‹ Triomphe des libertés gallicanesChapitre 5 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dessin , plan de cet ouvrage et principe sur lequel il roule.

Pour conserver un état dans la paix et la tranquillité qui doit établir le bonheur des sujets, selon la fin que la vraie politique se propose, il faut premièrement qu'on repousse les ennemis qui ont pris les armes pour le détruire, et qu'on empêche ensuite que les querelles et les contestations fâcheuses, qui naissent quelquefois entre les principaux membres de cet état, ne soient capables de causer une guerre civile.

Tous les chrétiens demeurent d'accord que la vraie Egalise de J.-G. , est ce royaume tout spirituel qu'il est venu établir en ce monde, et qui pourtant, comme il l'a dit lui-même, n'est pas de ce monde, parce qu'il n'est que

pour nous procurer le bonheur de léternilé, tout autre que celui qu'on peut acquérir sur la terre. Les hérétiques et les schismatiques se sont souvent armés contre le Seigneur et contre son Christ, pour détruire ce beau royaume et établir sur ses ruines leurs églises particulières. Chacun prétend que son église est celle du Seigneur, quoiqu'à la vérité, elles ne soient toutes que des synagogues de Satan, et le royaume de celui qui est nommé dans lEvangile le prince de ce monde.

Il arrive en outre, assez souvent, que parmi les catholiques qui sont dans la -sTaie Eglise, il se forme des contestations et des disputes qui peuvent troubler la tranquillité et la paix que J.-G. leur a laissé , pour rétablissement de leur bonheur dans son royaume. Il faut donc, pour servir TEglise et la maintenir toujours dans Tétat florissant où J.-C. Ta établie, combattre et repousser les ennemis qui l'attaquent. Il faut appaiser les querelles qui naissent entre les enfans de TEglise sur des points contestés de part et d'autre avec chaleur, et qui pourraient enfin troubler le repos et la paix du royaume du Fils de Dieu.

Comme je me suis entièrement dévoué au service de l'Eglise, j'ai taché de m'acquitter le

mieux qu il m'a élé possible ilu premier de ces devoirs dans mes traites de controverse, et surtout dans celui de îa vraie Eglise, que nous nous proposons de réimprimer plus tard. Je crois y avoir combattu assez heureusement, et repoussé tous les efforts des protestans , en leur faisant voir par des preuves évidentes et sans réplique qu'il n'y a point de vraie Eglise, autre que la nôtre; ce qui suffit pour terminer, sans autre dispute, toutes nos controverses, puisqu'ils avouent comme nous, que la vTaie doctrine est toujours celle de la vraie Eglise de J.-G. Je satisfais aussi, autant que je le puis, à la même obligation , dans une partie de ce traité oii je soutiens, contre les hérétiques, ennemis déclarés du Saint-Siège, la primauté, les droits, la puissance et lautorité du chef visible de l'Église. Il faut donc que je m'efforce, pour remplir toute l'étendue de mes devoirs, d'empêcher qu'il ne se glisse quelque division dangereuse parmi les catholiques , à cause de quelques sentimens particuliers qui les partagent sur ce sujet important de 1 Eglise dans laquelle ils sont tous également incorporés.

Pour exécuter solidement une entreprise si louable et si nécessaire, il faut présupposer d'abord, que selon la doctrine catholique,

l'Église universelle, qui doit èlre toujours visible, et toujours durer sans interruption, jusqu'à la consommation des siècles, est la société de tous les chrétiens répandus dans tout le monde, unis par la même foi, par la participation auxmêmes sacremens, sous un même chef visible. Je dis, sous un même chef visible , parce que lÉglise , dont la première et princi- | pale propriété , est d'être parfaitement une , nous représente le corps mystique de J.-C. ; et il faut que les membres dun corps vivant, pour recevoir les influences de la vie, soient unis à la tête. De là ^'ient, que selon saint Augustin (i), quand on aurait tout le reste, si l'on est sépare du chef, et conséquemment du corps qui lui est uni, on est hors de l'Eglise catholique par le schisme, comme les hérétiques en sont retranchés par le défaut de la vraie foi.

Et comme les membres du corps n'ont pas tous les mômes fonctions , que toutes les parties qui le composent étant subordonnées dans un ordre admirable , il y en a qui sont pour donner aux autres le mouvement, par les esprits qu'elles répandent partout, et quelques-unes pour distribuer la nourriture que les autres re-

(i) Ep. 4B et i5i , 1 1. de unit. Eccl., c. 4«

çoivcnl pour croître et pour s'entretenir dans la perfection de leur état : de même dans cette grande multitude de fidèles qui composent l'Eglise, et qui ne peuvent tous être immédiatement régis, instruits et perfectionnés par un seul homme, il faut pour l'édification du corps de J.-C, comme parle le grand apôtre, qu'il y ait une grande diversité de ministres, et plusieurs pasteurs subordonnés les uns aux autres dans une sainte hiérarchie, afin de pouvoir administrer les sacremens aux peuples , les instruire et les gouverner.

C'est ce qui fait qu'il y a dans le monde une si grande multitude d'églises particulières , qui ont chacune leurs évêques , et qui sont toutes subordonnées à une église principale , dont l'évêque est le chef de tous les autres. Et ceux-ci étant assemblés au nom de leurs églises , dans un concile œcuménique, représentent l'Église universelle , que nous croyons être infaillible pour décider souverainement des points importans touchant la foi , quand ces évêques , qui sont les pasteurs et les maîtres des chrétiens , n'étant tous qu'une même chose , aussi-bien qu'elle , disent en son nom à tous ses sujets : yisum est Spiritui Sancto et nobîs.

Car, comme l'Eglise universelle est un tout

composé (le tous les fidèles et de toutes les églises particulières qui ne sont qu'une par la communion qu'elles ont avec une église principale , qui est l'origine , le principe , la racine et le centre de leur unité , ainsi que le dit saint Cyprien (i). Aussi , selon la doctrine du même saint Père (2) , il n'y a dans l'Eglise qu'un épiscopat , dont chaque é\êque possède solidairement une partie ; et conséquemment (3) il n'y a qu'une chaire sur laquelle tous les évêques sont assis par l'union qu'ils ont avec celui qu'ils doivent reconnaître pour leur chef. Ce que le pape Symmaque explique d'une manière admirable , par une excellente comparaison qu'il tire de la Trinité. Comme il n'y a , dit-il , qu une seule toute-puissance dans la sainte Trinité , par l'union d'essence et de nature qui unit tellement les trois personnes , qu elles ne font qu'un seul Dieu : de mcrne dans la plura-

(1) Eplscopatus unas est , multorum Episcoporum concordi numerositate diftusus. L. de unit, Eccl. et Epist. 55.

(2) Episcopatus unus est, cujus à singulis in solidtuii pais tenetur. Epist. 52.

(3) Ecclesla uiia et cathedra uiia Dominl voce fuiidata, ad trinitatis iastai- cujus una est, atque individua potestasj uiium esse per diverses antistites sacerdocium. Symm. Epist. ad Mon. arelat. Aug. inps. 101.

Utc de toutes les églises orthodoxes gui se trouvent dans toute la chrétienté , il n'y a qu'un seul sacerdoce , c'est-à-dire qu'un seul épiscopat , par l'unité , non-seulement de croyance , mais aussi de communion de tous les évêques avec un chef , d'où résulte cette unité qui est inséparable de l'Eglise de J.-G,

Cela présupposé , dont tous les catholiques demeurent d'accord , il est certain que c'est J.-G. lui-même qui a établi son Église qu'il s'est acquise par son propre sang , et à laquelle il a donné la foi , les sacremens , la loi de grâce dans son Evangile , et un chef pour tenir sa place visiblement sur la terre , en qualité de son vicaire. Et comme elle s'est accrue jusqu'à s'étendre par toute la terre , ce sont les apôtres et leurs successeurs qui , après J.-G. , ont fondé les églises particulières , les établissant par eux-mêmes, ou ordonnant des évêques pour gouverner les fidèles distribués en divers diocèses dans toutes les parties du monde.

Or , comme l'Eglise particulière qui , peu d'années après l'ascension de J.-G. , fut établie dans la capitale de l'Empire , est sans contredit la plus illustre de toutes , que d'une part les hérétiques, ne pouvant souffrir son éclat et sa grandeur , se sont toujours furieusement élc-

vës contre elle pour la détruire , et que d'ailleurs tous les catholiques qui reconnaissent les véritables avantages qui la distinguent de toutes les autres , ne sont pas néanmoins d'accord sur certaines prérogatives que les uns lui attribuent , et que les autres lui contestent ; je veux montrer , sans parler des autres églises , quel a été le premier établissement de celle de Rome , quelle est son excellente dignité , et quels sont les droits , les prérogatives et les privilèges de ses évoques.

Un sujet de cette-[nature ne doit pas se traiter par des raisonnemens philosophiques , mais bien par des faits tirés de l'Écriture - Sainte , interprêtée selon les Pères et les conciles , et de l'ancienne tradition , qui sont les deux principes de la véritable théologie. On voit donc qu'il n'entre ni spéculation, niphilosophie dans ce traité qui est purement historique. Ainsi , je déclare d'abord qu'il n'y a rien de moi dans cet ouvrage. Je ne fais qu'y produire tout simplement , en sincère et exact historien , des faits incontestables puisés à la source des conciles et de la vénérable antiquité.

Nous nous servons utilement de cette méthode contre nos protestans. Nous leur faisons voir clairement que ce que nous croyons de l'eucha-

ristie, du sacrifice de la messe, de Tinvocation des saints , de la prière pour les morts , et des autres points contestes , n'est autre chose que l'ancienne doctrine de l'Eglise ; nous leur montrons ensuite que leur croyance qui est contraire à la nôtre , étant nouvelle , doit être évidemment fausse. Nous les forçons d'avouer que ce qu'ils tiennent avec nous du baptême des petits en fans , de celui des hérétiques , et de la translation du sabat au dimanche , dont rÉcriture ne dit rien , ils ne l'ont que de la tradition et de l'ancien usage de l'Eglise , e^ qu'ils rejettent à leur tour les anabaptistes , à cause de la nouveauté de leur doctrine.

C'est aussi le grand principe dont les anciens Pères se servaient contre les hérétiques de leur temps. Consultons seulement l'oindre des temps, dit TertuUien (i) , et nous connaîtrons que ce qui nous a été premièrement enseigné vient du Seigneur , et que c'est la vérité ; mais qu'au contraire , ce qu'on a depuis introduit de nouveau , vient de l'étranger et est faux ; et au

(i) Ex ipso ordine manlfestatur id esse Domlnicum et verum, quod sit prias traditimi ; id autem extraneuia et falsum , quod sit posteFÎùs imuiissum. Tcrtull. de Prœs. cap. 32. ^

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livre quatrième contre Mai cion(i) : Qui pourra termùwr nos diffc'rcnds , si ce n'est l'ordre et la décision du ter/ips qui autorise l'antiquité de la doctrine , et déclare défectueux ce qui ne vient qu'après cette ancienne croyance.

C'est sur cette maxime que saint Jérôme , qui florissait sur la fin du quatrième siècle , dit à l'un de ses adversaires , qui voulait faire un nouveau parti dans l'Eglise (2) : Pourquoi entreprenez-vous de nous enseigner , après quatre cents ans , ce qu'on ne savait pas auparavant ?

C'est par ce même principe que le pape Célestin P"" , exhortant l'église gallicane à réprimer certaines gens qui voulaient établir de nouveaux dogmes , conclut par ces paroles extrêmement fortes (3) : Qu'on châtie ces genslà , qu'on ne leur laisse pas la liberté de dire

(1) Quis Intcr nos determinablt, nisi temporls ratio ei prescribens auctoritatem quod autlqulùs reperiettu* , et ei projudlcansvitiationem, quod posteriùs revincetur- Tertull, Cont... Marc... 1. cap. ^.

(•2) Cur post quadringintos annos docere nos niteri , quod antè nescivimus? Hieron. ad Pammach. et Océan.

(3) Corriplantur liujus-modi : non sit illis liberum habcre pro voluutate sermoneni ; dcsinat incessere novitas vetustatem. Celest... Ep. ad Episc. gaU.

ce qu'il leur plaira ; que la noui^eaute cesse d'insulter à l'antiquité.

Sixlc III , anime du même esprit que son prédécesseur , et marchant sur ses pas , parle à Jean d'Antioche avec la même force , quand il lui écrit en ces termes (i) : Ou on Jie permette plus rien à la nouveauté , parce qu'on ne doit rien ajouter à l'antiquité. Ce n'est pas que FEglise, qui ne fait point de nouveaux articles de foi , ne puisse déclarer après plusieurs siècles , instruite par le Saint-Esprit , qui lui enseigne successivement toute vérité , que certaines choses qu'on n'avait pas auparavant examinées pour savoir si elles sont de la foi, y appartiennent cependant, comme elle l'a fait en plusieurs circonstances , en nous obligeant à croire distinctement ce qu'on ne croyait pas encore être de foi : mais c'est qu'on doit tellement s'attacher à ce qu'on a cru dans l'antiquité en matière de dogme , et surtout dans les quatre ou cinq premiers siècles, où , selon les protestans même , il n'y avait encore nulle corruption dans la doctrine, que les

(i) NlliU ultra liceat iioviîati , quia nihll addi conveait vetustali. Sixt. UI. Ep. ad. Joann. Antioch...

nouveaux docteurs n'y ajoutent rien de leur invention , et n'établissent aucune nouveauté qui lui soit contraire.

Ce principe solide , étant également reçu des catholiques et des protestans , je crois satisfaire les uns et les autres, en exposant paisiblement, et sans disputer , par la simple narration de faits évidents, tout ce que l'ancienne Eglise a cru de l'établissement de l'Église de Rome , des prérogatives et des droits de ses évêques. C'est la méthode que je suivrai dans ce traité historique.

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