‹ Triomphe des libertés gallicanesChapitre 20 sur 51 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Etat de la question , touchant la supériorité du concile sur le pape , ou du pape sur le concile.

Si j'agissais, dans ce traité, par voie de discours ou de raisonnement, j'aurais bientôt conclu sans que l'on pût rien opposer à ma conclusion : car, si l'antiquité a cru, comme je crois l'avoir démontré, que le pape n'est pas infail-

lible, et qu'il peut se tromper dans ses décrets, il est évident qu'elle a cru aussi, par une suite nécessaire, quele tribunal de lEglise universelle, qui est, sans contredit, infaillible, et représentée par un concile général, est au-dessus de celui du pape. Mais comme, pour ne point entamer de dispute, je ne fais que produire simplement des faits évidents, contre lesquels tous les raisonnemens du monde ne feront jamais rien ; car enfin , peut-on faire , à force de raisonner, que ce qui s'est fait, ne soit point fait ? Je rapporterai seulement ce que Ton a cru dans l'ancienne Église de cette fameuse question. En voici l'état, comme elle doit être proposée nettement, sans aucune ambiguïté, pour éviter tout embarras; afin que l'on convienne d'abord de ce dont il s'agit, et qu'on ne puisse dire, comme il arrive assez souvent après qu'on a bien disputé sans avoir rien conclu, que l'on entend la chose autrement qu'elle n'avait été proposée. Voici donc l'état de la question.

Il s'agit de savoir si depuis qu'un concile est légitimement assemblé, soit que le pape, qui est sans contredit le chef, y préside par luimême ou par ses légats, soit qu'il n'y assiste et n'y préside ni de l'une ni de l'autre manière, comme il est arrivé plus d'une fois, ainsi qu'on

le vit au second concile œcumdnique de cent cinquante évoques , et au cinquième de plus de cent soixante; si, dis-je , ce concile, considéré dans ses membres unis, ou sous le pape qui a droit de les présider, ou à son défaut sous un autre président, est par-dessus le pape, et a sur lui l'autorité souveraine , de sorte qu'il soit obligé de se soumettre à ses décrets et à ses définitions , de les approuver et d'y consentir comme tous les autres, quoiqu'il soit d'un avis contraire en son particulier : ou si le pape est tellement par-dessus tous les autres membres de ce concile unis ensemble, soit qu'il s'y trouve ou ne s'y trouve pas, que s'il n'approuve et ne confirme par son suffrage et son autorité, ces décrets et ces définitions , ce concile n'ait nulle autorité ni sur lui ni sur les fidèles.

Voilà précisément en quoi consiste cette question qui n'a été agitée dans l'Eglise que depuis le concile de Pise, tenu en l'année i4o9« Si l'on n'avait point parlé auparavant de cela, c'est qu'on ne doutait pa$ du tout, dans l'ancienne Eglise, que le concile ne fût au-dessus du pape, comme je vais le montrer par des faits auxquels il n'y a rien à répliquer.

— i54 — CHAPITRE XVII.

C'est le Saint-Esprit qui , dans les définitions de foi , prononce par l'organe du concile.

On a toujours cru dans l'antiquité , comme on le croit encore aujourd'hui, que le concile qui fut célébré par les apôtres à Jérusalem, touchant les observations légales auxquelles les juifs convertis se croyaient encore obligés, a été lemodèledetousles conciles œcuméniques qu'on a tenus depuis dans l'église , pour décider souverainement des autres points de controverse qui ont souvent partagé les chrétiens en des opinions fort différentes. On a cru encore qu'après qu'on eût examiné l'affaire dont il s'agissait, le décret qui se fit dans ce concile vint du Saint-Esprit ; ce que Ion exprima par ces paroles ; visum est Spiritui Sancto et nobis. L'on a cru ensuite, que quand les autres conciles, après une exacte recherche de la vérité, définissent ce qu'on doit croire , ou ce que l'on doit faire, c'est encore le Saint-Esprit qui prononce par leurs décrets , et que l'on a droit de dire, comme on fit à Jérusalem , il a semblé bon ail Saint-Esprit et à cette assemblée.

C'est ce que saint Léon exprime en ces termes, qu'on a reçus avec tant d'applaudissemens dans toute l'Eglise, quand il dit dans une de ses épîtres (i), que les canons des saints Pères ont été faits par l'esprit de Dieu, et qu'ils sont consacrés par la vénération de toute la terre.

Or, il est certain que saint Pierre était soumis au Saint-Esprit , de même que saint Jacques, saint Jean, saint Paul, saint Barnabe, les anciens et les autres frères qui assistèrent à ce concile. Si, après cela, il eût contraint par son exemple les chrétiens de Judaïser, comme l'a cru le cardinal Baronius , il eût élé bien plus repréhensibîe pour avoir désobéi au Saint-Esprit, qu'il ne l'était quand saint Paul le reprit devant tout le monde avant le concile, ainsi que je l'ai fait voir assez clairement, par le témoignage des Pères et du pape Pélagius II.

Ainsi Ton doit conclure que le pape, qui n'est pas moins inférieur au Saint-Esprit que saint Pierre auquel il succède, est obligé de se soumettre à son jugement contre le sien propre, d'obéir et de consentir à ses décisions, et conséquemmentà celles du concile, qui ne parle et ne définit qu'avec le Saint-Esprit , selon ces

(i) S. Léo. Ep. 80 ad Anast. Tessalon.

grandes paroles qui contiennent toute la force, l'autorité et Tâme des conciles œcuméniques : visum est Spiritui Sancto et nobis.

Cela est si rrai , que si , après que le grand concile de Nicée , par exemple , eût défini , à la pluralité des suffrages , que le Verbe est consubstantiel au Père , le pape saint Sylvestre n'eût pas voulu recevoir cette définition , ni croire la consubstantialité du Verbe, comme les Ariens , il eût été tenu pour hérétique aussi-bien qu'eux. C'est pourquoi il ne manqua pas de consentir aux décrets de ce concile , en les approuvant et les confirmant par son suffrage et par celui des évêques qu'il avait assemblés à Rome pour ce sujet. Je vous offre , dit-il en son épître aux Pères de Nicée , si toutefois cette épitre est véritable , comme le croit le cardinal Baronius Je vous offre mon suffrage et celui de mes disciples , pour consentir acec vous à tout ce que vous ai^ez défini dans votre saint concile (i).

C'est là précisément ce qui s'appelle , dans l'ancienne Eglise , confirmer un concile , c'està-dire y joindre son suffrage , et consentir par cet acte authentique à ce qu'on y a établi. Cela

(i) T. I. concilii.

paraît manifestement par les lettres de deux grands papes , qui sont saint Léon et saint Martin. Le concile de Calcédaine avait fait des décrets touchant la foi , pour condamner Vhërésie des eutychéens , et les restes de celle des nestoriens : par son canon vingt-huitième , pour honorer la ville impériale , il avait donné la seconde place d'entre les patriarches à celui de Constantinople ; ce qui est contraire au concile de Nicée, qui en avait autrement disposé. C'est aussi à quoi saint Léon ne voulut jamais consentir, quelques instances que les Pères de Calcédoine lui en fissent.

Il eut néanmoins peur que cela ne fit un mauvais effet , et qu'à la suite de ce refus on ne crût dans le monde qu'il ne voulait pas consentir aux définitions de ce concile , qui avait si bien établi la foi catholique contre l'hérésie d'Eutychès. C'est pourquoi il leur écrivit en ces termes : De peur que quelques malins interprètes de mes intentiGns ne donnent lieu de douter si j'approuve ce que vous avez défini d'un commun consentement , touchant la foi , au concile de Calcédoine , j'écris à tous mes confrères et co-éicques qui y ont assisté , ces lettres , que le très-glorieux empereur , com.m^ il l'a désiré , tfous fera tenir , ajîn que votre

fraternité et tous les fidèles sachent que nonseulement par l'approbation de mes légats , mais encore par la mienne , j'ai joint mon avis particulier au vôtre , dans les seuls points qui regardent la foi ^ pour laquelle on a célébré ce concile uniçersel par l'ordre exprès des em" pereurs , et du consentement du Saint-Siège apostolique (i). Voilà ce que c'est, selon saint Léon , que d'approuver un concile , être d'un avis conforme à celui des Pères , et consentir aux définitions qu'on y a faites.

Cela paraît encore plus clairement par la lettre circulaire que saint Martin pape écrivit à saint Amand , évêque dTJtrecht , et à tous les évêques de France , en leur envoyant les actes du concile de cent cinq évêques , qu'il avait assemblés à Rome contre les monothélites. Il les exhorte en même temps d'y souscrire , dans un concile de l'église gallicane , et de les lui renvoyer avec leurs souscriptions , par lesquelles on \oyc qu'ils les confirment , et qu'ils consentent à tout ce qu'on a défini au concile de Rome pour la foi catholique , et pour détruire cette furieuse hérésie , qui s'est depuis peu éle-

(i) S, Léo. Ep. Gi sjnod. Chai.

— iSg — iée contre l'Eglise (i). Il demande que les évêques de France confirment les décisions de Rome sur un point qui regarde la foi : on ne dira pas pour cela que l'église gallicane soit supérieure à celle de Rome ; et Ton n'aurait pas raison de le dire , parce que confirmer les définitions , n'est autre chose , comme l'explique le pape saint Martin , qu'y consentir par son suffrage.

Ainsi, chaque évéque qui souscrit aux décrets d'un concile , l'approuve et le confirme , en y consentant par sa signature ; ce qui se rapporte parfaitement à ce que saint Cyrille d'Alexandrie écrit à l'évêque de Mélitine , auquel on voulait faire accroire que le pape protégeait Nestorius. N'en croyez, rien , lui dit-il , car je vous assure que le pape nous a écrit conformément aux décisions du concile d'E~ phèse , qu'il a confirmé avec nous tous les actes , et qu'il s'accorde avec nous dans un même sentiment (2). Voilà ce que les papes eux-mêmes appellent confirmer un concile ; et l'on ne trouvera jamais dans l'ancienne église ,

(i) Mart I . Ep. ad Amand. Traject. ext. post. act. concil. Lat. sub. Mart.

(2) S. Cyrill. Alex. Ep. ad Acacium mel. Epis.

— i6o — que les conciles , par leurs lettres synodiques adressées aux papes , leur aient demandé d'autre confirmation de leurs décrets toucliant la foi , que leur consentement et leur approbation , qu'ils étaient obligés de donner. Car enfin , si le Saint-Esprit parle par un concile légitimement assemblé , quand il prononce sur un point de foi , et qu'il dit : J^isum est Spiritui Sancto et nohis. Il faut bien nécessairement que le pape approuve ce qu'a dit le Saint- Esprit , et qu'il lui obéisse. Et si le Saint-Esprit ne parle point par le concile , jusqu'à ce que les papes y aient donné leur approbation , il n'eût donc tenu qu'à eux de faire en sorte , en la refusant , que le Saint-Esprit , qui doit nous enseigner toute vérité , ne nous eût jamais instruit, et que l'arianismc et toutes les autres hérésies n'eussent été que des opinions pernicieuses , ce que personne , à mon avis , n'oserait jamais dire.

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