CHAPITRE XXIX
Quel a été le sentiment des anciens papes ^ touchant leur puissance sur le temporel des rois , que quelques auteurs des derniers temps attribuent au pape.
Voici les témoins du monde qui ont le plus d'autorité, et qu'on peutle moins récuser, puisqu'il s'agit d'une puissance qu'on veut leur attribuer, et qu'ils déclarent hautement ne pas avoir. Ce sont les anciens papes qui , pour la plupart , étaient de grands saints , et qui connaissant parfaitement bien leur obligation , se sont toujours contenus dans les bornes de ce pouvoir spirituel qu'ils ont reçu de J.-C, pour gouverner son Eglise, selon les lois et les canons des conciles œcuméniques , ainsi que l'a défini le concile de Florence.
En effet , bien loin de rien entreprendre sur le temporel des empereurs et des rois , même infidèles et hérétiques, de les déposer, et d'absoudre les peuples du serment de fidélité , qu'ils leur avaient fait , ils ont toujours protesté hau-
— 3oo -—
tcment, qu'ils leur étaient parfaitement soumis. Ils ont tous reconnu aussi-bien que le grand Osiiis, ce partage que Dieu a fait du temporel pour les souverains , et du spirituel pour l'Eglise , pour les papes et pour les évoques.
Il n'y a rien de plus évident que cela dans l'histoire ecclésiastique. Il ne faut que lire l'épître de Gélase I" à l'empereur Anastase , où il fait cette distinction des deux puissances , l'une temporelle et l'autre spirituelle , et toutes les deux indépendantes l'une de l'autre ;^elle de NicolasI" à l'empereur Michel, où il les distingue également , actibus propriis , et dignitatihus distinctis , parleurs dignités et par leurs propres fonctions , qui sont de deux genres différens. Grégoire II, écrit dans le même sens à Léon risaurien , méchant hérésiarque, et cruel persécuteur des catholiques , en lui disant dans l'une de ses lettres : comme le sommer ain pontife n a nul droit sur le palais des empereurs, et qu'il ne peut donner les dignités royales , de même ï empereur ne peut point se mêler du gouvernement de l'Eglise (i).
(i) Quemachnodùm pontlfex introspiciendi in paîatium
— 3oï —
Il n'en faut pas davantage , pour faire voir que c'est mal à propos , que le cardinal Bcllarmin veut se scr\'ir contre nous de Texemplc de ce saint pape, parce que, selon le rapport de quelques historiens grecs , quoique les Latins de ce temps-là n'en disent rien , il empêcha par son autorité, qu'on ne payât à cet empereur, le tribut que lui devaient les Romains ses sujets. Pour détruire ce faible arçrument , il ne faut que considérer Grégoire en qualité de pape, et puis en qualité de premier citoyen romain. Comme pape , il écrit à l'empereur Iconoclaste de belles lettres, où joignant la force à la tendresse , il l'avertit, il le reprend, il l'exhorte, ille prie , il le menace des jugemens de Dieu ; et puis , bien loin de le déposséder de son empire, il empêche autant qu'il peut , que toute l'Italie ne se révolte contre lui , et qu'on ne reconnaisse un autre empereur, maintenant ainsi dans l'obéissance , les peuples qui voulaient secouer le joug insupportable d'un prince si méchant.
potestatem non liabet, ac dignitates réglas conferendi : sic neque imperator in Ecclesias introgpiciendi ;, etc. Greg, II. Ep 2. ad Léon. Isaur.
Mais quand il vit que Léon s'endurcissait toujours de plus en plus dans son impiété ; au point, qu'il avait entrepris, deux outrois fois, de le faire assassiner, et qu'il ramassait toutes les forces de l'empire, pour venir faire à Rome , comme il le publiait partout , ce qu'il avait fait à Constantinople, y abattre les saintes images , et y mettre tout à feu et à sang, si Ton ne renonçait à l'ancienne religion : alors, après que, comme souverain pontife, il l'eût déclaré excommunié, il fit, comme premier citoyen de Rome, ce que permet la loi naturelle. Il ôta les armes à ce furieux, en empêchant qu'on ne lui donnât de l'argent dont il se serait servi pour les désoler et pour les perdre. Il se mit ensuite avec les Romains , sous la protection de Charles Martel, pour conserver leur religion et leur vie , sans que pour cela ce pape entreprît 4e déposer Léon , ni d'absoudre ses sujets du serment de fidélité. Lui-même et ses successeurs reconnurecit long -temps après, les empereurs grecs pour leurs souverains ; et ce ne fut que sous l'empire de Constantin et d'Irène , que les Romains et le pape avec eux , comme membre de ce corps civil et politique , et non point comme pontife, voyant qu'ils ne pouvaient plus être défendus contre les Lombards , par
— Sosies Grecs qui les avaient abandonnés, se donnèrent à Charlemagnc.
Voilà ce que j'ai pleinement ëclairci dans mon histoire des Iconoclastes, où je fais voir que l'exemple de Grégoire II, que produit Bellarmin , contre nous, n'affaiblit nullement notre proposition ; j'y montre encore que le pape Adrien I" écrivant à Constantin Gopronyme , et à son fils Léon, tous les deux grands hérétiques, se sert de termes extrêmement soumis, comme à ses maîtres et à ses souverains, et c'est ce qu'ont constamment fait tous les anciens papes.
Qu'on voie avec quelle soumission Pelage 1" écrit à Childebert, roi de France, qu'il voulait forcer à lui envoyer sa profession de foi , pour s'éclaircir sur sa croyance. Il obéit à ses ordres, et lui dit que selon ceux de l'écriture sainte , les papes doivent être soumis aux rois , comme les autres hommes : quihus nos etiam subditos esse sacrœ scripturœ testantur.
De quelle manière Etienne II implore-t-il le secours de Pépin, contre les Lombards? »/<? vous demande , dit-il , cette grâce , comme si fêtais deçant vous , me jetant à terre , prosterné à vos pieds (i).
(i) Peto à te tamquàm praesentialiter assistens, provo-
— 3o4 — Peu t-on trouver des termes d'une plus grande humilité et d'une obéissance plus parfaite, que ceux dont se sert le grand saint Grégoire, dans une de ses lettres à l'empereur Maurice , qui lui ordonnait une chose qui lui répugnaitbeaucoup, et qu'il croyait, en son particulier, être contraire au service de Dieu? Qui suis -je moi, dit-il (i) , qui représente ceci à mes maîtres , qu'un peu de poussière et un ver de terre ? pour moi, qui suis obligé d' obéir , j ai fait ce qu'on m'a commandé : ainsi j'ai accompli mes obligations des deux côtés ; car d'une part , j'ai exécuté les ordres de l empereur , et de l'autre, je n ai pas manqué de représenter ce que demandaU la cause de Dieu. Et dans une autre épître sur ce qu'il avait appris qu'on disait que ses officiers avaient fait mourir un évêque en prison , il veut qu'on représente aux empereurs, qu'il appelle ses Maîtres Sérénissimes (2) ; que s'il
luttis terrae , et tuis vestigiis prosternens. Steph. II. Ep. 4* ad Pipi.
(1) Ego veio lisec Domini mei loquens, quid suni, nisi pulvis et vennis ?... Ego quidem jussionis subjectus, etc. Greg. lit. a. Ind. Ep. 62. ad Maurit.
(3) De quâ re unum est quod breviter suggères sereiiissimis Dominis nostris... l. 7. Ind. \. Ep. 1.
— ?)()S — avait voulu entreprendre sur la vie des Lombards, cette nation n*aurait déjà plus ni roi , ni duc, ni comte: mais parce que je crains Dieu, dïl-i\,J'aipeur de contribuer en quelque chose ^ et d'avoir part à la mort de qui que ce soit (i).
Il suivait en cela , l'exemple d'un de ses prédécesseurs Martin F^ qui ne voulut jamais résis-» ter , quoiqu'il le pût , aux ordres de l'empereur Constant , hérétique monothéîitc , qui le fit enlever de Rome pour le transporter à Constantinople, et de là en exil. Et quoique ceux qui voulaient s'opposer à cette violence lui criassent de ne point céder , et qu'il serait bien soutenu, il ne voulut pas les écouter , de peur qu'on n'en vînt auxarmes,etqu iln'yeùt du sang répandu, aimant mieux , dit-il , jnourir dix fois , que de souffrir que It sang d'un seul homme fût versé {i).
Ces saints papes qui craignaient si fort qu'on ne répandît une seule goutte de sang humain, n'avaient garde de déposer les rois et les empe-
(i) Sed quiaDeuui tiineo, in morteiu cujuslibet bominis me miscere fonnido. Ibidem.
(•2) NuUi eoruiu accommodavi aurem , ne subito fièrent bomicidia — mebùs judicavi decles mori , quàni unius cujusque sangulneni in tenatn fuiuli. Epist. Hlart. 1. ad Thcodor.
reurs , et de transporter à d'autres leurs états , sous prétexte du bien de la religion , comme le firent long-temps après eux, quelques-uns de leurs successeurs , ce qui causa tant de guerres cruelles, qui remplirent de sang et de carnage, ritalie, l'Allemagne et même la France du temps de la ligue.
C'est ainsi que les anciens papes se sont tenus dans les bornes de leur puissance purement spirituelle, en rendant i'honneur et l'obéissance qu'ils devaient aux puissances temporelles , et surtout à leurs souverains , et même à leurs souverains hérétiques et ennemis de la religion. Cela fait bien voir ce que de savans hommes ont si clairement prouvé qu'on ne peut plus en douter; savoir, qu'on a supposé à saint Grégoire les épîtres, dans lesquelles il veut que tout roi, tout prélat, tout juge qui sera négligent à conserveries privilèges que ce pape donne à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons , et à trois autres monastères d'Autun, soit privé de sa dignité, séparé, comme deslructeurdel'église, de la communion des fidèles, et du corps et du sang de J.-C. ; qu'il soit enfm accablé de tous les anatlîêmes dont on a foudroyé jusqu'alors tous les hérétiques , damné comme Judas , et mis avec lui dans le fond des enfers . s'il ne fait
— 3o7 — pénitence, et ne se réconcilie avec les moines!! Des termes aussi extiavagans que ceux-ci, et si éloignés de l'esprit et du style de saint Grégoire, sont seuls capables de découvrir 1 imposture grossière et la supposition de ces prétendues bulles dont certains auteurs n'ont pas eu Jionte de se servir , pour soumettre au pape les couronnes des souverains. Ce saint pontife agissait bien autrement à Fégard des rois et des empereurs , comme on le voit dans toutes ses épitres. Cette sage conduite, tenue par ses prédécesseurs, a toujours duré après lui, jusqu'à Grégoire VII. Celui-ci , selon la remarque du savant Otbon, évêque de Frisingue (i), a élé le premier de tous les papes, qui contre tant de beaux exemples de ses prédécesseurs, s'est attribué le pouvoir de déposer les rois , s appuyant, comme ce pape le dit lui-même dans sa lettre à Hériman , évèque de Metz , sur ce que J.-C. a donné à saint Pierre , la puissance de lier et de délier. Valtram , évêque de Naûm-
Ci) Lego et relego Pionianorum R.eguin et Impcratoruiu gesta , et nusquam invenio quemquam eorum, antèliunc, à Romano poutifice excommunicatiun^ velregiio privatuui. Otho Fris. l. 6. cap. 35.
ho.ïr^^i) rdpond à cela, ce que nous disonîf encore aujourd hui à ceux qui abusent de ce passage contre linterprétation de tous les Pères, que ce pouvoir fut donné pour délier les hommes de leurs péchés , et non pas du serment de fidélité que les sujets , par une loi divine et indispensable, sont obligés de garder à leurs souverains.
C'est cependant sur un fondement si faible et si ruineux, que le pape Grégoire VII entreprit , contre l'ancienne doctrine de plus de mille ans, d'élablir cette fausse et pernicieuse opinion , qu il mit en pratique le premier de tous les papes, en excommuniant et déposant l'empereur Henri IV. Ce qu'on dit du pape Zacharie , que Bellarmin prétend avoir ôlé la couronne à i^hilderic, pour la transporter à Pépin, n'a nulle force, et ne peut venir que d'une grande ignorance de notre histoire. Ce furent les seigneurs français , qui, après avoir consulté le pape , pour savoir de lui s il était permis de faire cette translation, la firent effectivement (2) , sur la réponse que donna le pape
(1) Yaltr. Kaumburg. Apol. pro. Heur. lY. 1. i- cap. 3 et 4-
(u) Ann. ^Sa.
— 3o9 — louchant ce cas de conscience , bien ou mal , ce n'est pas'de quoi il s'agit. Les paroles des vieux auteurs sont formelles, pour nous apprendre que ce ne fût qu'une consultation de la part des Français, afin d'autoriser leur action par l'avis et le sentiment du docteur et du père des chrétiens (i). Missi sunt ad Zachariam papam, ut consulerent , dit une anciennechronique : on emoya au pape Zacharic , pour le consulter là-dessus. . JMhsifuerunt adZachariam interrogando... si henè fuisset , an non, etc, dit un autre auteur. On députa à Zacharie, pour lui demander si ce serait bien ou mal fait de déposer Childéri^ et de mettre Pépin en sa place. On demanda au pape seulement son avis, qui ne fut pas appuyé de son successeur. Car Théophane, auteur grec de ce temps-là , nous apprend que le pape Etienne donna l'absolution à Pépin , du péché qu'il avait commis, en violant le serment de fidélité qu'il avait fait à Childéric. Si cela est vrai , reste à voir qui des deux papes avait raison , mais ce n'est pas à moi à examiner cette question. Il me suffit »le dire maintenant, pour montrer que les Français
(i) Chron. vet. à Pi*^ -Ht.
3io
ne s adressèrent pas (i) à Zacbarie , comme à celui qui avait pouvoir de déposer leur roi, qu'ils nallcrent pas même consulter le pape Jean XV, quand ils mirent sur le trône Hugues- Capet, au lieu de Charles, qui les avait abandonnés pour se donner aux Allemands.
Pour ce qui regarde Léon III qui est accusé d'avoir transporté l'empire d'Occident à Chariemagne, c'est une pure illusion. J'ai fait voir manifestement dans mon histoire des Iconoclastes, que, quatre ans avant que Charlemagne fût proclamé Auguste, il était maître de Rome et de l'Italie , comme roi de France , et qu'il ne prit ce titre d'empereur, dont il ne se souciait guère, que parce quel^s seigneurs français et les romains ses sujets l'en suppl'srent. Il est certain que le pape fut le premier à lui rendre hommage comme àson empereur, et qu'il n'eût point d'autre part à cette cérémonie , que celle que l'archevêque de Pieims a dans le sacre de nos rois.
Il est donc constant, ainsi que l'assure Othon de Fr singue, que ce fut Grégoire Vîl qui, le premier de tous les papes , entreprit de déposer les rois.
^i) Anno 9B7.
— 3ii —
J'ai montré dans l'histoire île la décadence de l'empire , comment il forma et poursuivit une si terrible entreprise; mais je serai bien aise qu'on rapprenne d'un célèbre auteur ultramontain , OnuphriusPanvinius, Véronais, de l'ordre des ermites de saint Augustin, dans la vie de ce pape. Voici de quelle manière il en parle; Grégoire J^^II est le premier des pontifes romains, qui, appuyé des force s des Normands, se fiant sur les grands secours d'argent qu'il tirait delà comtesse 3Iathi/de, princesse trèspuissante en Italie; et animé par les dissentions des princes d' Allemagne cpii étaient en guerre civile, osa, contre la coutume de ses prédécesseurs , au mépris de l'autorité et de la puissance impériale^ dès qu'il eut obtenu le pontificat , je ne dirai pas seulement excommunier , Triais encore priver du royaume et de l'empire , celui-là même, par lequel , s'il n'avait pas été élu , il açait du moins été confirmé dans sa dignité. C'est une chose dont on n'a^ çait jamais entendu parler dans tous les siècles précédens , car je ne m'arrête pas aux fables qu'on a débitées d Arcadius ,d' Anastase et de Léon ïlsaurien Iconoclaste. Avant cela les papes étaient soumis aux empereurs , et
n'osaient ni juger , ni résoudre rien de ce qui- les regardait ( i ) .
Voilà comment en usaient les anciens papes, et ce qu'ils croyaient de leur autorité pontificale, qui ne s'étend nullement sur le temporel. J'ajoute à cela que , dans les huit premiers conciles œcuméiiiquos, onne voitrien quinerespire Ja soumission parfaite qu'on doit aux empereurs ctaux rois , et rien qui puisse donnerla moindre atteinteà l'indépendance absolue de leur puissance temporelle. Si, dans quelques-uns des autres conciles qui ont suivi le pontificat de Grégoire Vil, on a menacé les rois de les déposer , et si Ton y a effectivement déposé un empereur, cela
(i) Primus omnium Romanorum pontidcum Gregorius VU arinis Kormannorum fretus, opibus Comitissse Matliildis, mulieiis, per Italiam poteiitissimîB confisus, discordiâ Germanorum principuni bello civil! laborantium iuflaniinatus , pi;rtfr majoium morem, contemptâ Imperatoris autoritate et potestate, cùni summum pontificatum obtinuisset , Cffsarem ipsum , à quo si non electus , saltem contirmatus fuerat, non dico excommunicare , sed etiam leguo Impei'ioque piivai'e ausus est.Res ante easecula inaudltaj nain de fabulis qux de Arcadio, Anastasio, et Leone Iconomacho circuniferunlur, nihil moror. Imperatoribus suberatJt : de iis judicare , vel quidqoàm decernere non audcbat papa Romanus. Onuphr. Panvin. in vit. Greg. VU. Eûit. Greiser, Pa-i, 271. 272.
ne s'est point fait par voie de décision; et quand un concile en aurait fait une sur ce point, elle ne serait qu'une entreprise insoutenaLle, sur le droit des princes, et n'aurait pas eu plus de force que les bulles par lesquelles on a assez, souvent entrepris de les dépouiller de leurs états, mais qui ont toujours été condamnées , et rejetées comme abusives : car enfin , Ton sera éternellement en droit de dire ce que toute l'antiquité a cru , que TEglise même , toute infaillible qu'elle est, ce que n'est pas le pape, selon la même antiquité, n'a reçu de son divin époux, le don d'infaillibilité, que pour les clioses purement spirituelles, et entièrement détachées du temporel et du royaume de ce monde, dont J.-C. qui a dit , mon royaume nest pas de ce monde, n'a jamais voulu se mêler.