LA SCIE D UN SOURD
Le médecin lui dit : « — Très bien restons-en là, a Le traitement est fait : vous êtes sourd — voilà « Gomme quoi vous avez cet organe de perdu. » Et Lui comprit trop bien, n'ayant rien entendu.
« C'est très drôle, mon Dieu, vous daignezdonc me rendre
« Le cerveau comme un bon cercueil,
« Par raccroc, à crédit, je vais pouvoir entendre
a Comme je fais le reste : — à l'œil! —
« Mais gare à l'œil. Alors ! jaloux, gardant la place a De l'oreille au clou... Non, à quoi sert de braver, « Moi qui sifflais si haut le ridicule en face ? « En face et bassement, il pourra me baver.
a Je suis un mannequin à fil banal. — Demain « Dans la rue un ami peut me prendre la main,
« En me disant : — Vieux pot ! . . .vieille huître ! En radouci. « Et je lui répondrai : — Pas mal et vous, merci!
o C'est un bonnet de laine enfoncé sur mon âme
a Et (coup de pied de l'âne, hue!) Une bonne femme
« Sous mon nez peut me plaindre à pleins cris, à pleins co
a Sans que je puisse au moins lui marcher sur Bes cors.
« Bête comme une vierge et fier comme un lépreux,
« Quand je suis dans le monde, on dit : Est-ce un gâteux,
« Est-ce un anthropophobe, un poète à rebours? — »
« Eten haussantl'épaule :« Ah! canon, c'est unsourd. »
« Ridicule tourment d'un Tantale acoustique! « Il voit voler des mots que je voudrais manger a Comme un crève-de-faim reluque la boutique a D'un restaurant chicard, au lieu d'un boulanger.
« Oh que ne puis -je encore entendre, sur du plâtre
« Une coquille d'huître; un rasoir, un couteau
« Grinçant dans un bouchon ou limant de l'albâtre,
« Un os vivant qu'on scie, un discours, un piano !
a Mon revolver, encor, me pourrait à l'oreille « Cracher un demi-mot, comme un vague écho lourd « Dans la suite à demain. Mais demain ne s'éveille « Jamais... jamais, demain est encor bien plus sourd.
« Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête, « Bats, en pantenne, à faux, ce vieux tam-tam fêlé « Pour qui la voix de femme est comme une sonnette « Ou, si le timbre est doux, un moucheron ailé.
« Je lâche ma pensée en mots qu'en l'air je jette « De chic et sans savoir si je parle en Indou « Ou peut-être en Canard comme la clarinette « D'un aveugle trop bu qui se trompe de trou.