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CHAPITRE VIII

Conséquence liriie du grand démêlé du pape Victor avec les évêques d'Asie.

Il y avait long-temps que Ton voyait dans l'Eglise des coutumes fort différentes touchant la célébration de la fête de pàques , et 1 observation du jeûne qui doit précéder ce saint jour. Car, dans tout l'Occident , suivant la pratique observée dès le commencement dans Téglise de Piome , on célébrait cette fête le dimanche , qui est le jour auquel notre Seigneur ressuscita (i). Mais les églises d'Asie , fondées par l'apôtre saint Jean , quelques-unes de leurs voisines , et plusieurs autres de l'Orient , la faisaient toujours le quatorzième de la lune de mars , comme elle est marquée dans l'exode (2), et selon la tradition qu'ils avaient reçue de saint Jean (3).

Quant au jeûne qu'on est obligé d'observer

(1) Vide Euscb. Hist. Eccl. 11b. 5, cap. 2i\. liloron. de script, cap. 44»

(î) Exod. J2. '

(3) Hierou. de script, iii Polycr.

avant pâqucs , il y avait encore une plus grande diversité dans les coutumes qui s'étaient établies dans divers lieux. Quelques-uns ne jeûnaient qu'un jour avant cette fête , comme nous faisons la veille de noël et de la pentecôte : d'autres jeûnaient deux jours; il y en avait un plus grand nombre qui jeûnaient plus longtemps , et plusieurs observaient exactement le jeûne de quarante jours. Et cependant ces différentes coutumes qui existaient parmi les chrétiens du second et même du premier siècle de lEglise , touchant le jeûne et la fête de pâques , ne troublaient pas le moins du monde la paix des chrétiens (i) ; et chacun observait paisiblement l'usage de son église qu'il croyait bon , sans condamner les coutumes des autres.

Cela est si vrai , que saint Polycarpe , évêque de Smyrne , étant venu à Ptomc sous le pontificat de saint Anicet , ces deux grands saints , dans une longue conférence qu'ils eurent ensemble sur la célébration de la fête de pàques , firent tout ce qu'ils purent , chacun de son côté , pour attirer l'autre dans son parti.

(i) Omncs ecclesiôe liini eoruni qui deciino quarto diem fesluui pasclialis observabant , tùni eoiurii qui secùs trauquillâ pacc iuter ipsas fruebantoi'. Eiuseb. ibidem.

Ils Jemeurèrcnl tous les deux fermes dans leur sentiment ; saint Polycarpe disant toujours que la coutume qui s'observait dans son église , il la tenait de l'apôlre saint Jean , son maître , et saint Anicet assurant que celle qu'on gardait à Rome , et dans les églises occidentales , venait de saint Pierre , ils ne purent jamais s'accorder. Cela n'empccha pas pourtant qu'ils ne vécussent toujours parfaitement bien ensemble (i) , dans une même communion , au point que le pape , pour faire honneur à saint Polycarpe , le pria de célébrer les saints mystères dans son église.

Cette bonne intelligence continua toujours entre les papes et les évêques asiatiques jusqu'à Victor 1^' , qui , après que l'on eût tenu sur ce sujet plusieurs conciles à Rome , dans les Gaules et ailleurs , où l'on observait les coutumes de rÉglise romaine , voulut contraindre les Asiatiques de s'y conformer, en célébrant la pâque le dimanche. Ceux-ci ne se croyant pas obligés de lui obéir contre la tradition que leurs églises tenaient de saint Jean , n'en \oulurent rien fa!re : il les menaça de les excom-

(i) Tltlo locuui (jitatLUii supià Eusebii.

muiiicr , et publia contre eux ce qu'on appelle maintenant un moniloire (i).

Polycratc , qui était alors dvcque d'Ephcse , tint aussi avec ses confrères un concile sur ce sujet , et répondant au nom de tous (2) , par une épître synodiquc , au pape Victor et à ses cvêques , il dit que ce que font les Asiatiques, a été saintement observé par les apôtres saint Philippe et saint Jean , par un autre saint Jean, évêque et martyr, dont le corps repose à Ephèse, par saint Polycarpe , évêque de Smyrnc , par le martyr saint Thraséas, et par plusieurs autres évoques , qui ont tous célébré le saint jour de pâques le quatorzième de la lune , selon cette tradition. Pour lui, qui se trouve parvenu à Tage de soixante-cinq ans , après avoir consulté plusieurs habiles gens de toutes nations , et bien lu toute l'Ecriture (3) , pour

(1) Omnes fratres eam incolentes regionem prorsùs à communlone secludendos etiicit. Euseb. cap. ^4 y !• 5*

(•2) lîieron. script, in Polycrat.

(3) Peragratâ omni scripturâ , non formidabo eos qui nobis niinantur , etc. Vcrîun ista cœtciis omnibus painiu placebantepiscopis, quorum verba, ut poteVictoremacriîis et acerbiùs coargucntiuui , scriptis prodita adhuc extant. Euseb. l. 5 , cap. 1^, ibidem.

— go —

s'instruire sur ce point de controverse , il ne craint point ceux qui le menacent , parce que ses supérieurs ont dit qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.

Et comme le pape Victor ne se désistait point de ses menaces , et qu'il voulait toujours excommunier ces Asiatiques s'ils n'obéissaient , plusieurs évêques des autres pays qui blâmaient son procédé , lui écrivirent a^ec beaucoup d'aigreur , pour le détourner de son entreprise. Kntre autres , le grand archevêque de Lyon , saint Irénée , lui adressa , au nom de toute l'église gallicane qu'il avait assemblée pour cet effet, une belle et longue lettre, par laquelle il lui remontre , avec autant de force pour le moins , et avec beaucoup plus de modération que les autres , qu'il ne doit point , pour un différend de cette nature , retrancher du corps de l'église universelle tant d'églises particulières, tant d'évêqucs et tant de fidèles qui agissent suivant une ancienne tradition sur laquelle ils se fondent. Il ajoute qu'il vaut bien mieux qu'il suive l'exemple de tant de saints papes ses prédécesseurs , Anicet , Pie , Hygin , Thélesphore et Sixte , qui , bien qu'ils observassent comme lui une coutume toute différente de celle des évéques d'Asie , ne les traitaient

paa pour cela tVhcréliciues , et ne laissaient pas de communiquer avec eux dans une parfaite union.

Mais , nonobstant toutes ces remontrances, Victor croyait toujours qu'on devait les condamner (i). Il y en a même qui croient qu'il les condamna en effet , et les foudroya de ses anatlièmes, ce que je ne pense pas. Quoiqu'il en soit , il est certain (2) qu'ils ne voulurent pas se soumettre à ses ordonnances ; que l'usage de leurs églises , touchant la fête de pàques , leur fut permis , et que ceux qui le gardaient ne furent pas tenus pour hérétiques retranchés de la communion des catholiques. Ce ne fut qu'environ cent vingt-huit ans après cela , que le grand concile de Nicée abolit cet usage , sur ce que saint Jean ne l'avait permis que pour un temps , dans ces provinces d'Asie voisines des Juifs , pour ensevelir la synagogue avec honneur ; et que l'autre coutume venait de la tradition universelle des apôtres. Après ces observations , on. fut obligé de se soumettre au décret du concile , et ceux qui refusèrent

(i) Multos Asia; et Orientis episcopos ... damuandos crc- (llJerat. Ilieron. de scnpt. eccl. cap. 44-

(n) Victoii non dcdorant manus. fdcm , ibidem.

— 9^ — opiniâtrement d'y obéir , furent déclarés hérétiques, sous le nom de quart o-décimans .

Il est donc évident que , ni tous ces évêques de l'Asie et de TOrient, ni saint Irénée et l'église gallicane , ni les évêques des autres pays , qui écrivirent avec tant de force au pape Victor , en faveur de ces églises d'Orient , ne. croyaient pas que le pape fût infaillible ; car s'ils l'eussent cru , il est certain d'une part que ces Asiatiques se seraient soumis au décret du pape , comme ils se soumirent après à celui du concile , parce quils croyaient , comme tous les autres catholiques , que le concile œcuménique est infaillible. D'un autre côté , il est aussi évident que saint Iréîiée , et tant d'autres évêques n'eussent pas écrit , comme ils le firent , au pape Victor , en blâmant sa conduite. Car ils ne doutaient point qu'on ne dût condamner et punir ceux qui refusaient d'obéir à un tribunal infaillible. On ne croyait donc pas alors dans l'Eglise que le pape eût le don d'infailiibililé , quoiqu'il fit un décret pour instruire les fidèles.

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