CHAPITRE XXYIII
Quel a été sur ce point là le sentiment des anciens Pères de l'Eglise.
Cette indépendance absolue des rois pour le temporel , se voit par la tradition constante de
(i) Miss. Rom. ann. 1020. Paris. Mîssal. Rom. à Paulo ni. refor. anno i543. Diuru.. Moaast. congreg. Cassin. à Greg. Xni confir. Venet.
l'Eglise , depuis J.-G. , les apôtres et leurs disciples, et dans tous les saints Pères, qui nous enseignent d'un commun consentement, que tous les chrétiens, sans aucune exception , soient apôtres ou prophètes , comme parle saint Chrysostôme (i) , doivent être soumis à leurs souverains , même païens et hérétiques , de même qu'ils Tont été les premiers. Qu'on voie sur cet article comment parlent saint Justin (2), Athénagoras , saint Irénée , saint Basile , saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise (3) , saint Jérôme , saint Chrysostôme , saint Augustin , au cinquième livre de la citée de Dieu , et surtout Tertullien dans son apologétique , où il dit que les rois sont sous la puissance de Dieu seul , in cujus solius potestate sunt , à quo sunt secundi , post quem primi; et qu'ils tiennent le second rang, étant les premiers après Dieu. N'est-ce pas là dire fort nettement qu'entre Dieu et les rois, il n'est pas permis d'entremettre les papes pour le temporel? C'est sur cela que Cassiodore (4) , et après
(i) In Epist. ad Piom. cap. i3.
(2) De Const. Mon. cap^ 21. or. 17.
(3) In cap. i3. Rom. ^5.
(4) In ps. 5o.
lui le vénérable Bèdc , ont dit qu'il n'y a que les rois qui puissent dire à Dieu , comme David, tihlsolipeccavi , parce qu'ils n'ont point d'autre maître et d'autre supérieur que Dieu seul qui ait droit de les juger. C'est ce qu'on avait appris de saint Jérôme, qui, en interprétant ce même verset de David , s'exprime ainsi : // parle delà sorte, parce qu'il était roi , il ne craignait que Dieu seul, et n'avait point d'autre supérieur que lui(i).
De là vient que saint Chrysostôme, en parlant du roi Osias qui fut sévèrement repris par le grand-prêtre , déclare hautement que le pouvoir du sacerdoce est renfermé dans le seul droit que Dieu a donné aux pontifes , d'avertir, d'exhorter , de reprendre, et de se servir de leurs armes spirituelles, quand il est nécessaire ; le soin des âmes étant attaché à leur ministère , et nullement celui des corps, c'est-à-dire du temporel, que Dieu a réservé aux rois (2). C'est le partage que Dieu a fait entre les deux puis-
(i) Rex enîm erat, alium non tjmebat, alium non habe bat suprà se. Hyeronym. in ps. 5o.
(2) Régi corpora conimissa sunt : sacerdoti , animae : ille cogit, hic exhortatur 5 ille habet arma sensibilia , hic spiritualia. Chrysost, hom. 4» de verb. Isaï.
sances , Tune toute spirituelle, et l'autre toute temporelle, qui doiventse tenir chacune dans les bornes que le maître de l'une et de Taulre leur a prescrites. C'est ce que le grand Osius de Cordoue, fit entendre avec tant de force, à Constantin, empereur arien (i), en lui écrivant que comme l'Eglise n'a nul pouvoir sur l'empereur, et que celui qui entreprend quelque chose sur son empire, va contre les ordres de Dieu, de même l'empereur n'a aucun pouvoir sur l'église, et abuse de sa puissance, s'il s'attribue ce qui n'appartient qu'à l'Eglise. // est écrit ^ ajoute-t-il : date quœ sunt Cœsarîs ^ Cœsari, et quœ surit Dei, Deo.
Je sais que les auteurs modernes , n'ayant pour eux aucun des anciens Pères de l'Eglise , ont cru du moins pouvoir se prévaloir du témoignage d'un grand saint, qui, quoiqu'il ne soit pas du nombre de ceux qui ont fleuri dans l'ancienne Eglise , et qui sont ensuite les véritables témoins de sa croyance , ne laisse pas néanmoins d'avoir à peu près autant d'autorité qu'il en faut pour recevoir son sentiment comme une vérité bien appuyée. Ce Père, c'est
(1) ApuJ Adian. Eu. ad solitar.
— -9 > — saint Bernard (i), qui sur ces paroles deS apôtres à J.-C, ccce duo gladii. hîc , voici deux glaives , et sur celte réponse qu'il leur fit, c'est assez , dit que ces deux glaives signifient les deux puissances, la spirituelle et la temporelle: que le glaive matériel doit être employé pour l'Eglise , et le spirituel par l'Eglise même ; celui-ci par la main du pontife , celui-là par la main du soldat (2). Jusqu'ici il n'y a rien du tout qui favorise leur opinion ; mais ils se fondent sur ces paroles qui suivent, sed sanè ad nutum sacerdotis etjussum imperatoris ; c'està-dire, comme ils les interprètent, suiçant la volonté du pontife , et par le commandement de l empereur .
Il nous est aisé de leur répondre , premièrement que c'est là ce que ion appelle une belle pensée, et une allégorie de l'invention de saint Bernard ; car de tous les saints Pères qui nous ont expliqué l'évangile , il ne s'en trouvera pas un seul qui ait donné à ces paroles, ecce duo gladii hîc ^ ce sens qui nest point du tout littéral , qu'on n'est pas obligé de suivre ; et même
(i) Bernard. 1. 4- cle Consider. cap. 3. (7.) Sed is quidem pro Ecclesiâ, illeab Ecclesiâ exercendus est ; ille sacerdotis, is miiitis manu. Ibidem.
que , selon le décret du concile de Trente , on ne doit pas suivre pour établir une doctrine qu'on doive embrasser , puisqu'il n'est pas conforme à la commune interprétation des saints Pères.
Secondement, nous leur dirons que les paroles de saint Bernard doivent être entendues selon celles de Césarius de Citeaux , qui florissait dans le même siècle , et qui suivant la même allégorie de saint Bernard , dit que les deux puissances , la spirituelle et la temporelle , sont les deux glaives; que le spirituel a été donné au pape, et le matériel à l'empereur, et que c'est par ces deux glaives que l'Eglise est gouvernée et défendue ; il est clair qu'on ne donne par là que le spirituel au pape (i).
Troisièmement , s'ils veulent qu'on s'en tienneprécisementauxparoles de saint Bernard, on le leur accordera sans peine ; mais on leur demandera en même temps, qui leur a dit que ce mot , ad nutum sacerdotis , signifie , selon
(i) Unus gladius splritualis est, qui papse collatus est à Domino 5 aller mateiialis , quem tenet iiïiperator , similiter à Deo collatus : hoc duplici gladio regitur et defensatur Ecclesia Dei. Cœsar. Cistcr. hoin. 2. in Dom. 2. jidvent.
la volonté absolue du pape? nous leur soutenons au contraire qu'il signifie là, selon lacis et le conseil du pape : ce qui se voit manifestement par l'opposition de ces paroles , ad nutum sacerdotis , et adjussum imper atoris , qui signifient deux choses différentes; que lessoldats prennent les armes par le commandement de l'empereur, adjussum^ et par les conseils du pape, ad nutum. On ne dira pas que c'est là, par le commandement, autrement saint Bernard eût dit tout court , adjussum sacerdotis et impcratoris : mais il distingue, et dit pour l'un, adjussum^ et pour l'autre, ad nutum , par le conseil et par l'avis.
C'est justement comme il est dit des disciples dans l'évangile , annuerunt sociis qui crant in aliâ navi: ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans une autre barque : cet annuerunt ne signifie pas un commandement, mais un avis , une exhortation ; ils les engagent à venir : de même cet ad nutum qui vient du même verbe annucre , ne signifie autre chose que l'avis , le conseil , l'exhortation du pape , comme Urbain II exhorta l'empereur et tous les princes chrétiens à se croiser , et à prendre les armes contre les Sarrasins , pour délivrer le saint sépulchre; et comme nous voyons que
le pape Innocent XI exhorte toutes les puis^ sances de l'Europe à se liguer contre le Turc , et envoie de l'argent à l'empereur et au roi de Pologne, pour faire la guerre en Hongrie, à cet ennemi commun de tous les chrétiens. On ne dira pas pour cela , que le pape commande à ces princes d'employer le glaive matériel : cela veut dire, seulement que les Polonais et les Allemands donnent de bons coups d'épée et de sabre en Hongrie, et battent bien les Turcs, ad nutum saccrdotis , et ad jussum imperaio7'is , par le conseil et l'exhortation du pape , et par le commandement de l'empereur et du roi de Pologne.
Pour montrer à nos adversaires que c'est là le vrai sens des paroles de saint Bernard , je veux leur opposer ce même saint dans le même traité de sa Considération au pape Eugène, où l'on ne dira pas sans doute , qu'il se soit contredit, en détruisant dans un endroit ce quil a établi dans lautre. Voici commeil parle au pape , sur ce que J.-C. dit trois ou quatre fois à ses apôtres , qu'il ne veut pas qu'ils soient comme les rois qui dominent sur leurs sujets: T'^Qzlà qui est bien clair, dit ce saint homme , on défend aux apôtres toute domination. Allez donc maintenant , et ayez la hardiesse d'iisur-
per ou l apostolat , en coulant dominer , ou la domination , en voulant retenir l apostolat. On vous interdit l'un des deux ; si vous prétendez retenir l'un et l'autre , vous les perdrez tous les deux (i). Sont-ce là les paroles d'un homme qui veut que les papes puissent dominer sur les rois , jusqu'à les déposer , et transférer à d autres leur couronne , puisqu'il ne veut pas même qu'ils aient aucune domination ?
Cen'est pas qu'iltrouve mauvais qu'Eugène III, comme les autres papes , ait des terres , des principautés, et tous ces grands domaines qu'ils tiennent des immenses libéralités des rois de France , et qu'ils ont après convertis en états souverains et indépendans. Je veux , ajoute saint Bernard , que vous ayez cette domination temporelle par quelque autre voie; mais je vous déclare que vous ne l'avez pas comme pape^ ni par le droit de votre apostolat; car enfin, saint Pierre qui n açait rien de semblable , ri a
(i) Planiun est : apostolls interdicitur dominatus; ï ergo tu et tibi usurpai-e adde , aut doniinans apostolatum , aut apostolicus dominatum : plané abalterutroproliiberis; aut si utrumque similiter babeie voles , utrumque perdes. /. 2. de Cous. cap. G.
pas pu vous donner' fe quû n avait pas (i). Ainsi les papes, comme papes, n'ont point d'autre puissance que celle qui est purement spirituelle , pour lier ou pour délier les âmes , et n'ont rien à voir sur le temporel du moindre des chrétiens, beaucoup moins sur celui des rois.
Après cela, je ne croîs pas qu'il prenne jamais envie aux nouveaux docteurs , de nous alléguer les paroles de saint Bernard ; ni même qu'ils puissent opposer aucune autorité remarquable à celle de tous les anciens Pères, puisque Bellarmin lui-même, dans son traité de la puissance du pape sur le temporel , contre Guillaume Barclay, ne produit pour son opinion , que des auteurs de quatre ou cinq cents ans. Que peuvent faire tous ces nouveaux venus (2) contre les Pères de l'ancienne église? Il ne faudra pour les repousser , que leur dire encore avec le pape Célestin F*", disinat incessere novitas vctustatem. Mais puisque nous parlons
(i) Esto , ut aliâ quâcumque ratione hacc tibi vîndices, sed non apostollco jure 5 nec enini ille ( Petrus ) tibi dare potuit j quod non habuit. Ibidem.
(2) Yoire même les ultramontains du dix-neuvième siècle.
( Note de l'Editeur. )
— ^99 — pour l'intérêt de tous les souverains pontifes , voyons encore qu'elle a été sur ce même point la croyance des anciens papes.