CHAPITRE XIX
Les anciens papes ont toujours reconnu et protesté qu'ils étaient soumis aux conciles.
Mais pour le prouver encore d'une manière aussi solide , et qui est d'autant plus plausible et moins récusable , que je produirai pour témoins de cette vérité ceux qui sont le plus intéressés dans la cause , il me suffit de dire que les anciens papes qu'on a voulu depuis peu élever , malgré qu'ils en eussent , au-dessus des conciles , protestent eux-mêmes qu'ils leur sont soumis , et qu'ils doivent leur obéir dans les choses qui appartiennent à la foi , au règlement des mœurs , au bien universel , et à la discipline générale de l'Eglise.
Y a-t-il rien de plus clair et de plus sincère sur ce sujet , que le témoignage du pape Syricius , successeur de Damase ? Les empereurs Théodose et Valentinien le Jeune, avaient fait assembler un grand concile des évêques d'Orient (i) et d'Occident , à Capoue, pour étein-
(1) Ann. 390. Ambros. Ep. ad Theoph. Alex. Ep. Syrici. ad Aujs. thessalon.
dre le schisme d'Antioche , qui , après la mort de Mélétius et de Paulin , continuait encore , par Télection que les deux partis diiTérens de cette église avaient faite de Fiavien , pour succéder à Mélétius , et d'Evagrius , successeur de Paulin. Comme Fiavien ne comparut pas , le concile délégua Théophile d'Alexandrie , pour juger et terminer ce grand diilérend , avec les évêques d'Egypte. En même temps, comme on avait déféré au concile un évêque de Macédoine appelé Bonosus , qu'on accusait d'hérésie et d'impiété contre la sainte Vierge , et qui n'osa comparaître , le concile commit la connaissance de sa cause à Anésius de Thessalonique , pour la terminer dans un synode qu'il tiendrait avec les évêques de la Macédoine et del'Illyrie..
Ceux-ci , soit pour se décharger du jugement qu'ils voyaient bien qu'il faudrait nécessairement porter contre un de leurs confrères , soit pour le respect qu'ils portaient au Saint-Siège » déférèrent ce jugement au pape Syricius. Il leur récrivit que si le concile n'avait rien ordonné sur la cause de Bonosius , il porterait un jugement équitable sur ce qu'ils lui avaient écrit de cet évêque. Mais que , puisque le concile les avait commis, pour prendre connaissance
de cette aflaire , et la terminer avec Tévcque de Thessalonique , par un jugement décisif , il déclare qu'il n'a pas le pouvoir d'en juger. C'e^t à vous , leur dit-il , gui devez tenir la place du concile dans ce jugement , et qui avez reçu le pouvoir de le terminer , qu'il appartient de prononcer sur cette affaire , puisque c'est vous qui représentez le concile qui vous a transmis son autorité , et non pas moi , qui ne l'ai pas (i). Voilà un pape du quatrième siècle , qui avoue de bonne foi que les délégués du concile , et encore mieux le concile lui-même , ont plus de pouvoir qu'il n'en a , et qui reconnaît ensuite que l'autorité des conciles est par-dessus celle des papes.
Innocent P' , qui fut pape trois ans après Syricius , dont il avait vu la conduite à l'égard du concile de Capoue , se conduisit aussi selon la tradition de l'Eglise et l'exemple de ses prédécesseurs , qui n'ont jamais cru que leur pouvoir fût égal , et encore moins , supérieur à celui du concile (2). Car , dans la grande per-
(1) Epist. Syrici. ad Anys. thess. in colîect. Roman Blpert. veter. monuiii. roina. 166a.
(a) Chi-ysost. Ep. ad Inn. primuni. Ep Inn. primi ad Chrysos, adSozo. 1. 8. cap. 36. ad Cleric Const., etc., etc.
sëculion que Théophile , patriarche d'Alexandrie , fit à saint Jean-Chrysostôme , qui avait été condamné et déposé , par une extrême violence , dans un synode d'évêques partisans de Théophile et ennemis du saint : comme on en avait écrit des deux côtés au pape et aux évêques d'Occident , ce saint pontife cassa bien , à la vérité , le jugement qui avait été porté contre toutes les formes et tous les règlemens des conciles , par des juges incompétens, contre un absent qui en avait juridiquement appelé au concile légitime ; mais pour le fond de l'affaire et de l'accusation dont il s'agissait , il ne voulut jamais y toucher. Il crut que , considéré l'importance de cette affaire où l'on attaquait l'honneur et la dignité d'un patriarche dont la foi avait été si pure , et la doctrine jointe à une éminentc sainteté , en si haute vénération dans toute l'Eglise , il n'y avait qu'un concile désintéressé , où les amis et les ennemis de l'un et de l'autre ne se trouvassent pas , qui pût en porter un jugement définitif (i).
C'est ce qu'il écrivit aux deux partis ; et dans les lettres qu'il adresse à saint Jean-Chrysostôme , à ses évêques et à son clergé de Cons-
(i) Vide Pall. dial. de vit. Chrysost, capit. 3,
tantinoplc , il dit positivement que ce concile , auquel le saint patriarche en avait appelé , était absolument nécessaire pour terminer cette grande affaire par un jugement souverain ; qu'il n'y avait que ce remède aux maux dont ils étaient affligés ; qu'il ne pouvait autrement les secourir ; que le seul concile œcuménique pouvait rendre à l'église orientale la paix et le calme après une si furieuse tempête. Il leur recommande de s'armer de patience , et de recourir uniquement à Dieu , en attendant qu'on ait assemblé le concile , ce à quoi il travaillait sans relâche , en cherchant les moyens à prendre pour le convoquer. Ce pape pouvait-il exprimer en termes plus clairs , que le concile général a un pouvoir plus étendu et plus grand que le sien , et qu'il est ensuite au-dessus de lui(i)?
îl y a pourtant , ce me semble , quelque chose encore de plus fort en ce qu'Innocent lîl, l'un de ses successurs, aussi zélé que lui pour la grandeur et les droits du Saint-Siège, écrit au roi Philippe-Auguste. Ce prince qui avait grande envie de faire dissoudre le mariage qu'il avait contracté avec la reine ingerbuge , pressait ex -
(i) Yid, PalL looo cit. Inn ad cler. Const.
trêmement le pape de le déclarer nul, afin de pouvoir en épouser une autre. Ce sage ponlife, récrivant au roi (i), proteste devant Dieu, que, s'il pouvait en conscience, lui accorder ce qu'il demande, il le ferait de tout son cœur : mais que, quand même il voudrait s'arrêter à ce que la reine avait répondu favorablement, pour la dissolution de ce mariage, au cardinal Robert Cortzon , qui l'avait interrogée juridiquement, il ne pourrait néanmoins rien définir de luimême sur une affaire aussi importante que celle-là. Si f entreprenais , dit-il, de le faire sans un concile, outre le crime que je commettrais deçant Dieu et l'infamie que f encourrais devant les hommes , je serais peut-être encore en danger d'être déposé et de perdre ma dignité pontificale. Voilà un pape, et l'un des plus savans qu'on ait jamais vus sur la chaire de saint Pierre, qui avoue deux fois, en très-peu de mots, et avec une grande sincérité, que le concile est au-dessus de lui; l'une, en disant qu'il ne peut i rien définir sur l'affaire qu'on lui propose , sans la détermination du concile ; et l'autre, que, s'il l'entreprenait, il courrait risque d'êire dé-
(i) Innoc. m. in 1. 3. reglst. i5. Ep. 104. ad Philijip. g. Franc.
posé du pontificat. Par qui pouvait-il être déposé? sans doute par une puissance supérieure à la sienne , qui, comme il est évident, ne peut être autre sur la terre que celle du concile (i). Le pape Agapet avait, long-temps auparavant, dit la même chose dans une occasion, où toutefois il ne s'agissait pas d'une affaire d'aussi grande importance que celle-ci, et dont il est à propos que j'informe mon lecteur en peu de mots. Dans un des conciles que le pape Symmaque tint à Rome, en Tannée 5oo, on défendit à tous les papes à perpétuité d'aliéner les biens de l'Église, et surtout ceux de TÉglise romaine. Ces biens, en ces temps-là, ne consistaient pas en des villes et des provinces entières, comme après les donations prodigieuses des rois de France. C'étaient seulement quelques terres et quelques métairies que tenait l'Eglise de Rome, de la libérdité des fidèles, outre les oblations qui faisaient alors ses plus grandes richesses. Voici les termes très-remarquables du décret qui défend cette aliénation : JVous ordonnons devant Dieu, par ce décret, que du
(i) Nous engageons M. de Lamenais et ses partisans , à relire attentivement l'épître io4 du pape Innocent III.
( Note de l'Editeur. )
jour présent , jusqu à tant que la doctrine de la foi durer a dans le monde, par la divine providence, il ne soit jamais permis, à aucun pape, d'aliéner pour toujours une métairie, soit grande, soit petite, ni de la transférer à qui que ce soit , par échange, et sans qu'il puisse s'excuser sous quelque prétexte de nécessité que, ce soit (i).
Or, comme environ trente-six ans après, on demandait au saint pape Agapet , la permission d'aliéner quelques-uns de ces biens , sous un fort spécieux prétexte du soulagement des pauvres, il répondit que les vénérables constitutions de ses pères, qui avaient défendu ces sortes d'aliénations , ne lui permettaient pas de la donner. Il ajouta, qu'il croyait qu'on trouverait bon qu'il n'entreprît pas de rien faire contre ces décrets, en quelque occasion que ce pût être , ni par respect pour qui que ce fût. Ne croyez pas au reste, dit-il , dans son épître à Césarius , évêque d'Arles , que ce soit ou par açarice oupar quelque intérêt temporel que j'en use ainsi. Mais considérant le compte exact que je dois en rendre au jugement de Dieu , je
(i) Coucil. rom. sub Symmacho de bon. Eccl. non alien, cap. 4.
trouve gu il faut, de nécessité, que nous obser^ çions inviol ahlement ce que l'autorité du saint concile a ordonné (i). Ce n'est cependant qu'un concile national de l'Italie , qui avait fait cette ordonnance , à laquelle le pape Agapet dit qu'il est obligé de se soumettre : à plus forte raison , sans doute, eût-il dit la même chose, si c'eût été un décret d'un concile œcuménique.
Il y a plusieurs autres papes qui ont déclaré nettement, comme ceux-ci, qu'ils lui étaient soumis. Je n'en veux plus produire qu'un, qui s'explique sur ce sujet d'une manière à laquelle on ne pourra jamais rien ajouter. C'est Sylvestre II, ce fameux G erbert, qui remplit consécutivement les trois sièges pontificaux de Reims, de Ravenne, et enfin celui de Rome, et qui était un pape très-savant, dont j'ai fait l'éloge dans mon histoire de la décadence de l'empire. Il se sert pour cela de ce beau passage de l'évangile où J.-G. dit à ses disciples : Si votre frère vous a offensé , reprenez-le en particulier , et puis en présence de deux ou trois témoins : que s'il ne se corrige pas , dénoncez-le à l'église; et , s'il n'obéit pas à l'église , regardez - le comme un pàien et comme un puhlicain. Le
(i) Agap. Ep. ad Ca?sar. Arelut. ^
célèbre et docte Tostat, évêqiie d'Avila, emploie ce passage (i) pour montrer que le dernier et souverain tribunal de IVglise , est celui du concile auquel J.-C. renvoie tous ses disciples, et conséquemment saint Pierre qui lui est ensuite soumis comme à son juge naturel, de qui il doit attendre la justice qu'il peut lui demander contre son frère. Le pape Sylvestre s'en sert d'une autre manière , et pour la même fin ; car il prétend, ce qui est vrai, que ces paroles que J.-G. dit à saint Pierre , à l'égard de ses frères , il les dit encore à ces mêmes frères , à l'égard de saint Pierre, aussi-bien que de tous les autres. Surquoi, cepapeécrivant à Séguin, archevêque de Sens, n'a point fait difficulté de s'exprimer en ces termes extrêmement forts et significatifs : Je le dis hardiment , que si même l'éveque de Rome pèche contre vous , et qu'ayant été souvent averti, il n obéisse pas à l'église, cet ëvêque de Rome, dis-je , doit être tenu, par le commandement de Dieu même , pour un païen et pour un public ain (2). Ce pape peut -il faire entendre plus clairement que les papes , tout chefs de l'église qu'ils sont, ne laissent pas que
(1) Defensor. p. 2. cap. ag,
(2) Sjlvcst. II. Epist. ad Seguin. Senon.
cVêtre soumis au concile général qui la représente?
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