CHAPITRE V
Des droits et des avantages que donne la primauté à l'évêque de Rome par-dessus les autres évêques.
Il me semble qu'on ne peut mieux décider cet article que par le décret du concile de Florence, tenu en 1439. Dans cette célèbre réunion qui se fit de l'église latine avec la grecque, après plusieurs longues conférences et de gran-
des contestations quil y eut , durant quinze mois , entre les plus savans hommes des deux églises , sur ce sujet , et sur d'autres articles contestés ; voici ce qu'en définit le concile : Item , nous défnlssons que le Saint-Siège apostolique et le pontife romain ont la primauté sur tout le monde ; que le pontife romain est successeur de saint Pierre prince des apôtres ; qu'il est le vrai vicaire de J.-C. et le chef de toute l'Église , le père et le docteur de tous les chrétiens , et que notre Seigneur J.-C. lui a donné , dans la personne de saint Pierre , le plein pouvoir de nourrir , de régir et de gouverner l'Eglise unii'er selle , suiçant la manière qui est contenue dans les actes des conciles et dans les saints canons.
C'est ainsi précisément que le texte latin , tout conforme à la version grecque , porte : Juxtà euni modum qui et in actibus conciliorum et in sacris canonibus continetur (i) : comme] on le lit dans Blondus , secrétaire du pape Eugène , qui présidait à ce concile , dans Ekius , au traité de la primauté du pape (2) , dans l'évêque de Rokcster , à l'article vingt-
(0 Decad. 3. lo.
cinquième contre Luther (i) , et dans Albert Pighius , au livre quatrième de la hiérarchie : c'est-à-dire, en français, de gouverner l'Église en suivant la manière qui se trouve exprimée dans les actes des conciles , et dans les sacrés canons ; et non pas comme a fort mal traduit Abraham de Candie , quemadmodum etiam , ce qui fait un sens tout contraire et à rintention et aux paroles du concile, comme on le verra manifestement dans un autre endroit de ce traité.
Il suffit maintenant de savoir que la primauté du pape , selon ce concile , lui donne la surintendance sur tout ce qui regarde le gouvernement et le bien de l'Eglise en général , ce qui n'appartient à nul autre évêque , de quelque dignité qu'il soit. Le pouvoir qu'ont les autres évêques de droit divin de gouverner l'Eglise , ne s'étend pas hors de leurs diocèses ; mais celui du pape , comme chef de l'Eglise universelle , s'étend partout où il s'agit du bien général de tous les fidèles, du soin desquels il est chargé ; et cette dignité suprême lui donne bien des droits , dont il n'y a que lui seul qui puisse jouir.
(i) Cap. ultimo.
C'est à lui qu'on s'adresse pour avoir ses réponses sur les difficultés qui peuvent naître en des points qui regardent la foi , la règle des mœurs , et les coutumes générales (i). Nous en avons des preuves évidentes dans les saints Pères , et op. en a vu de nos jours un illustre tîxempltî dans la fameuse lettre que les évêques tle France écri^^rent au pape Innocent.
A lui seul appartient le droit de convoquer les conciles pour le spirituel, et d'y présider par lui-même ou par ses légats. J'ai parlé du droit, sans rien dire du fait qui est en contestation à l'égard de quelques conciles , ce qui ne peut nuire à la primauté ; car, quoiqu'il n'ait pas présidé au premier concile de Constanlinople , que peut-être même il ne l'ait pas convoqué , et qu'il soit très-certain qu'il ne convoqua pas le cinquième , et n'y présida point, malgré sa présence à Constantinople où l'on célébra ce concile ; on ne peut néanmoins douter qu'il n'eût pu l'un et l'autre , s'il l'eût voulu , puisque , dans la lettre que le patriarche Eutychius lui écrit (2) , pour obte-
•■ in
(i) Hieronimus ad Ager. Epist. 2. Innocentîus primus , etc. , etc.
(a) Concil. 5. act. i.
lîîr la célébration du concile , il le prie d'y présider , et que ce patriarche n'y présida qu'à son refus. L'original porte : Prœsi dente nohis vestrâ hcatitudlne , et non pas résidente nohiscum , comme Ta corrompu le ministre Junius» sur une correction faite de sa propre autorité , contre le sens manifeste des paroles qui suivent. Et puis , n'est-il pas hors de controverse que Je pape présida , par ses légats , au concile de Calcédoine , comme il la fait dans presque tous les autres conciles que l'on a depuis célébrés? Je ne parle pas ici du grand concile de Nicée , ni de celui d'Ephèse , parce que je crois avoir montré ailleurs (i) , par des preuves invincibles , non-seulement contre les protestans , mais encore contre le sentiment de quelques docteurs catholiques , que les papes y ont présidé par leurs légats. Ils les ont même convoqué , pour ce qui regarde l'autorité spirituelle qu'ils ont sur les évêques , comme les empereurs , aux droits desquels les rois et les princes chrétiens ont succédé , peuvent convoquer les conciles à l'égard du temporel, par la puissance souveraine qu'ils ont reçue de Dieu sur leurs sujets. En vertu de cette puissance ,
(i) Traité de la vraie Eglise, cliap. 9. sect. 3 etsuiv.
ils peuvent obliger les cvcques de s'assembler en certains lieux , soit dedans , soit dehors leurs états , pour y traiter des choses purement spirituelles , dont ils ne se mêlent que pour faireexécuter , en qualité de protecteurs de l'Eglise , les décrets et les canons de ces conciles qui ne touchent point aux droits de leur couronne. Il est donc certain que les papes ont le droit de convoquer les conciles généraux (i) , et d"y présider.
De plus, comme le pape est en cette qualité , sans contredit , au-dessus de chaque évêque , de quelque dignité qu'il soit , et par-dessus toutes les Eglises et tous les synodes particuliers, on peut en appeler de tous ces évêques et de tous ces synodes à son tribunal particulier. C'est à lui de juger des causes majeures, comme sont celles qui regardent la foi , et qui sont ambiguës , les coutumes universelles , la déposition des évêques , et quelques autres que j'ai marquées ailleurs , et dont le jugement lui appartient et doit lui être rapporté. C'est ainsi que les juges inférieurs que Moïse établit, selon le conseil de Jéthro , jugeaient des causes de moin-
(i)Coucil. Sai'd. Can. 3. 4* 7- Gelas. Imioc. S. Léo, etc.
dre importance , et que les plus grandes élaîént réservées à ce grand conducteur du peuple de Dieu.
• De là vient aussi que le pape a le droit de juger , selon la disposition des canons , des causes des évêques , des métropolitains , de* primats et des patriarches. Cela paraît clairement par le jugement de la cause de saint Athanase , de Paul , patriarche de Constantinople , de Marcel , primat d'Ancyre , d'Asclépas , évêque de Gaze , de Lucius , évêque d'Andrinople , que le pape Jules rétablit dans leurs sièges , dont ils avaient été mal déposés ; et par la cause de Denis , patriarche d'Alexandrie, qu'on avait accusé , et qui se défendit par écrit devant le pape ; enfin , par une infinité d'autres exemples tirés de tous les siècles de l'Eglise , et qu'on peut voir dans mon traité du jugement des causes des évêques. Je me contente d'en rapporter un qui fait admirablement éclater cette suprême autorité du pape. Après la mort d'Epiphane , patriarche de Constantinople, l'impératrice Théodorat, l'une des plus méchantes femmes qui fût jamais , et surtout grande Eutychéenne dans son cœur, et ennemie déclarée du concile de Calcédoine , fit tant , pai: le pouvoir qu'elle s'était acquis
sur Tesprit de l'empereur Justlnien , son mari , qu'Anlhimc fut nommé palriarche , quoiqu'il fût évèque de Trébi/.ondc , occupant ainsi à la fois deux chaires épiscopales , contre la disposition manifeste des saints canons , sans exemple et sans dispense légitime.
De plus , ce méchant homme était et franc hérétique et grand fourbe. Car , quoiqu'il fût non-seulement eutychéen (i) , mais encore le chef de ces hérétiques , il disait néanmoins , pour tromper l'empereur , qui était en ce temps-là bon catholique , qu'il recevait la doctrine des quatre conciles ; mais il ne voulut jamais condamner Eutychès qui avait été condamné par le saint concile de Calcédoine. Cela causa beaucoup de scandale et de trouble dans tout l'Orient. Et comme sur ces entrefaites le pape saint Agapet était venu de Rome à Constantinople (2) , où le roi des Goths Théoda l'obligea de se transporter, pour tâcher d'obtenir de Justinien la paix que demandaient les Goths ; les religieux de Syrie , et plusieurs autres catholiques zélés , lui présentèrent leurs requêtes contre cet intrus hérétique.
(i) Justin. Nov. 42. Kiceph. 1. 17 , cap. g. (2) Concil. Constanti. sub Men- act. i.
So-
Voici sans doute une des plus illustres marques , et une des plus fortes preuves de 1 autorité du Saint-Siège , et de la primauté d'un pape , qu'on ait jamais vues dans l'Eglise. L'empereur qui aimait Antliime , et qui croyait qu'il y allait de son honneur de le protéger comme sa créature , sollicitait pour lui , et témoignait , par son empressement dans cette affaire , qu'il avait envie de le maintenir. Théodora , qui avait encore plus d'intérêt que l'empereur dans la conservation de son patriarche , employait tous ses artifices , et n'épargnait ni offres , ni prières , ni menaces pour éhranler la constance d'un pape qu'elle voyait résolu d'user de tout le pouvoir qu'il avait reçu de J.-G. pour le bien de toute l'Eglise.
L'empire était alors dans un état très-florissant, l'empereur tout couvert de gloire, après avoir subjugué les Vandales eo Afrique ; Gonstantinople dans un grand éclat; Anthime trèspuissant par la faveur de son prince et par la grandeur et la majesté du siège patriarchal de la ville impériale où il se croyait trop bien établi pour craindre qu'on l'en pût renverser. Ftome , au contraire, n'étant plus le siège de l'empire, depuis qu'elle était tombée sous la
— . 5i — domination des Ilérulcs et des Goths , n'avait plus de grand que son nom et ses propres ruines. L'Eglise romaine, tyrannisée par ces barbares, était, si j'ose m'exprimer ainsi, dans les fers des Ostrogoths , qui la traitaient comme one esclave; le pape, contraint de plier sous les superbes commandemens de Théoda , qui l'envoie en Orient pour négocier de sa part, si peu considéré de ce barbare, et si pauvre, qu'il fut obligé de vendre les vases sacrés de son Église , pour avoir de quoi faire ce voyage , se trouvait presque toutseulà Constantinople, sans cour, sans cardinaux» sans train , sans équipage, sans support, et n'étant appuyé que sur sa puissance spirituelle, qui n'était soutenue d'aucune de ces marques éclatantes qui rendent aujourd'hui si vénérable à tout le monde, sa majesté pontificale.
Dans ce triste état, il prononce néanmoins deux sentences foudroyantes contre le patriarche Anthime ; l'une sur-le-champ, par laquelle, à cause de son intrusion qui était manifeste , il le dépose du patriarchat , et met à sa place le prêtre Mennas , qu'il voulut lui-même ordonner évêque et patriarche de Constantinople ; et l'autre , peu de temps après , pour le crime dhérésie, dont il était fortement prévenu, ordon-
— binant que s'il ne s'en purgeait en obéissant aux sacrés canons, il fut encore déposé de son évêché de Trcbizonde.
Comme le saint père mourut cette même année, la sentence ne fut exéculée que Tannée suivante (i), dans un concile tenu par Mennas à Constantinople, où Anthime, qui ne voulait jamais condamner Eutychès, fut privé de Fépiscopat de Trébizonde et de toute dignité sacerdotale, selon l'ordonnance du pape.
Ce qu'il y eut en ceci de plus merveilleux, c'est que Justinien reconnut cette suprême autorité du pape, à laquelle il se soumit et y joignit la sienne comme protecteur des canons, pour faire exécuter la sentence. Il fit connaître à Antbime , cette célèbre constitution qu'on peut voir dans ses novelles , collection dixième de ses authentiques, où il dit positivement qu'il a été justement déposé par le pape, tant parce qu'il s'était introduit, contre les sacrés canons , dans la chaire de Constantinople, que parce qu'il ne voulait pas condamner ceux qui avaient été condamnés par les conciles (2). Y eût-il
(i) Anno 537. ConcU. subMen. act. 4- (i) Neque ipse abdicare auctores inipiorum dogniatuin qui priiis a sanctis synodb pcrcussi fuerant. Just. Nov. 4^*.
jamais un clTct plus admirable de raùtorité et de la puissance spiriluclle du vicaire de J.-C. !
Mais avant que de finir, il faut qu à roccasion de ce concile de Conslantinoplc sous Mennas, je fasse voir la prodigieuse ignorance de Calvin en ce qui regarde Thisloire de l'ancienne Eglise. J'ai dit dans Thistoire du calvinisme, et je le dirai encore ici , que cet hérésiarque n'étant jamais entré dans les écoles de théologie, n'entendait rien du tout à cette science sacrée; cependant elle est la clé absolument nécessaire pour entrer dans l'intelligence des sentimens et des sentences des saints Pères, qui contiennent les principes de la bonne théologie, comme on les trouve en un bel ordre dans le maître des sentences. Son ignorance se produit encore d'une manière bien plus pitoyable, quand il entreprend de prouver ses nouvelles opinions, par l'histoire ecclésiastique où il ne connut jamais rien. En voici la preuve évidente :
Ce novateur qui en veut principalement à la primauté du pape, dit en cet endroit (i) , pour la détruire , que INIennas présida au cinquième concile, et que le pape y étant appelé , ne lui contesta pas la place d'honneur, et souf-
(i) Calv. Inst. l. 4, ch. 7.
frit sans difficulté que ce patriarche de Constantiiiople y présidât. Quelle ridicule bévue! il y avait déjà long-temps que Mennas était mort , quand on célébra le cinquième concile , qui se tint Tan vingt-septième de l'empire de Justinien; et Mennas mourut Tan vingt et unième du même empereur, comme Calvin l'aurait appris, s'il eût jamais lu les décrets du sixième œcuménique (i), acte troisième. Gomment donc ce défunt aurait-il présidé à ce concile, qui ne se tint que cinq à six ans après sa mort, sous son successeur Eutychius?
Que si, pour excuser cette bévue, on veut dire que Calvin , par ce concile , entend celui qui fut célébré par Mennas, on le rend encore aussi ridicule; car outre que ce concile particulier est bien différent de celui qu'on appelle le cinquième, et qui tient ce rang parmi les œcuméniques, le seul pape qui fut à Constantinople, du temps de Mennas, savoir saint Agapet était mort avant ce concile (2) où Mennas l'appelle san père de sainte et heureuse mémoire.
Et comment Mennas, quand ce pape eût
{ij Concil. 6. act. 3.
(1) Act. 4.
encore été vivant, eut-il osé prendre en sa présence la première place , lui que ce pontife avait fait patriarche, lui qui proteste dans ce même concile qu il est soumis au Saint-Siège, lui enfin qui connaît les sentimens de l'empereur Justinien, qui déclare hautement que le pape est le chef de tous les saints prélats de Dieu, et qui veut que son patriarche de la nouvelle Rome, ait la seconde place après le Saint- Siège apostolique de l'ancienne Ftome? Ainsi, de quelque côlé que se tourne Calvin, il trouvera toujours un mort, pour celui qu'il croyait vivant, et comme on sait fort bien que Dieu ne l'a pas favorisé du don des miracles, il ne pourra jamais le ressusciter, pour le placer où il n'y a que son extrême ignorance qui Fait pu mettre. C'est par le m.ême défaut de lumières, joint à une ridicule hardiesse , que pour ôter la primauté au pape, il prend Nice en Thrace pour Nicée en Bithynie ; le pape Jules pour Sylvestre ; le premier lieu pour le dernier , en citant Sozomène (i) ; qui commençant par celui-ci, dans le dénombrement des patriarches, remonte par ordre jusqu'au premier, où il met les légats du pape , en parlant du premier concile , au-
(i) Lib. I. cap. iG.