CHAPITRE XVIII
Les anciens conciles ont examiné les jugemens des papes, pour en porter un dernier et définitif.
Quoique les conciles aient toujours eu beaucoup de respect pour les papes, et que, dans ces grandes contestations , qui ont donné lieu de les assembler , pour décider souverainement des articles contestés , ils y aient souvent rendu des jugemens conformes à ceux que les papes avaient déjà portés contre l'un des deux partis; ils n'ont pas néanmoins laissé de les examiner , pour voir s'ils étaient bien ou mal rendus. Ceci démontre qu ils ont cru avoir sur le pape une supériorité semblable à celle qu'ont les parlemens sur les juges subalternes. En voici deux illustres exemples qui ne souffrent pas qu'on puisse douter de cette vérité :
Flavien , patriarche de Constantinople , avait condamné , dans son concile particulier , la doctrine pernicieuse d'Eulychès , qui ne voulait reconnaître qu'une nature en J.-C. , le grand pape saint Léon avait confirme , par son jugement , celui de ce patriarche , comme on
le voit par les lettres qu'il lui écrivit , et dans lesquelles il établit admirablement la croyance catholique touchant la distinction des deux natures , divine et humaine , dans une seule personne en J.-G. , contre Terreur de cet hérésiarque , qui les confondait. Dioscore, patriarche d'Alexandrie , qui s'était hautement déclaré protecteur d'Eutychès , entreprit son affaire , et fit si bien par la faveur de Chrysophius , qui pouvait tout sur l'esprit de son maître , l'empereur Théodose le Jeune , que ce prince convoqua le second concile d'Ephèse , pour y examiner ce qui avait été jugé à Gonstantinople et à Rome contre Eutychès.
Saint Léon n'approuvant pas ce procédé , qui sentait la cabale , s'y opposa d'abord. Il y consentit cependant pour le bien de la paix , espérant que tout se passerait dans ce concile selon les formes canoniques , et qu'ensuite le jugement définitif qu'on y rendrait appaiserait les troubles de l'Eglise. Il envoya donc ses légats , avec ses lettres , au patriarche Flavien et au concile , où , après avoir exposé ce qu'il avait fait contre la nouvelle hérésie d'Eutychès, il ajoute que, puisqu'il ne faut pas négliger de ramener ceux qui sont hors de la voie , et voyant que l'empereur avait ordonné que Ton
tint un concile à ce sujet, afin que Ton pût abolir entièrement terreur par un plus ample jugement , il envoie un évêque , un prêtre , un iliacre , avec un notaire apostolique , pour y assister de sa part , et pour y établir , d'un commun avis, ce qui sera du service de Dieu. C'est-à-dire , qu'après qu'on aura condamne une erreur si pernicieuse , on traite du rétablissement de son auteur , pourvu toutefois qu'il condamne son erreur de vive voix et par écrit (i).
Ce grand pape déclare ouvertement que l'opinion d'Eutychès est une hérésie. Il écrit même à Flavien qu'elle est si manifeste , qu'il ne serait pas nécessaire d'assembler un concile pour la condamner. Néanmoins , il trouve bon qu'on en tienne un où cette cause soit encore examinée , afin qu'on puisse entièrement abolir l'erreur par un plus ample Jugement, ^'estce pas là dire clairement que le jugement du concile est d'une plus grande autorité que le sien qu'on examine?
Il y a plus : car ce second concile d'Ephèse devint , par la puissance de Chrysophius, et la
(i) S. Léo. Ep. i5 ad Eph. syn. Ep. i6 ad Flavi.
— i64 — violence de Dioscorc , ce fameux brigandage où tout ordre fut renversé , et Eutychès absous. Le souverain pontife , qui voulait que cette hérésie fût foudroyée par un arrêt définitif , fit de continuelles instances auprès de l'empereur Marcien et de l'impératrice Pulchéria , après la mort de Théodose , pour faire assembler un nouveau concile , qui se tint enfin à Calcédoine, où , ayant examiné la doctrine d'Eutychès et les lettres de saint Léon , il confirma par son autorité souveraine et par un dernier jugement , ce que ce saint pontife avait prononcé contre cette hérésie.
C'est ce dont il se glorifie , lorsque écrivant à Théodoret , qui avait condamné dans ce concile l'hérésie de Nestorius , dont il était suspect , et celle d'Eutychès , après l'en avoir félicité d'une manière très-obligeante , il ajoute pour son particulier , ces belles paroles : JSfous nous en glorifions en Dieu , qui n'a pas permis que nos frères fissent rien à notre désavantage; mais qui a confirmé , au contraire ^ par l'avis de tout le conçue , ce qu'il avait défini auparavant , par notre saint ministère , pour montrer que c'est véritablement de lui qu'est émané le jugement , qui , ayant été rendu par le premier de tous les Juges , a été
reçu par le jugement de toute V Église (i). N'est-ce pas là dire que pour savoir si les décisions viennent de Dieu , il faut qu'elles soient reçues de toute l'Église , et que le concile qui la représente , et qui leur donne la dernière force , par son autorité suprême , est par-dessus le pape ?
Gela paraît encore plus clairement par ce second exemple , où l'on voit qu'un concile général, après avoir examiné unjugcrncnl rendu solemnellement par le pape, le casse , et en rend un autie tout contraire. C'est celui que porta le cinquième concile , contre les trois chapitres, et contre la constitution du pape Vigilius , par laquelle il les approuvait , défendant à toutes sortes de personnes de les condamner. J'ai déjà parlé de cette action , qui n'a pas besoin d'un fort grand discours pour la faire paraître dans toute sa force.
On examine dans ce concile la doctrine des trois chapitres , et la constitution du pape qui les approuve : on le prie de présider à cette assemblée et à cet examen que Ton y fait de ses écrits ; il le refuse, quoiqu'il soit à Gonstantinople , où Ton tint ce concile , il soutient tou-
(i) Iilem. Ep. 63 ad îhéodor.
jours , de toute sa force , les trois chapitres , et néanmoins on les condamne. On les tient encore aujourd'hui pour très-hien et très-légitimement condamnés. Il fallut même ensuite qu'il se soumît à ce décret , comme je l'ai dit plus haut , sur la foi de fort bons garans. Et, quand il ne s'y serait pas soumis , il est toujours constant que le concile examina son jugement et qu'il le cassa. Peut-on douter après cela qu'on n'ait cru dans l'ancienne Eglise que le concile est au-dessus du pape ?
Que l'on se rappelle maintenant ici ce que j'ai dit du sixième concile , qui condamna l'hérésie des monothélites. On y examina ce que le pape saint Martin avait décidé sur ce sujet , dans son concile des évêques d'Italie , célébré à Rome , et ce que le pape Honorius avait décidé, avant lui , touchant la même controverse, dans ses épîtres à Sergius , patriarche de Gonstantinople , l'un des principaux auteurs de cette hérésie. Le jugement de Martin fut approuvé par ce concile ; et celui d'Honorius y fut tellement réprouvé, qu'on anathématisa ce pape. Soit que l'on ait bien ou mal entendu ses lettres , il n'importe de rien pour le présent. Le concile le juge sans qu'on ait jamais réclamé dans l'antiquité contre une telle entreprise. Cela
suffit pour conclure invinciblement que , selon toute l'antiquité, le concile est supérieur au pape. Mais y a-t-il rien de plus fort et de plus décisif, pour bien établir cette vérité , que ce qui se fit dans la cause des donatistes qui troublaient toute l'église d'Afrique par leur scbisme? Ils s'adressèrent à l'empereur Constantin, qui était alors dans les Gaules , et lui demandèrent des juges choisis parmi les évêques de l'église gallicane , contre Cécilien , évêque de Garthage , parce qu'ils voulaient éviter le jugement du pape , dont ils se défiaient (i) ; l'empereur , néanmoins , ayant protesté que ce n'était point à lui de se mêler des causes ecclésiastiques , les renvoya au pape , auquel il appartient, comme chef de TEglise , de juger des causes majeures. Le pape Melchiade prit pour assesseurs dans ce jugement , quinze évêques d'Italie , auxquels il joignit trois célèbres évêques de l'église gallicane , Maternus de Gologne , Rhéticius d'Autun, et Martinus d'Arles, que l'empereur lai avait envoyés pour être du nombre des juges , afin que les donatistes ne
(1) Optât. Milevit. l. i. contr. Paiiu. Euseb. Eccl. liist. 10. c. i5. Aug. Ep. 1G2. ad Glor. et Eleus. Ep. i65. ad gene- 10s. 166. ad Donat. 167. et alibi sanè.
pussent pas dire qu'on leur avait tout refusé. Ckîtte cause fut soîemnellement jugée dans ce concile de Rome : Donat , chef des schismatiques , y parut avec dix évèques de ses partisans , et produisit tout ce qu'il avait à dire contre Gécilien , qui comparut aussi , accompagné de dix autres évêques africains. Il défendit si bien sa cause et celle de l'Eglise contre les auteurs de ce schisme , qu'ils furent condamnés.
Ils auraient bien voulu être jugés parce concile , s'étant imaginés , comme le remarque saint Augustin (i) , ou qu'ils pourraient gagner leur cause , par leurs artifices et leurs calomnies ; ou s'ils la perdaient , qu'ils pourraient néanmoins toujours maintenir leur parti , en se plaignant hautement partout que le pape et ses évêques , qu'on avait prévenus contre eux , les avaient mal jugés. Ils le firent en effet, et pressèrent si bien l'empereur de leur donner de nouveaux juges , et en plus grand nombre , que ce bon prince , vaincu par leur extrême importunité , qu'il appelait une extrême fureur (2) , le leur accorda. Et comme il souhai-
(1) Epistolâ 161.
(2) Optât, loco citato supra.
lait passionnément de rendre la paix à 1 Eglise , et d'éteindre entièrement un schisme si funeste, par un dernier jugement qui terminât pour toujours ce grand différend , il convoqua le second concile d'Arles (i). Saint Augustin l'appelle plénier et universel , parce que , comme Eusèbe nous l'assure , et après lui ce saint docteur , il s'y trouva une infmité d'évêques de toutes les provinces de l'empire , et principalement des Gaules.
Les légats du pape Sylvestre y assistèrent avec ces dix-huit évêques qui avaient été au concile de Rome. On y examina de nouveau la cause des donatistcs , et le- jugement que le pape Melchiade , prédécesseur de saint Sylvestre , avait rendu contre eux ; ils furent condamnés par un arrêt définitif , et sans appel à l'égard du tribunal ecclésiastique : car , l'appel que ces schismatiques , qui ne gardaient aucune mesure, interjettèrent au tribunal de Constantin , fut très-injuste , comme le reconnut franchement cet empereur , qui dit que , s'il prenait enfin connaissance de cette cause , pour fermer la bouche aux schismatiques , et arrêter le
(i) Aug. Ep. 162. Euscb. 1. 10. cap. 5. Aug. Ep. 167. ad Fest.
cours de leur fureur , il en demanderait humblement pardon aux évêques , sur l'autorité desquels il aurait entrepris , en ce qui regarde le spirituel.
Sur quoi , saint Augustin , répondant aux plaintes que les donatistes de son temps faisaient toujours du pape Melchiade , dit agréablement , en se moquant d'eux : Ces gens-là font comme les mauçais plaideurs qui^ après aç'oir perdu leur procès , s' en prennent à leurs juges, et se plaignent à tout le monde d'avoir été malcondamnés , quoiqu'ils aient été convaincus par la découverte de la vérité toute manifeste. Puis, pour les confondre, il ajoute ces grandes paroles qui décident bien la question que nous examinons , et auxquelles il n'y a rien à répliquer : Supposons que les juges qui ont condamné à Rome vos ancêtres , aient mal jugé; n avait-on pas encore le concile plénier , oii l'on pouvait examiner de nouveau cette cause avec les mêmes juges qui l'avaient déjà jugée; afin que si l'on trouvait le jugement injuste , on cassât leur sentence (i)P
J'avance franchement que je ne vois pas qu'on puisse mieux faire entendre que le tri-
(i) Aug. Ep. 162.
bunal du pape est soumis à celui d'un concile plénier et général , qui peut confirmer ou casser la sentence portée à Rome , comme le parlement de Paris peut ou confirmer , ou casser par son arrêt, une sentence du Chàtelet. Ainsi , quand le même saint Augustin dit ailleurs (i) , en parlant des Pélagiens : il nous est venu des récrits de Rome , la cause est finie ; cela veut dire elle est finie à Rome , où ces hérétiques qui , après avoir été condamnés dans les conciles d'Afrique , s'étaient adressés au pape , croyant gagner leur cause par l'artifice et la fourberie qui leur avaient réussi une fois ; mais elle ne fut jugée en dernier ressort qu'au concile d'Ephèse. Il faut donc nécessairement conclure qu'on ne peut voir plus clairement que dans ces exemples que je viens de produire des conciles universels , qui ont jugé les jugemens des papes , qu'on croyait dans l'ancienne Eglise, avant saint Augustin , de son temps , et après lui , sans qu'on s'a-sisât d'en douter , que le concile général est au-dessus du pape : je n'avais que cela à prouver.
(i) Serm. de verb. dom. cap. lo.
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