CHAPITRE IV
De la primauté de saint Pierre établi de J. C, chef de l'Eglise universelle.
Je ne ferai pas une longue discussion sur ce sujet , qu'ont épuisé pour l'éclaircir les grands ït doctes volumes de tant de savans hommes du siècle passé et de celui-ci. Ils ont dit tout
ce qu'on peut alléguer de solide sur cet article de notre croyance , d'où dépend cette parfaite unité que nous avons dit être essentielle à l'église. Je dirai seulement , ce dont conviennent tous les catholiques , que J.-G. choisit saint Pierre d'entre tous ses apôtres , pour lui donner , non-seulement la primauté d'ordre , d'honneur et de rang , en lui donnant k- premier lieu , comme à celui qui est le premier entre ses égaux en dignité , et en ces dons , ces pouvoirs et ces grâces qui sont inséparables de l'apostolat et de l'épiscopat ; mais encore la primauté de Juridiction , de puissance et d'autointé sur tous les fidèles dans toute l'église . dont il le constitue le chef.
C'est ce que nous apprend l'Evangile , dans ce fameux passage du chapitre seizième de saint Mathieu, où après que saint Pierre eût répondu pour tous les apôlres, à J.-C. qui leur avait demandé ce qu'ils croyaient de lui : vous êtes h Chj'ist ,Jils du Dieu vivant , ce divin Sauveur , faisant l'éloge de sa foi , lui dit : tu es hienhcurcucc , Simon fJs de Jean, parce que ce n'est point la chair et Je sang qui t'ont réic'lé ce secret, mais mon Père qui est dans le ciel, et moi je te dis aussi, que tu es Cephas (c'està-dire en langue syriaque), une pierre, et sur
tetie pierre je bâtirai mon Eglise, et. les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel , et ce que tu délieras sur la terre sera dé-' lie dans le cieL
La plupart des saints Pères, surtout ceux qui ont précédé le concile de Nicée, interprètent de la personne de saint Pierre ces paroles: et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise (i), selon le rapport qu'elles doivent nécessairement avoir avec celles-ci qui précèdent , je te dis aussi que tu es Céphas , c'est-à-dire une pinrre. Il y en a d'autres, particulièrement depuis le concile de Nicée , qui , pour combattre l'impiété des Ariens, les ont entendues de cette célèbre profession de foi que fit saint Pierre , quand il dit : vous êtes le Christ ,fls du Dieu vivant; quelques autres enfin les ont rapportées à J.-C. même , qui est la pierre et le fondement dont
(i) Tertull. de Prcesc. cap. 32- Origen. in Exe. cap. i^. Hom. 5. C^'pr. Ep. ri et 'jo. ad Jabaian. Hllar. libr. 6. de Triât. Gregor. Nyss. in op. de adventii Z^om/ni j Ambros. iu cap. 2. Ep. adEph. Clirysost. in Math. hom. 55. 83. et in cap. i. Ep. ad Gai. Hier, in Madi. cap 6. Àug. in Joan. tract. 124*
34 saint Paul a dit que personne n'en peut poser d'autre que celui qui est déjà posé et qui est J.-C.
Mais, outre que ceux-là disent aussi ailleurs, que l'Eglise est fondée sur saint Pierre, il est aisé d'accorder tous ces sentimens qu'on réduit facilement à un seul qui résulte de tous les trois, en disant que ces paroles doivent s'entendre de la personne de saint Pierre confessant J.-C, fils du Dieu vivant. Il est évident que les trois interprétations entrent naturellement dans celleci, qui comprend la foi de la divinité de J.-C, la confession de cette foi et la personne qui fait cette confession.
Or, comme l'Eglise est la société des vrais ciirétiens, et que le premier objet de la foi des chrétiens, comme chrétiens, est J.-C ; c'est par là même que J.-C. est le premier fondement de l'Eglise (i) , et qu'on n'en peut poser d'autre que celui-là, pour établir et fonder la foi du christianisme.
De plus, comme il ne suffit pas, pour être véritablement chrétien, de croire en J.-C, et d'en conserver la foi dans son cœur, si l'on ne confesse encore qu'on croit en lui, l'Eglise doit,
(i) Eplies. 2.
aussi pour le même motif, être fondée sur la confession de la divinité de J.-G.
Enfm, outre la foi et la profession publique qu'on en fait, il faut que l'Eglise, qui est le royaume de J.-C. (i) , soit bien gouvernée. Pour cet elTet , il y a place des apôtres , des prophètes , des évangélistes , des pasteurs et des docteurs, afin qu'ils travaillassent à la perfection des saints, selon les fonctions de leur ministère, pour l'édification du corps de J.-C. De là vient, qu'à cause de cette illustre confession de la divinité du fils de Dieu , que saint Pierre fit, pour tous les apôtres, il l'établit le fondement du ministère et du gouvernement de lEgîise, en lui donnant la surintendance et l'autorité sur tous les autres qui lui sont subordonnés dans leurs fonctions et leur ministère subalterne , comme à leur chef. C'est pourquoi J.-C. lui dit immédiatement après , en lui donnant cette suprême puissance, et cette autorité dans son Eglise, y'é; te donnerai les clés du royaume des deux ; et tout ce que tu lieras surlaterre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel; ceiie promesse, qui ne pouvait manquer d'être accom-
(i) EpLes. cap. 4- v. ii. \i.
plie , k fut lorsque le fils de Dieu, après sa résurrection, lui dit trois fois : pais mes agneaux(i). Je sais que selon le sentiment des Pères, et principalement de saint Augustin, J.-G. dit à Pierre ces paroles, comme à celui qui était la figure de FEglise, pour tous les apôtres et leurs successeurs les évèques, qui sont aussi le fondement de rÉglisc, selon saint Paul (2), et auxquels J.-C. a dit, que tout ce qu'ils lieront sur la terre sera lié dans le ciel , et ce qu'ils délieront sur la terre sera délié dans le ciel. Mais il y a cette différence entre saint Pierre et tous les autres , que quand il parle à tous en commun , il leur donne ce qui est commun à tous les apôtres , comme le pouvoir de sacrifier , d'enseigner toutes les nations , de baptiser , de remettre les péchés , et ce qui appartient aux autres fonctions apostoliques. Et quand il s'adresse en particulier à saint Pierre , il lui donne ce qui lui est propre (3) , lui parlant au singulier , pour établir l'unité dans son
(r ) Joannes. i.
(2) Cypr. Epist. 2'^ de Laps. Hier. 1. i. cont. Jov. August. Concion. 'i. in psal. 3o et 86.
(3) Cvpr. 1. de unit. Ecclesiae , Epist. 55 et 76. Hia'on. adversùs Jov. 1. 2. Optr.t. contra Paiinen. 1. 2.
Église dont il se fait le principe et le fondement , auquel il faut que se rapportent tous les autres pour n'être qu'un par l'union qu'ils doivent nécessairement avoir avec leur chef, sans quoi ils ne sont et ne peuvent rien.
Car , comme saint Pierre fut le premier qui confessa hautement la divinité de J.-G. qu'il avait apprise par révélation , que les autres ne l'apprirent que de lui , et qu'ils ne répondirent que par son organe , en lui adhérant en cette grande occasion : de même J.-C. en faveur de cette primauté de confession , lui donne la primauté sur tous les autres , en le constituant leur chef , et cet un , cette origine , ce fondement et ce principe d'unité , sur lequel il a établi l'Eglise à l'égard de son ministère. Et quoique tous les autres aient reçu immédiatement de J.-G. le pouvoir de lier , de délier , et de gouverner leurs Eglises , ils ne le peuvent exercer qu'en vertu de l'union qu'ils ont avec saint Pierre , sans laquelle ils ne seraient plus dans l'unité , ni conséquemment dans l'Eglise. C'est en cela qu'est fondée la primauté de Pierre , qui est , après J.-C. , mais par commission seulement, et non par sa propre vertu et sa puissance , qui est , dis-je , le fondement et le chef de TEglise,
Les protestans , qui par un scliisme déplorable joint à l'hérésie , sont sortis de l'unité , en se séparant de la chidre de saint Pierre , qui en est le principe, l'origine et le centre, ont combattu en vain jusqu'à nos jours cette doctrine de toutes leurs forces. Je n'entreprendrai pas de réfuter ici toutes les objections par lesquelles ils ont prétendu la détruire, et dont on a montré la faiblesse dans une infinité de réponses qu'on leur a faites. Mais pour éviter la dispute qui est inséparable des raisonnemens qu'on oppose à ceux des adversaires que l'on veut combattre ; et pour ne me servir que du grand principe que je dois employer uniquement dans ce traité , je dirai seulement en un mot , que si l'on consulte i'antiquité , on trouvera qu'en remontant jusqu'aux premiers siècles de l'église , elle a toujours et constamment cru cette primauté de saint Pierre (i).
Et la preuve en est évidente , par le témoignage de presque tous les saints Pères , qui
(i) Hippoljt- martjr. de coiisum. mundi. Tertull. de Praesc. cap. 22. Ireu. Origen. înEpist. ad R. cop. 6. Cypr. 1- de uiiit. Ecd. Epiph. iii Aiichor', Ambr- in Luc cap. 10. Greg. Naz.^ etc. etc.
disent , dans une infinité d'endroits de leurs ouvrages , qu'il est la pierre et le fondement de Téglise , que sa chaire est la chaire principale à laquelle doivent s'unir toutes les autres ; qu'il a la suprême puissance , pour avoir soin des agneaux du fils de Dieu ; qu'il a reçu la primauté , afin que l'Église fut une ; qu*il est le premier , le principe , le chef et le coriphée des apôtres ; qu'il est le surintendant de tout l'univers , celui à qui J.-C. a commis la disposition de toutes choses , auquel il a donné le préfecture de ses frères , qui est préféré à tous les apôtres , et qui régit tous les pasteurs ; et cent autres éloges de cette nature , qui tous expriment magnifiquement sa primauté : ce qu'on a souvent répété et approuvé dans les conciles généraux.
Cette dignité suréminente de saint Pierre, était si connue des païens même dans l'antiquité , que Porphyre , l'un de leurs plus grands philosophes , reprochait aux chrétiens , comme nous l'apprenons de saint Jérôme (i), que leur saint Paul avait été si téméraire , qu'il avait osé reprendre Pierre , le prince des apôtres , et son maître. Donc , puisque toute la
(i) Hieron. Epist. 83.
vén(^rable antiquité a cru la primauté de saint Pierre, que combattent les protestans, par la nouveauté de leur doctrine, nous avons sujet de leur dire encore une fois : Desinat incessere noiitas vetustatem.
Au reste , il est si évident que J.-C. , qui veut que son Eglise dure jusqu'à la consommation des siècles , a donné à saint Pierre la primauté et la dignité de chef visible de l'Eglise universelle , pour lui et pour ses successeui^ dans cette chaire principale que ce grand apôtre a fixée à Rome , qu'il serait superflu d'entreprendre de le prouver. Car si elle était tellement attachée à sa personne , qu^elIe ne passât point à ses successeurs, il s^ensuivrait qu'après la mort de saint Pierre , l'église serait tombée , et qu'elle n'eût plus eu ce principe d'unité qui la rend une. Elle n'eût été qu'un coros sans tête , et un édifice ruineux , sans fondement. Et puis , ne sait-on pas que c'est un ordre naturellement établi pour les successions légitimes , que les rois , les princes et leurs officiers , dans l'état séculier ; les évêques, les métropolitains , les primats et les patriarches , dans l'état ecclésiastique , les ministres même , parmi les protestans , succèdent aux droits et aux pouvoirs de leurs prédécesseurs.
Mais quand nous n'aurions pas ces raisons, lout-à-fait convaincantes , il suffirait de dire , que les mêmes témoins de l'antiquité , qui ont rendu témoignage à la primauté de saint Pierre et à sa puissance suprême dans l'Eglise universelle , l'ont aussi , d'un commun consentement , attribuée , sur les mêmes paroles de J.-G. , aux évêques de Rome , qui sont les successeurs du prince des apôtres dans cette chaire. Il n'y a rien de si commun dans les conciles et dans les Pères que de trouver tout ce que nous avons dit touchant la primauté de Pierre et les prérogatives de sa chaire à Rome. Ils enseignent tous formellement la primauté des papes , leur surintendance dans l'Eglise universelle, et la supériorité de leur chaire, et de l'Eglise de Rome , à laquelle ils déclarent que toutes les autres doivent être unies , comme les lignes à leur centre , et comme à l'origine de l'unité sacerdotale. C'est pour cela que nous appelons l'Eglise universelle , l'Eglise catholique, apostolique et romaine , parce qu'il faut que toutes les Eglises particulières, dont ce grand corps est composé , soient unies de communion avec le pontife romain , leur chef , pour être membre de la vraie Eglise de J.-G. , ne faisant qu'une, par cette union qui fait sa parfaite unité.
-4a- J'ai , ce me semble , fait entendre assez clairement jusqu'ici , selon toute l'antiquité opposée à la nouveauté des protestans , ce que les catholiques croient de saint Pierre et de ses successeurs dans son épiscopat de Rome, Voyons maintenant , en suivant toujours l'antiquité contre la nouveauté , quels sont les droits et les prérogatives que donne aux papes cette primauté ; ce qui est admis par tous les catholiques , et ce qui les partage en des sentimens divers sur ce sujet. Je montrerai , par des faits incontestables, et sans disputer , ce que l'antiquité , qui , malgré les entreprises de la nouveauté , doit régler notre croyance , a constamment cru sur des articles d'une telle importance.
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