CHAPITRE XX
Les anciens papes ont cru qu'ils étaient soumis aux canons.
Ce qui prouve encore invinciblement que l'antiquité a toujours été dans cette croyance , c'est que les anciens papes ont toujours protesté, dans leurs véritables épîtres , car je ne parle pas ici de celles qui sont supposées , qu'ils étaient obligés de se conduire dans l'usage de leur puissance , et dans le gouvernement de l'église , selon les canons et les saints décrets des conciles, contre lesquels ils ne pouvaient rien entreprendre.
Peut-on rien voir de plus formel sur ce point, que ce qu'on voit dans l'épître du pape Gélase aux évêques de Dardanie : // n'y a personne , dit-il , qui dowe plus exactement exécuter ce qui est ordonné par un concile universel , que ïéçêque du premier siège. Dans celle de Célestin \", aux évêques de l'Illyrie : Il faut que les réglemens des conciles soient nos règles , et dominent sur nous , et non pas que nous nous éleçions sur ces saintes règles , pour en disposer
à notre volonté : soyons soumis aiix canons , en obsen-ant ce qu'ils ordonnent. Saint Léon éciit ainsi à Anatolius : Ce qui se trouve contraire aux très-saints canons est trop méchant et trop dépraçé pour qu'on le tolère. Simplicius, dans son épîtreau patriarche Acacius : On garde dans tout le monde , par une observance mçiolable, ce qui est établi par un concile uniçersel. Le pape saint Martin, à Jean de Philadelphie : IVous sommes les défenseurs et les dépositaires des saints canons , et non pas leurs prévaricateurs ; car nous savons qu'on réserve un grand châtiment à ceux qui les trahissent. Saint Grégoire parle aussi fortement que ceux-ci , dans cent endroits de ses épîtres , comme quand il dit en la trente-septième du premier livre : Dieu me garde d'enfreindre les statuts de nos ancêtres , en quelque église que ce soit. Et en écrivant à Jean , patriarche de Gonstantinople : Celui qui présume de délier ceux que les conciles généraux ont liés , ou de lier ceux qu'ils ont déliés , se détruit lui-même y et non pas ces conciles (i). Il était si hien persuadé de son devoir qui Tohligeait à garder les canons , qu'il crut même que cette obligation
(i) Lib. 3. indic 12. Ep. 3o. ad Const. August.
— i84 — s étendait jusqu'aux choses qu'il trouvait établies dans son église par une ancienne coutume et une constante tradition.
Car Timpcratrice Constantine l'ayant prié de lui envoyer ou la tête ou quelque autre partie notable du corps de saint Paul , pour la mettre dans une église qu'elle avait fait bâtir à la mémoire du grand apôtre , ce saint pontife lui récrivit qu'il aurait ardemment souhaité que sa sérénité lui eût commandé quelque chose où il eut pu la servir et lui obéir. Quant à ce que vous m'ordonnez, lui dit-il, c'est ce que je ne puis ni n'ose faire , parce qu'on tient à Rome , et même dans tout l'Occident, que c'est une chose insupportable et un grand sacrilège , que de toucher aux corps des saints ; et si quelqu'un avait l'audace de l'entreprendre, sa témérité ne demeurerait jamais impunie (i).
Peut-être que si l'on se fut avisé de faire quelques réflexions, à Rome, sur cette épître, quand on voulut avoir un bras de saint François-Xavier , apôtre des Indes , qu'on voyait alors à Goa , dans son magnifique tombeau , plus de soixante ans après sa mort, aussi
(i) Vide locum citatum suprà.
frais et aussi vermeil que lorsqu'il était plein de vie, on n'eût pas ordonné de le couper, et que celui qui obéit à ce commandement, s'il eût lu cette épître, aurait répondu avec autant de respect que le fit saint Gréi^oire , nec possum , nec audeo. Car outre que ce bras qu'on voit à Rome, est maintenant tout desséché, et que, depuis ce temps-là, le corps n'est plus aussi frais qu'il l'était auparavant, ceux qui se prêtèrent à ce ministère, et qui osèrent mettre la main sur ce corps sacré, moururent dans la même année. J'ai appris d un homme honnête et de qualité, qui est revenu depuis peu des Indes , que les habitans de Goa attribuent à cette action tous les maux dont ils ont été affligés depuis ce temps-là , et toutes les pertes que les Portugais ont faites dans les Indes orientales.
Ainsi, les plus saints papes, quand on leur demandait quelque chose au préjudice des canons, ou même des anciennes coutumes qui passent pour autant de lois , h'ont point fait difficulté d'avouer que leur pouvoir ne s'étendait pas jusque-là. Outre les nombreux exemples que je viens de rapporter, voici comment parle Jean VÎII à un de nos rois : Nous n'avons pu agir contre les décrets de nos ancêtres , de peur qu'il ne semble que nous ayons outre-passé les
règles que nos pères nous ont marquées (i). Et Eugène III aux évêques d Allemagne : Nous ne pouvons accorder aucune demande contre Di^u et contre les décrets des sacrés canons. Cela veut dire que, comme le pape ne peut rien accorder contre le service de Dieu , parce qu'il lui est inférieur , de même il ne peut rien contre les canons des conciles œcuméniques, parce qu'il est au-dessous d'eux.
Enfin, pour ne pas rapporter une infinité d'autres témoignages que Ton peut voir dans les véritables épîtresdes papes , depuis Syricius, je conclurai par celui de Sylvestre II, à l'archevêque de Sens , où il dit : T^oici la loi selon laquelle l'Eglise catholique doit être gouvernée , l'évangile, les écrits des apôtres et des prophètes, les canons que l'esprit de Dieu a faits , et qui sont consacrés par la vénération de tout le monde , et les décrets du siège apostolique , qui ne sont pas contraires à ces canons (2). Voilà justement ce qui fut défini au concile de Florence , après de longues contestations entre les Latins et les Grecs , touchant la primauté et
(1) Joan. Yin, Ep. ad Caroî. reg. Franc.
(2) Epist. ad Seguin, arcli. Senon. exact, concil. florent. Sess. 23 antiq. edit. cuux app. Clcmcnt. YII.
le pouvoir du pape dans TEglise universelle. On convenait de part et d'autre , que le pape, comme successeur de saint Pierre , était chef de l'église , le père et le docteur de tous les fidèles, ayant reçu de J.-G. , en la personne de saint Pierre , la pleine puissance pour gouverner l'église. La difficulté consistait précisément à exprimer la manière dont il pouvait et devait la gouverner. Les Latins voulaient que l'on mît dans la définition de foi qu'il avait, par-dessus tous les autres, le privilège et le plein pouvoir de gouverner toute l'église, selon les édits et les sentences des saints Veies^jiLvtà deter minât ionem sacrœ scripturœ , et dicta sanctorum. L'empereur Jean Paléologue s'opposa fortement, avec les évêques de la Grèce , à cette restriction , et dicta sanctorum : Hé! quoi donc , disait-il , si quelqu'un des saints Pères, écrii^ant au pape, lui dit tout ce qu'il lui plaira , pour lui rendre plus de respect et plus d'honneur, le pape prendra-t-il ces beaux termes de compliment et de cifilité, pour des priçilègesquiluiapparti^nncntF De plus , dans la bulle du projet de l'union des deux églises, le pape n'avait mis que son nom, Eugène, ëvêque, serviteur des serviteurs de Dieu, comme si lui seul eût failles décrets. L'empereur et les Grecs voulurent absolument que cela fût
réformé, et qu'on n'y parlât point du pape r si Ton n'y parlait aussi des autres patriarches. Enfin , après que ion eût bien examiné ces lieux arlicies si importans, l'union se fit de la manière que les Grecs l'avaient souhaité, et à laquelle s'accordèrent parfaitement les Latins. On mit ensuite , au commencement de la bulle, Eugène , seriiteiir des seniteurs de Dieu , et notre très-cher fils Jean Paleologue , illustre empereur des Romains , ceux gui tiennent la place de nos vénérables frères les patriarches , et tous les autres qui réprésentent l'église orientale , consentant à tous les décrets qui sont dans cette huile , etc. Et puis , on définit entre autres articles, que J.-C. a donné au pape, en la personne de saint Pierre , la pleine puissance de gouverner lEglise universelle, de la manière qui est contenue et dans les actes des conciles (Ecuméniques, et dans les sacrés canons; et non pas selon la fausse version , quemadmodîim etiam et in gestis^ etc. : comme si l'on disait que les canons des conciles attribuent aussi au pape le plein pouvoir de gouverner l'Eglise universelle; ce qui est un sens tout contraire aux paroles du concile, qui dit seulement que le pape a reçu de J.-C. le pouvoir de gouverner l'église, en la manière qui lui est prescrite par
- i89les canons, juxtà eu/n rnodum qui et in gcstis conciliorum , et in canonibus continetar . Ces paroles renferment tout, paixe qu'on présuppose, ce qui est très-vrai, que les canons des conciles œcuméniques, sont conformes à la sainte Ecriture , à la tradition et aux véritables sentences des saints Pères , de qui nous tenons la tradition.
De ces deux points de la bulle , dont les deux églises d'Orient et d'Occident tombèrent d'accord , après les avoir bien examinés , on conclut invinciblement deux cboses : l'une que le pape ne peut rien définir, dans les constitutions qui sont d'une autorité infaillible , sans le consentement de l'église ; l'autre , que Fusage de sa puissance, qui n est ni infinie, ni sans bornes, doit être modérée selon les règles qui lui sont prescrites par les canons des conciles, auxquels sont soumis tous les fidèles. Ce que les papes ont par-dessus les autres , c'est le soin qu'ils doivent avoir de les faire observer , non-seulement par leur autorité , mais encore par leur exemple qui a plus d'efficace et de force que leurs ordonnances. S ils les violent eux-mêmes, en agissant comme il leur plaît, sans avoir égard aux canons qui doivent les régler, ou qu'ils les laissent violer aux autres impuné-
ment , ils se rendent coupables devant Dieu qui les a faits, non pas les maîtres, mais les économes de l'église , pour agir selon ses ordres , et les faire exécuter. C'est ce que le grand saint Léon dit admirablement par ces belles paroles qu'il a écrites à l'empereur Martien : Il faut qu'avec laide de Dieu, je continue constamment mon très-humble seriice , en exécutant fidèlement ce qui m'est ordonné , parce qu'il m'a confié le soin et l'économie de sa maison. Je me rendrais coupable d'une grande infidélité , si par ma conniçence , Dieu m' en garde! je souffre qu'on viole les réglemens et les canons qui ont été fait s , par l'instruction de l'esprit de Dieu y au concile de Nicée , pour le gouçernement de toute l'église (i).
Ce n'est pas que le pape , qui doit avoir soin du bien général de l'église , ne puisse , en certaines occasions , dispenser des canons ; c'est par cela même qu'il est soumis aux canons , puisqu'il ne peut en dispenser comme il lui plaît , et de sa propre volonté , mais seulement dans les cas que prescrivent les canons, quand l'urgente nécessité , ou une nécessité évidente ,
(i) Epist. 54 ad Marcian.
— igi — fait connaître , selon les canons , que IVglise n'a pas eu intention d'y obliger. Hors de ces cas, les anciens papes disent hautement qu'il faut qu'on garde inviolablement les canons et les saints décrets, et qu'ils ne peuvent nullement en dispenser (i).
Saint Bernard, écrivant sur cela au pape Eugène , lui dit avec une sainte liberté , qu'il ne défend pas de dispenser , mais de dissiper. Il sait bien que les papes sont les dispensateurs de la maison de Dieu , mais pour édifier , et non pas pour détruire. Le dispensateur doit être fidèle ; quand la nécessité presse , la dispense est excusable ; elle est louable quand l'utilité , non pas d'un particulier, mais du public la demande. Quand il n'y a ni Tune ni l'autre, dans ce que l'on veut obtenir , alors ce qu'on accorde n'est plus une fidèle dispensation , mais une trèscruelle dissipation. Celle-ci , comme l'enseigne un savant pape , rend très-criminel devantDieu, et celui qui obtient cette dispense , et celui qui l'accorde ; à moins qu'il ne se soit laissé innocemment surprendre par un faux exposé, comme
(i) Vid. Grcgor. IX. GeLis. Innoc. III. Ep. ad épis. Favent. S. Léo. Bernard, de Cons. ad Eugen. 1. 3. cap. 6. Adria. YI. de dlspeus. apost.
il arrive assez souvent. Le pouvoir donc de dispenser, n'exempte pas les papes , selon les anciens, de l'obéissance qu ils doivent aux décrets des conciles, et de l'obligation qu'ils ont de gouverner l'église selon les canons. Quand ils en usent autrement, et qu'ils agissent dans leurs ordonnances, contre les canons, ce n'est plus un usage légitime , mais un abus de leur puissance, et un abus qui en entraîne une infinité d'autres (i).
C'est ce qiie cette grande assemblée de cardinaux et de prélats choisis parmi les plus pieux et les plus savans de la cour de Rome , que Paul îll convoqua l'an 1 538 , pour chercher les moyens de remédier aux maux de léglise, lui remontra avec beaucoup de force et de respect. Elle lui dit que la source de tant de désordres, était la flatterie de certains nouveaux docteurs , qui s'étaient eiîbrcés , par leurs fausses subtilités , de faire croire à ses prédécesseurs, qu'ils étaient maîtres absolus de tout dans l'église , qu ils étaient par-dessus tous les canons, et qu'il n'y avait point pour eux d'autre loi que leur volonté.
(1) Yidc loca citata suprà.
Aussi, quand il est arrivé que quelques papes, abusant manifestement de leur pouvoir, outrepassaient les bornes qui leur sont prescrites par les canons , on en appelait au concile futur œcuménique , comme on fî t de la bulle de Boniface VIII , qui prétendait avoir un pouvoir souverain sur touLes les couronnes delà terre. L'université de Paris , en l'année 1491 i en appela au pape mieux informé , et au premier concile général , relativement à certaines exactions et levées de dîmes , qu'on voulait faire contre les canons et les libertés de l'église gallicane. On en a agi de même plus d'une fois , en Allemagne, dans pareilles occasions.
Mais comme ce remède est long , et qu'on pourrait en abuser par des appels très-mal interjectés , qui , ne pouvant être jugés de tout un siècle, rendraient vaine l'autorité pontificale dans les moindres cboses, ce que Pie II et Jules II ont très-justement condamné : nous avons en France, au lieu de cela, l'appel comme d'abus au conseil d'état, qui représente le roi séant en son lit de justice, et auquel , comme protecteur des canons, il appartient d'empêcher qu'on ne fasse rien qui leur soit contraire, a droit de juger , s'il n'y a rien dans les bulles , les ordonnances et les sentences ecclésiastiques ,
qui Liesse les canons et nos sages iibert(^s.
C'est en cela principalement que consistent ces libertés du royaume et de l'église gallicane, qu'on ne puisse nous ordonner et nous prescrire rien de nouveau contre les saints décrets des conciles reçus en France , et contre le droit ancien, dans la possession duquel nous nous sommes toujours maintenus , sans que Ton puisse nous soumettre à d'autres lois, si nous n'y consentons; de sorte que Ton casse, par arrêt, tout ce qui déroge à ces anciens réglemens , qui sont nos lois inviolables. Tout cela semble être appuyé sur ce beau sentiment d'Innocentlll, grand pape, grand canoniste et grand jurisconsulte, qui parle en pape, quand il dit: IVous voulons que tout ce qu'on entreprend, et qu'on attente contre les saints canons , soit cassé et d aucune force ; et , nous le voulons d'autant plus, que l'autorité de l' Eglise uniçerselle à laquelle nous présidons , nous y oblige (i).
De tout ce que j'ai dit dans ce chapitre , résulte cette vérité de lait , que toute l'antiquité a cru que les papes étant soumis aux décrets des conciles, et obligés d'agir et de gouverner selon
(i) luiioc. m. 1. I. E^ist ad episcop. Favent.
ICjS
les Icris qui leur sont prescrites parles canons, les conciles sont par conséquent au-dessus des papes.