‹ Tristan CorbièreChapitre 8 sur 20 · UN RICHE EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

UN RICHE EN BRETAGNE

Savez-vous ce que c'est qu'un vieux pauvre en Bretagne, Vous, pouilleux de pavé sans eau pure et sans ciel ? Lui, c'est un philosophe errant dans la campagne ; Son pain noir est bien sec, mais pas beurré de fiel, Et quand il n'en a pas, il va dans une crèche ; Une vache lui prête un peu de paille fraîche ; Il s'endort rêvassant pour demain un bon Dieu, Et, le matin, se lève en bâillant au ciel bleu.

Voilà tout ! — Quand on a quelque chose, on lui donne, Il rit et se secoue, alors, tousse et rognonne Un pater en latin, et la canne à la main Il reprend sa tournée en disant : à demain.

S'il faisait quelque chose, il perdrait la pratique. Il doit garder intact son vieux blason mystique; Il faut qu'il soit un pauvre. — Au coin de tout foyer, Il a son trou, tout près du grillon familier. Il porte les cancans, il sait plus d'une histoire A faire froid au dos, quand la nuit est bien noir«... Et, l'on ne sait pas trop, on dit que, sur le seuil, Il peut bien vous jeter, s'il veut, le mauvais œil. Mais il n'est pas méchant, il va dans les familles Proposer ou chercher un parti pour les filles. Alors il est de noce, on le place au milieu Du gala; 'cest pour lui qu'est la part-du-bon-Dieu. Dieu doit être content, car il est ramassé Toujours le lendemain au revers du fossé.

Ah ! s'il avait été connu du doux Virgile,

Il eût été classé par Monsieur Delille

Comme un « trop fortuné s'il connut son bonheur ».

Il le connaît, allez ! ce marmiteux seigneur.

Montagne d'Arrez.

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