‹ Triomphe des libertés gallicanesChapitre 6 sur 51 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la fondation et de rétablissement de l'Eglise de Rome.

Tous les catholiques qui savent que les papes sont les successeurs de saint Pierre, s'accordent entre eux sur ce point, mais non pas avec tous les hérétiques : il s'en trouve même, parmi les modernes, qui nient hardiment que ce divin apôtre ait jamais été à Rome (i) , et qu'il ait établi sa chaire ni dans cette ville, ni dans celle d'Antioche. Ils fondent un sentiment si extraordinaire et si nouveau, sur le silence de saint Luc

(0 Calv. 1. 4- instit. c. 6.

ri de saint Paul qui furent à Rome, et n'eussent pas manqué déparier de saint Pierre, et d'y trou i ver des chrétiens, s'il y eût déjà prêché l'Evangile ; ils allèguent de plus une certaine chronologie qu'ils ont faite comme il leur a plu des actes des apôtres, et qui ne peut nullement s'accorder avec cette histoire de saint Pierre; ils font valoir enfm les épîtres mêmes de cet apôtre, qui nous apprennent que sa mission fut en Asie, et qu'il mourut à Babylone.

Il n'y a rien qui nous fasse mieux voir quelle est la faiblesse et l'illusion de l'esprit humain, que lorsque , par cet orgueil qui lui est si naturel, il veut s'affranchir de l'aulorité à laquelle il est obligé de se soumettre, et lui oppose, pour cela, ses faux raisonnemens qui ne servent qu'à découvrir son aveuglement et sa vanité. Quand nous n'aurions d'ailleurs aucune lumière du voyage et de la chaire de saint Pierre à Rome, jamais un habile homme ne se laisserait persuader à ces argumens qui ne concluent rien , et qu'il est aisé de détruire. Saint Luc ne dit rien de cela dans les actes des apôtres? Y a-t-il parlé du voyage de saint Paul en Arabie , de son retour à Damas , puis à Jérusalem , après trois ans de son voyage en Galalie, de son ravissement au ciel, de ses trois nau-

frages, de ses huit flagellations, et de mille autres choses qu'il a souffertes? Conclura-t-on de ce silence, que tout cela est faux? et quand saint Paul ne Teût pas écrit lui-même , et que son épître aux Gaîates (i) et celle qu'il écrivit aux Corinthiens, ne fussent pas venues jusqu'à nous, ce silence de saint Luc eût-il eu plus de force pour nous prouver que cela n'est pas véritable, puisqu'il l'est en eilet, et qu'il l'était avant que saint Paul eût écrit (2). Cet évangéiiste , dit saint Jérôme, a omis bien des choses que saint Paul a souffertes, comme aussi que saint Pierre a établi sa chaire , premièrement à Antiocbe, et puis à Rome.

Quant à la chronologie qu'on a fabriquée, pour détruire les deux établissemens d' Antiocbe et de Rome , on soutient qu'elle est fausse, et l'on peut aisément en produire une autre que les plus habiles écrivains de l'histoire ecclésiastique, et les chronologistes les plus exacts, ont solidement établis, et qui s'accorde parfaitement avec les actes des apôtres et les épîtres de saint Pierre et de saint Paul ; la voici en peu de mots.

(1) Gai. I. 2. Cor. 1 1 .

(2) InEpist. ad Gai. c. 2.

L'ann(^e trente-cinq de J.-C, cet apôlre fut envoyé (i) avec saint Jean en Saniarie, pour imposer les mains à ceux que le diacre Philippe y avait convertis; et après avoir annoncé FÉvangile aux peuples de cette province , il retourna à Jérusalem où saint Paul, trois ans après sa conversion, Falla voir en Tannée trente-neuf (2). Or, comme on jouissait alors d'une paix parfaite dans TEglise, saint Pierre profita d'un temps si favorable pour visiter, comme le dit saint Luc en termes formels (3), tous les fidèles que les disciples dispersés dans les provinces, durant la pcrséculion des juifs, après le martyre de saint Etienne, avaient gagnés à J.-G. , et ce fut alors, que sachant que quelquesuns de ses disciples dispersés avaient fait beaucoup de fruit à Antioche, il alla établir sa chaire patriarchale dans cette grande ville, capitale de l'Orient, comme les anciens nous l'assurent. (4)

De là, comme il était chargé du soin de toutes les Eglises, après avoir donné les ordres néces-

(i) Act. 8. V. 4.

(■2) Gai. I. V. 18.

(3) Act. Ç). V. 3i, 82.

(4) Eusi'b. in Chon- Chrysost... Hieron., etc.

— i6 — saircs pour le gouvernement de celle d'Antioche, il retourne en Judée, visite Lidde, Joppé^ Césarée ; ouvre la porte à la vocation des Gentils par la conversion du centenier Cornélius, et retourne à Jérusalem , où après avoir exposé ce que Dieu lui avait révélé sur ce sujet, il apprit par le rapport de ceux qui étaient venus d'Antioche, que le nombre de fidèles y croissait tousles jours (i). C'est pourquoi l'on y envoya saint Barnabe, qui trouvant qu'il y avait là une grande moisson , alla prendre saint Paul à Tarse pour l'aider à la faire; et ils travaillèrent tous les deux à ce saint exercice durant toute une année, avec tant de succès, que ce fut là que les fidèles, dont le nombre s'était merveilleusement augmenté, faisant publiquement profession de croire en J.-C, vrai Dieu et vrai homme, furent d'abord appelés chrétiens.

Après cela ils portèrent à Jérusalem où était saint Pierre , et dans toute la Judée, les aumônes qu ils avaient recueillies de la ferveur de ces premiers chrétiens d'Antioche, pour soulager les pauvres durant cette grande famine que le prophète Agabus avait prédite, et qui fut générale dans tout le monde, l'an second de l'em-

(l) Ait. V. 7.2, l5, C. 11.

pire de Claude, et la quarantc-qualrième de J.-G.

Cependant Hcrodc Agrippa, que cet empereur avait renvoyé libre Tannée précédente, en son royaume de Judée, fit mourir avant Pâques Tapôtre saint Jacques, frère de Jean; et pour s'attirer encore plus Taffection des juifs, ennemis mortels des chrétiens, il fit mettre en prison saint Pierre , pour le traiter de même après les fêtes. Mais fange le tira d'entre ^es mains, et le mit hors de sa prison. Après quoi cet apôtre se rendit par Antioche dans f Asie mineure (i) où il passa la plus grande partie de cette année, instruisant les fidèles, et établissant des églises dans la Cappadoce , la Galatie , le Pont et la Bithynie. De là , s'étant embarqué pour Piome , selon f ordre qu'il en avait reçu du Saint-Esprit , il s'y rendit sur la fin de cette seconde année de Claude, comme tous les plus anciens auteurs qui ont écrit de saint Pierre, en conviennent unanimement.

Ce fut dans cette capitale de f empire du monde, qu'après y avoir converti assez de juifs et de gentils pour fonder une église, il établit,

(i) Petr. Ep. mctaph. ex antiq.

Tannée suivante, qui fut la quarante-cinquième de J.-C, sa chaire pontificale , en laissant celle d'Antioche à Évodius ; et il la tint jusqu'à la consommation de son martyre qu'il souffrit en Tannée soixante-neuf, qui fut la troisième de Tempire de Néron. Ainsi , depuis trente-neuf jusqu'à quarante-cinq, on trouvera sept ans de siège de saint Pierre à Antioche; et depuis quarante-cinq jusqu'à soixante-neuf, époque où il fut martyrisé, on aura les vingt-cinq ans de son ëpiscopat de Rome.

Ce n'est pas qu'il y ait toujours demeuré pendant ce temps-là , non plus qu'à Antioche , durant les sept ans qu'il en fut évêque : car, comme il était apôtre et évêque , il fit souvent, par la vocation de son apostolat, plusieurs voyages en diverses provinces de l'Europe et de l'Asie, pour y établir des églises ; et comme évêque , il gouverna celle de Rome par lui-même, ou par ses vicaires durant son absence. Ainsi la qualité d'apôtre n'est pas du tout incompatible avec celle d' évêque. Et si tous les évêques ne sont pas apôtres , tous les apôtres ont été évêques, et ont ordonné des évêques; c'est ainsi que ces derniers sont les successeurs des apôtres.

Saint Pierre néanmoins, comme personne, avant lui, n'avait encore prêché TEvangile à

Rome, y demeura sept ans (i), jusqu'à Tannée cinquante et une, qu'il fut contraint d'en sortir, par Tédit de l'empereur Claude (2) qui en bannit les juifs. Cela l'obligea de retourner en Asie (3). Il est certain qu'il fut encore à Antioche, où il eut un grand démêlé avec saint Paul (4), soit avant, soit après le concile apostolique auquel il assista, et qui se tint cette même année à Jérusalem.

Or , comme après ce concile, saint Pierre ne pouvait retourner à Rome , durant la vie de l'empereur qui l'en avait banni , et que presque tous les autres apôtres avaient eu leur département dans les royaumes d'Orient, il prit ce temps-là pour aller annoncer l'Evangile aux nations de l'Occident, même aux plus éloignées; car certains auteurs (5) ont cru qu'il passa jusqu'en Angleterre : de sorte que quand saint Paul écrivit de Corinthe , et non pas de Raguse , aux Romains en l'année cinquante-huit, et que l'an-

(i) Oros. 1. 7, c. 6.

(a) Suet. iu Claud.

(3) Act. c. 18. V. I.

(4) Gai. c. 8. V. 21.

(5) Metaplior. ex antiq. Origen. piœf. iu Epist. ad Rom... Theodor. et alii.

née suivante il fut mené prisonnier à Rome, où il demeura deux ans , jusqu'en soixante et un , saint Pierre n'y était pas encore retourné. Ainsi l'on ne peut rien conclure du silence de saint Paul qui ne parle point de saint Pierre, non plus que de saint Luc qui fut avec saint Paul à Ptome.

Et Ton ne peut pas dire qu'il n'y avait pas encore de chrétiens dans cette ville-là, quand cet apôLre y arriva, puisqu'il leur avait écrit , l'année précédente (i), une fort belle épîlre , où il dit que leur foi est annoncée partout le monde, et qu'il désire extrêmement de les A^ir, pour les fortifier et les affermir : ce qu'il ajoute, dit Théodoret (2), et use de ce terme de confirmer^ parce que saint Pierre leur avait déjà annoncé la doctrine évangélique. Quand saint Paul arriva la première fois à Rome , le^s frères furent au-devant de lui comme l'écrit saint Luc (3), qui appelle souvent ainsi les chrétiens dans les actes. Les principaux d'entre les juifs, qui le furent trouver dans son logis , lui demandèrent, non pas quelle était cette secte , comme

(i) Rom. c. 1. V. II.

(2) Theod. in Epist. ad Rom. cap. 1.

(3) Act. cap. 38. v. i5, 22.

s'il n'y eut point eu de chrétiens à Piome, et qu'ils n'eussent pas appris d'eux quelle était leur croyance, mais pour savoir ce qu'il en croyait, parce qu'ils voyaient que l'on contredisait partout ceux qui en faisaient profession.

Voilà une chronologie toute conforme à l'Ecriture , et qui s'accorde parfaitement bien avec les deux voyages d'Antioche et de Piome dont il

s agit.

Et quant à ce qu'on nous oppose , que saint Pierre écrit (i) de Babylone, où Ton ajoute même qu'il est mort , il n'y a rien de si pitoyable : car il est si clair que Babylone en cet endroit signifie la ville de Rome ; qu'on peut employer ce passage pour prouver encore que saint Pierre a été à Rome. En effet , c'est par cela même qu'Eusèbe assure que cette épître fut écrite à Rome , quand il dit (2) : Saint Pierre fait voir que ce fut à Rome qu'il écrivit , lorsquil appelle cette ville Babylone. Saint Jérôme ne dit-il pas la même chose (3) , et après lui , tous ceux qui ont écrit sur cette épître avant les novateurs. Qui ne sait d'ailleurs que l'ancienne

(i) Pets. 1, c. 5. V. i3.

(2) Euscb. Hist. 1. 2 , cap. 4.

(3) Ilieronimus de scrip. eccl. in Maic.

Rome , qui selon la remarque de saint Augustin (i) et de beaucoup d'autres auteurs célèbres , fut bâtie au temps où Tempire des Babyloniens allait tomber , est appelée Babylone par les anciens ; et saint Jean , dans son apocalypse , ne lui donne point d'autre nom quand il parle d'elle au temps où elle persécutait les cbrétiens et répandait si cruellement le sang de tant de milliers de martyrs.

Ce qu'il y a de plus agréable en ceci , c'est qu'il ait plu à MM. les protestans de donner à Rome cbrétienne le nom de Babylone , et qu'il ne leur plaise pas que Rome païenne soit ainsi nommée par saint Pierre.

Cela présupposé , et toutes les faibles machines de nos adversaires étant si facilement renversées , j'ai eu raison de dire que quand nous ne saurions pas d'ailleurs que saint Pierre a été à Rome , tous les raisonnemens qu'on nous oppose ne pourraient jamais persuader le contraire à un habile homme. Que sera-ce donc , maintenant que nous avons un argument invincible qui nous convainct de cette vérité , que nous ne devons jamais abandonner, quand

(i) August. de Civitate. 1. 18, cap. 22. Oios. 1. 7, cap. a. TertuU. eoutr. Maic. 1. 3^ c. i3.

même nous ne pourrions pas nous démêler des fausses raisons par lesquelles on nous combat ; car cela ne viendrait que du défaut de notre esprit , et non pas de Tobjci qui , quand on sait de toute certitude qu'il est vrai , 1 est nécessairement toujours.

Quel est donc maintenant cet argument invincible qui doit nous convaincre de cette vérité ? C'est celui dont j'ai dit que je me servirais toujours dans ce traité historique , je veux dire l'antiquité , selon le grand principe que j'ai d'abord établi ; savoir , que ce qu'on avance de nouveau , s'il est contraire à ce qu'on a cru dans l'ancienne église , est faux, parce que l'ancienne croyance , et ce qu'on tient de la tradition , surtout quand on remonte jusqu'au siècle des apôtres , est toujours la vérité même.

Or , toute l'antiquité a cru que saint Pierre a été à Rome. Cela est si vrai , que David Blondel (i) , le plus savant de tous les ministres protestans , l'avoue de bonne foi. Et il est contraint de faire cet aveu , car étant aussi versé dans la lecture des anciens qu'il le fait voir dans ses ouvrages , il ne peut nier que presque tous les Pères de l'Eglise grecque et latine ne

(i) Blondel. De la Prim. dans l'Église, ch. 32, p. 8a3.

l'aient dit. On peut citer parmi les Latins , Prosper, Orosc, saint Augustin , saint Jérôme, Prudence (i) , Optât , saint Ambroise , Laclance , Arnobe , saint Gyprien , îlippolyte , Tertullicn et saint Ircnce ; et parmi les Grecs , Thcodoret , saint Gyr -Ile d'Alexandrie , saint Clirysostôme , saint Epipbane , saint Cyrille de Jérusalem , saint Atbanase , Pierre d Alexandrie , Euscbc , Origène , Glément Alexandrin , Denis de Gcrinthe , Gajus , contemporain de Tertullicn , et Popias , auditeur et disciple de saint Jean (2). Il est inutile de parler d'une foule d'autres écrivains qui , dans les siècles suivans , ont constamment écrit la même cbose ; et il ne s'est trouvé ni hérélique , ni scbismatique qui ait jamais osé révoquer en doute une telle croyance , jusqu'à nos proteslans , qui sont les auteurs de celte impudente et insoutenable nouveauté , qu'un homme de bon sens ne pourra jamais souffrir qu'on oppose à toute la vénérable antiquité , et à lautorité de tant de grands hommes qui ont tous rendu constamment témoignage à cette vérité,

(i) Apud prudent, in Peiisteph.

(2) y'uh Euscb. b 2. cap. 34 *^^ capît. 25.

en remonlant de ce siècle jusqu'à celui des a poires.

Dire, comme certains auteurs, que tous ces Pères et côs savans hommes se sont trompés sur un mot équivoque, en prenant pour la ville de Rome cette partie de l'Asie mineure où saint Pierre a prêché , et qui , selon le géographe Marius-Niger , fut appelée Ptom ou Romanie , c'est une haute extravagance jointe à une ignorance également honteuse et ridicule. Ce sont les Turcs qui , depuis qu'ils se sont rendus maîlres de l'empire d'Orient , ont appelé le pays voisin de Constantinople , particulièrement la partie qui se trouve au-delà du Bosphore , Piom.anie , Piom ou Ptomélie , à ce que dit ce géographe (i) ; car les autres ne donnent qu'à la Thrace ce nom de Piomanie ou Piomélie. Après cela peut-on dire sans se deshonorer , que ces saints Pères qui floris-

( I ) Quas onines provîncias setas nostra Anatoliam vocat. Uudè apud Barbares, pars illa in quâ Asia, Bithynia , Galatia et Cappadocla prima, Rom, id est, Ro mania , sive Ronixa appellatm- ; pars vero quae ad austrum est, in quâ Lycla, Paniphylia et Cilicla suât, Ottomania, id est, familiae Ottoinani , quibus illa successit , ({uondam dicebatur. Dominicus , Marius-Niger, Venet. Asiœ Comment, i. de Asià minore.

saient plusieurs siècles non-seulement avant le* conquêtes des Turcs , mais avant même la fondation de Gonstantinople , se soient trompés , en s'imaginant que saint Pierre avait été à Rome , parce qu'on disait qu'il avait prêché dans le pays de Rom ? Voilà de quelle extravagance sont capables ceux qui, pour satisfaire leur passion , osent opposer à l'antiquité leur ridicule nouveauté , de laquelle on doit dire , avec le pape Célestin I'' : Desinat incessere noçitas vetustatem.

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