‹ Triomphe des libertés gallicanesChapitre 24 sur 51 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Ce que les conciles généraux ont décidé sur cet article.

Comme on n'agitait point cette question dans l'ancienne église , où tous étaient du sentiment que je viens d'exposer , les conciles qui ne décident rien qu'à l'occasion des disputes et des différends qui naissent parmi les chrétiens , sur quelques points de doctrine , n'ont rien défini sur cet article , jusqu'à ce que l'on commença d'en disputer. Je trouve que ce fut à l'occasion du concile de Pise, que les cardinaux des deux obédiences de Grégoire XII et de Benoît XIII , avaient convoqué du consentement de presque tous les rois et tous les souverains, pour éteindre le schisme que ces deux soi-disant papes entretenaient par leur collusion et par leur opiniâtreté, contre la parole expresse qu'ils avaient donnée de se démettre (i).

Car, comme quelques-uns de ceux qui tenaient

(i) Goncil. Pisant. t. n. edlt. Paris, act. concil. ex codic. Gemmetic. t. 6. Syicil. inonacli. Dionys. 1. ag. etc.

pour Grégoire , avaient protesté contre le concile qu'ils disaient n'avoir nulle autorité sur les papes, on se moqua complètement d'une pareille protestation qui était sans exemple dans l'église. Le fameux docteur Pierre Plaoust, Tun des députés de l'université de Paris , qui était alors au plus haut point de son crédit , fit ensuite en pleine assemblée du concile une longue et savante harangue, dans laquelle il prouva , par plusieurs raisons , que l'Eglise universelle , et par conséquent que le concile général qui la représente est supérieur au pape ; il ajouta que c'était là le sentiment de l'université de Paris , et de toutes les autres universités de France.

A peine était-il descendu de la tribune , que Tévêque de Novarre y monta, et lut à haute voix un écrit par lequel on déclarait que cent trois docteurs et licenciés en théologie , de ceux que les universités avaient députés à ce concile, s'étant assemblés par l'ordre des cardinaux , pour délibérer sur cette matière , avaient été tous de l'avis de l'université de Paris. Il assura qu'outre les universités de France, c'était aussi lavis de la fameuse université de Bologne , dont on avait les lettres , et de celle de Florence qui l'avait donné par un écrit signé de cent vingt docteurs.

Six jours aprës cela , comme le procès qu'on faisait à Grégoire et à Benoît , était déjà instruit cl mis en état selon toutes les formes juridiques, le concile porta la sentence définitive par laquelle il déclare Pierre de Lune et Ange Corario, cidevant appelés Benoît XIII et Grégoire XII , obstinés schismatiques , et hérétiques convaincus de crimes énormes, de parjure , d'impiété et de collusion pour tromper les fidèles , et pour entretenir le schisme qui déchirait l'église depuis si long-temps ; et , comme tels , le concile les prive du pontificat. Voilà ce que fit le concile, conformément au décret par lequel il avait auparavant défini que ce même concile réprésentait rÉglise universelle ; déclarant, en outre, qu'il était l'unique juge suprême sur la terre , auquel appartenait le jugement de cette cause , quoiqu'il fût bien certain que l'un de ces deux prétendans était le vrai pape.

On élut ensuite Alexandre Y, qui fut reconnu de toute l'Eglise universelle , à la réserve de ces deux misérables restes d'obédience qui tenaient encore pour les deux antipapes. Ce pontife approuva tous les décrets du concile, un moment même avant sa mort, qui fut très-sainte et tfès - précieuse devant Dieu. J'ai montré dans mon histoire du Grand Schisme d'Occi'-

(lent, que , selon le sentiment de presque toutes les églises de la chrétlenneté , de celle de Rome en-particulier, et même de l'Eglise universelle, représentée par le concile de Constance , qui ne fut que la continuation de celui-ci, on devait le tenir , sans contredit, pour très -légitime. Cependant , puisque , d'une part , il a plu à quelques docteurs d'au - delà les monts , de douter de la légitimité de ce concile , et que d'une autre , je fais profession de ne point disputer dans ce traité , je m'arrêterai seulement à un fait qu'on ne peut contester : savoir, que ce concile de Pise a été une des plus grandes assemblées qu'on ait jamais vues dans l'Eglise. Il s'y trouva vingt-cinq cardinaux, quatre patriarches, vingt-six archevêques, cent quatrevingt-deux évêques , en personne, ou par procureurs , deux cent quatre-vingt-dix abbés , parmi lesquels étaient tous les chefs d'ordre , les généraux des chartreux et des quatre mendians, les grands maîtres de Rhodes, du saint sépulchre et des chevaliers teutoniques. Il y avait encore les députés des universités de Paris, de Toulouse , d'Orléans, d'Angers , de Montpellier, de Boulogne, de Florence, de Cracovie , de Vienne , de Prague , de Cologne , d'Oxford, de Cambridge, etc.; ceux des cha-

pitres de plus de cent églises métropolitaines el cathédrales; environ trois cents docteurs en théologie et en droit canon ; les ambassadeurs des rois de France , d'Angleterre, de Pologne , de Bohème , de Sicile et de Chypre ; des ducs de Bourgogne, de Lorraine, de Brabant , de Bavière, du marquis de Brandebourg, du lantgrave de Turinge et de presque tous les autres princes d'Allemagne : enfin les rois de Hongrie*, de Suède, de Danemarck , de Norwège, et ceux d'Espagne , excepté l' Aragon, adhérèrent peu de temps après à ce concile. Par conséquent, tous ces prélats , ces docteurs , ces ordres , ces universités , ces royaumes , ces états , c'est-à-dire , en un mot , presque tous les chrétiens croyaient au commencement du quinzième siècle , époque où l'on souleva la question de la supériorité du concile ou du pape, ils croyaient, dis-je, conformément à la croyance de l'antiquité , que le concile est au-dessus du pape (i).

Mais voici quelque chose encore de plus par-

(i) Il faut donc que nos ultramontains d'aujourd'hui , soient bien neufs pour ce qui touche à la vénérable antiquité, quand ils veulent élever l'évêque de Rome audessus du concile 5 mieux vaudrait l'élever au-dessus de Dieu. ( Note de l'éditeur. )

ticuHer et de plus fort : coninie cinq ans après on commenc^a le concile de Constance, pour continuer celui de Pise , ainsi qu*il avait été arrêté » puisqu'on l'avait interompu plutôt que fini, l'on recommença avec beaucoup plus de chaleur qu'auparavant la dispute touchant la supériorité du concile sur le pape, ou du pape sur le concile. Cela vint de ce que quelques cardinaux qui venaient d'arriver de Schaffouge où résidait le pape , qui s'était évadé de Constance , entreprirent , dans une assemblée où se trouvait l'empereur Sigismond , de prouver que le concile était dissous, parce que Jean XXIU qui Favait abandonné , étant reconnu pour vrai pape par tous ceux qui y assistaient , était pardessus le concile qui ne peut avoir aucune autorité sans lui.

Il se fit alors un soulèvement général dans l'assemblée, et plusieurs d'entre ceux qui avaient le plus d'autorité , par leur science et leur dignité , se mirent à les réfuter , et à leur prouver au contraire, que le concile était supérieur au pape. Ils prouvèrent leur assertion par des raisons tirées de la harangue que le célèbre Gerson avait faite , peu de jours auparavant en présence du concile, et dans laquelle il avait montré en douze propositions , que le concile

général représentant l'Église universelle est audessus du pape ; non-seulement dans le doute s'il est vrai pape, mais même dans l'assurance qu'il est légitimement élu comme l'était Jean XXIII (i).

C'est pourquoi , avant et après la harangue de Gerson , cette question fut examinée dans les conférences des nations, selon l'ordre établi par le concile (2). On en fit le rapport dans la quatrième session où assistèrent neuf cardinaux et deux cents évêques , avec l'empereur Sigismond , les ambassadeurs des rois de France, d'Angleterre, de Pologne, deNorwège, de Chypre, de Navarre et plusieurs princes d'Allemagne. Comme l'on avait déjà déclaré dans la session précédente, que le concile subsistait et retenait toute sa force et son autorité , quoique le pape s'en fût séparé , on conclut d'un commun consentement , et l'on définit dans ces conférences : que le saint concile légitimement assemblé , et représentant l'église militante , a reçu immédiatem.ent de J.-C. un pouvoir auquel tout homme de quelque auto-

(i)Niem. in vit. Joann. XXIII. Gers. serm. coram coucil. (a) Act, concil. Constant, cap. 13. édit. Paris. Ant. tit. 11. cap. 6 § 2.

ritéoii dignité (ju il soit , même papale , est ohlige d'obéir , dans tout ce qui aj)partient à la foi , àl extirpation du schisme, et à la réforjnation générale de l'Eglise de Dieu , dans le chef et dans les membres.

Et afin qu'on ne pût pas dire ce qu'ont dit depuis, quelques-uns, sans avoir bien lu le concile de Constance, que cela ne doit s'entendre que de ce concile pour le temps du schisme, il ajouta à ce décret dans la session suivante : tout pape qui refuse d'obéir aux décrets nonseulement de ce concile, mais encore de tout autre qui sera légitimement assemblé, doit être puni s'il ne se corj-ige.

Il exerce ensuite son autorité souveraine sur le pape Jean XXIII, reconnu vrai pape par ce concile , par l'église romaine et par tous les peuples chrétiens, à la réserve d'un petit nombre qui adhéraient encore aux schismatiques. Martin V, qui fut élu pape à la place de Jean XXIII, approuva, dans la session quarante-cinquième, les décrets que Ton avait faits solemnellement dans ce concile , et protesta qu'il voulait les observer inviolablement. Enfin , dans la bulle où il ordonne ce qu'on doit demander à ceux qui viennent de l'hérésie, il met entre autres cet article : s'ils ne croient pas que tous les fidèles

doivent approuver et tenir ce que h sacré concile de Constance , représentant l'Eglise unirersellc, tient et approuve pour l'intégrité de la foi et le salut des âmes : s'ils ne condamnent et ne tiennent pas pour condamné ce que le même concile a condamné et condamne comme contraire à la foi et aux bonnes mœurs ; etc. Voilà, sans-doute, l'approbation la plus authentique qu'un pape puisse donner à un concile.

Or, en exécution d'un décret de ce concile, ce même pape en convoqua un autre à Pavie, puis à Sienne, et enfin à Baie, où il se tint quatorze ans après celui de Constance, sous Eugène IV, qui y fit présider en sa place, le cardinal Julien de Saint-Ange , que son prédécesseur avait déjà nommé pour cette noble fonction. Ce concile , dans la seconde session , lorsqu'il était certainement bien légitime, et que le pape y présidait par son légat, renouvela les deux décrets, et définit la même chose, dans les mêmes termes, touchant la supériorité des conciles généraux auxquels les papes étaient obligés d'obéir, dans les choses qui regardent la foi, l'extinction du schisme et la réformation de l'Eglise dans le chef et dans les membres.

Il fit plus : car peu de temps après, Eugène ayant envoyé les archevêques de Colosse et de

Tarcnte au concile , pour représenter les raisons et l'autorité qu'il avait de le dissoudre , et de le transférer ailleurs, les Pères, dans une assemblée générale, firent une réponse [synodiquc en forme de constitution (i). Elle contenait environ vingt-quatre grandes pages, où, après avoir réfuté toutes les raisons par lesquelles l'un de ces archevêques avait voulu prouver la supériorité du pape sur le concile , ils montrèrent au contraire par plusieurs raisons et par l'autorité du concile de Constance , et de l'évangile qui renvoie saint Pierre à l'église, que le concile qui la représente , a toute son autorité ; ils définissent encore que le concile est au-des-sus du pape.

Eugène ne laisse pas cependant de le dissoudre , contre l'avis du cardinal Julien qui y présidait. Mais voyant que cela commençait à produire de très - mauvais eiïets, il fit, l'année suivante, une nouvelle constitution, par laquelle annulant et cassant tout ce qu'il avait fait, pour le dissoudre, il déclare que ce concile avait toujours continué légitimement jusqu'alors, comme il avait commencé. Il approuve tout ce qu'on y avait fait, jusque-là même, qu'il dé-

(i) Réponse synodique, sess. 6 , eu septembre i433.

— 2o:) — clare nulles certaines constitutions , dans Tune desquelles il avait enseigné que dans les choses qui appartiennent au gouvernement de l'église, il avait autorité sur tous les conciles : cela fut si authentique et si solemnel, que Pie II, dans la bulle de sa rétractation, avoue, de bonne foi, que le pape Eugène consentit aux décrets de ce concile, approuva son progrès et sa continuation, et révoqua la bulle par laquelle il l'avait dissous (i)

Voilà donc deux conciles , sans parler de celui de Pis?, dont le concile de Constance est la continuation , et deux conciles approuvés en termes formels par deux papes indubitables , Martin V et Eugène IV qui définissent, l'un durant le schisme et l'autre le schisme étant éteint, que tout concile représentant l'Eglise universelle , est supérieur au pape. Or , tous les docteurs du parti qui tient pour la supériorité du pape , avouant que le concile universel et approuvé , ne peut errer dans ses décisions , l'on pourrait assurément conclure de là , que depuis les décrets de ces conciles , on est obligé de croire ce qu'a cru toute l'antiquité ; savoir , que le concile œcuménique légitimement assemblé, est au-dcs-

(i) Yid. sess. 63. ejusd. concil.

sus du pape. Je ne vois pas qu'il soît aise de se tirer Je cet argument , à moins qu'on ne trouve le moyen d'afTaibîir l'autorité de ces conciles , et particulièrement de celui de Constance , qui est tenu pour le seizième universel. C'est ce qu'a voulu faire un auteur moderne , dans un ouvrage fait exprès, et imprimé à Anvers, chez Jean-Baplisle Verdussen : voyons comment il y a réussi.

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