pas droit selon la vérité de l'Evangile, et qu'il contraignait les gentils de judaïser , ou ce qu'il disait était faux. S'il disait vrai, il est donc véritable que saint Pierre n'était pas infaillible , puisqu'il faillit effectivement en cette rencontre : s'il ne disait pas vrai, il faudra donc conclure que Tépître aux Gaîates, qui fait une partie de l'Ecriture sainte, n'est point la parole de Dieu , ce qui est manifestement contre la foi.

De plus, quand saint Paul parlait de la sorte,

(i) Et cùm in mari tituljr.ssPt , et cr.m Dominumcarnalitei* à passione revocasset, et cùiu auiciii servi gladio prsecidisset, et cùm ipsuin Doniinuni ter negasset, et cuia in sinnilationcm posleà supei slitiosam liipsus esset. Aug. de agoneChnsti. cap. 3o.

— 8î — ou il croyall en son ânic ce qu'il disait, ou il ne le croyait pas : s'il le croyait, il tenait donc que saint Pierre n'était pas infaillible; s'il ne le croyait pas, il faudrait donc que dans cette même épître où il proteste devant Dieu, qu'en ce qu'il écrit aux Galates, il ne ment pas; il eût dit un mensonge (i), ce qu'on ne peut dire sans blasphème, puisque ce qu'il écrit dans cette épître est la parole de Dieu, qui ne peut mentir. C'est ainsi qu'on fait voir que, selon saint Paul, ces grands saints et ce sage pape , qui l'entendaient fort bien, saint Pierre faillit notablement dans celte occasion où il faisait entendre aux juifs et aux gentils, qu'on était obligé de garder la loi de Moïse. L'Eglise condamna cette erreur immédiatement après dans le concile apostolique qui se tint à Jérusalem.

Car il faut bien remarquer ce que bien des gens n'ont pas observé, que comme le dit en termes formels ce grand pape dont j'ai rapporté les paroles, ce fut avant le concile de Jérusalem, que saint Pierre fit cette action qui le rendait répréhensible. Et qui ne voit quil eut été incomparablement plus digne de blâme et de

(i) Quse autem scribo vobis , ecce coram Deo, quia non mcutior. Paulus ad Gai. i-

reproche, si, comme le \eut le cardinal Baronias, il l'eût faite aussitôt après le décret du concile. On venait de défmir dans ce concile, auquel saint Pierre lui-même avait assisté et souscrit, qu'on n'était plus obligé à garder les observations légales , à la réserve d'un seul petit point pour un temps. Après avoir dit de si iielles choses sur ce sujet, pour affranchir les chrétiens d'un tel joug, il aurait encore entrepris de les y soumettre, en les obligeant de judaïser? Cela eut été si étrange et si indigne d'un apôtre et du prince des apôtres, que je ne doute point, pour 1 honneur qui lui est dû , qu'on n'aime mieux suivre en cela le sentiment de cet ancien pape, que celui de Baronius qui est du dernier siècle. Il suit donc des faits que je viens d'exposer fidèlement, qu'un grand pape et ces saints Pères qui sont des plus vénérables et des plus savans de l'antiquité , n'ont pas cru, selon saint Paul même, que saint Pierre fut infaillible, ni conséquemmcnt que les papes, qui nont pas plus de privilèges et de prérogatives que saint Pierre, aient reru le don d infaillibilité.

Pour les objections que Ton forme sur les paroles suivantes de J.-G. à saint Pierre : Je bâtirai mon Eglise sur cette Pierre; je te don-

fierai les ries du royaiinie. des deux. J'ai prie, pour toi, afin quêta foine défaillit point; pais mes agneaux : il est aisé d'y satisfaire, en disant que, selon la commune interprélalion deS Pères et de saint Augustin, elles sont dites à saint Pierre, comme représentant 1 Eglise, par l'union que ses pasteurs ont avec lui comme avec leur chef, et qui, en vertu de cette union, ne font avec lui qu'un seul épiscopat universel (i). Et pour mieux exprimer cette unité, il s'adresse et parle à un seul , au chef, à qui il a donné la primauté sur tous les autres. De sorte que, quand, dans cette occasion ou plutôt dans cette unité, il prononce et définit conjointement avec eux dans un concile, ou du consentement de 1 Eglise par ses évêques, il ne peut jamais faillir; le fondement est toujours inébranlable,

(i) luter oiunes apostolos hujus eccleslae calholica*, personani sustinet Petrus : huic eniai ecclesiae claves rogni cœlorum datac sunt; et cùm ei tlicltur; ad omnes dicilur, amas me, pasce oves nieas. Au^. de agoiie Christi. Ub. 3o ila Anibros. L de digji. sacerd. cap. i. Chrysos. hom. '^q. in Math. i^. Cypr. de unit. eccl. Hier, conira Jo'^iii. L i.

Ut Peti'us , quando el dictuni est, tibi dabo claves in figura personaiii gestabat ecclesiœ; et quando el dicîuin est, pasce oves meas, ecclesiae quoque personaniin ligui'â gestabat. Aug. in psal. io8.

et les agneaux sonl toujours infailliblemciU bien gouvernes et bien nourris.

Mais, puisque le cardinal Bellarmin et ceux qui le suivent, veulent que ces paroles, rogavi pro te ut non deficiat fides tua ^ s'appliquent à la personne de saint Pierre absolument, et sans rapporta l'Eglise qu'il représente en vertu de sa primauté , il faut leur accorder ce qu'ils prétendent.^ Car, en eîTet, on peut encore les entendre de cette manière, mais alors elles ont un autre sens très-naturel et littéral, qui est celui de presque tous les anciens Pères et interprètes delà sainte Ecriture. Ils disent qu'il ne s'agissait ici que du temps de la passion , oà les apôtres devaient être terriblement tentés, comme lui prédit J.-C, puis, s'adressant à saint Pierre, il lui dit qu'il avait prié pour lui, non pas afin qu'il ne commit point de péché d'infidélité, car il en fît un effroyable contre la confession delà foi, en reniant trois fois son maître; mais afin que, s'étant relevé de sa chute, il ne perdit point la foi pour toujours; quepar l'exemple de sa pénitence il y confirmât ses frères qui étaient fort ébranlés; et qu'ensuite il persévérât jusqu'à la fin.

C'est là l'interprétation commune des saints Pères et surtout de saint Jean Chrysostôme et

de saint Augustin, qui emploient souvent ce passage, pour montrer la nécessité que nous avons de prier et d'obtenir de Dieu sa grâce, sans laquelle nous ne pouvons persévérer. C'est aussi le sens de Théophylacte , QEcuménius, Euthymius, du cardinal Hugues, Albert-le-Grand , saint Thomas, saint Bonaventure, Lyranus, Denis-le-Chartreux , et de tous les autres plus célèbres interprètres et théologiens, comme étant le vrai sens littéral (i). Il est évident que cela ne convient qu'au temps de la passion , et à la seule personne de Pierre, sans que ses successeurs puissent y avoir part. Et quand ils prétendraient participer à cette faveur, cela n'empêcherait pas qu'ils ne pussent faillir et tomber comme saint Pierre, en publiant une fausseté contraire à la vérité de la foi ; ce qui est encore plus contre le devoir d'un pape, que de croire une erreur sans la publier.

(i) Non dixit non negabis j sed,ut non deficlat fidestua; cura eniai illius factuni est, ne oiiininô Pétri (ides evanesceret. Ne deficiat fidestua, hoc est, ne in fine pereas, et humanani arguensnoturatn,cùm ex se nihilslt. Chrys. hom. 63. Quid enim rogavit,nisiperscvei-anfiaui usque in finem? j4u^. de cor cl gr. cap- 6- ut non pcriret fiaaiiter. Hug, in cap. 22. Luc, etc., etc.

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