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Cette figure exprimant une violente et douloureuse excitation, en même temps qu'une sorte de contrainte convulsive de l'âme, accompagne, à plusieurs reprises, le dialogue qui suit, par exemple, les paroles d'Iseult : « Puisque tous les hommes s'inclinent devant lui — Da die Màimer sich ail ihtn vertragen )> et se traduit en des accords d'un caractère noble et solennel.
Après la véhémente conclusion : « Qui doit maintenant frapper Tristan? — Wer niuss mm Tristan schlagen ?y> lorsque s'achève ce thème passionné, réapparaît au milieu du morne silence l'éloquent motif du regard dans la réponse grave et sombre de Tristan : « Puisque Morold te fut si cher, reprends maintenant cette épée — War Morold dir so werth, mm wieder nimm das Schwert)') suivie de ces mots rapides et brusques: «Et dirige-la d'une main ferme et sûre — undfiihr es sicher tmd /est » appuyés par deux accords vivement frappés à l'orchestre; et aussi,
5o TRISTAN ET ISEULT
dans la phrase vocale soutenue : « Lorsque ton regard pénétrant me vola mon image — Als dein messender Blick mein Bild sich stahl ».
La troisième partie de la scène qui conduit, par une transition passionnément mouvementée, à la décision suprême, est plusieurs fois accompagnée par la forme ci-dessus du motif principal; au début, lorsque dans ce moment d'extrême anxiété, brusquement interrompu par les cris bruyants des matelots, Iseult fait signe à Brangaine de préparer le breuvage ; et, ensuite, sur une étrange métamorphose du motif du regard, accompagnant le dernier discours d'iseult, qui parodie dédaigneusement le langage de Tristan : « Mon oncle et seigneur regardez-la bien ! — Mein Herr und Ohm, sich die dir an », simultanément, les motifs de la Mort et du Destin commencent alors à prévaloir, le premier, tout de suite après les exclamations des matelots, sur ces mots significatifs: «Où sommes-nous? — Tout près du but — Wo sind wir? — Hart am Zielf)^ et, de nouveau, après la reprise des cris des
^ Pour Iseult, le but, c'est la mort. Le motif de la mort qui réapparaît ici, accompagnant cette re'ponse d'Iseult «tout près du but» est un exemple frappant de l'adaptation constante de la musique au sens intime des paroles. (Note du traducteur.)
LE PREMIER ACTE 5l
matelots : « Dans un instant nous serons devant le Roi Marke — In kurzer Frist stehn wir vor Kônig Markey>; le second motif apparaît surtout, avec sa note lugubre, à la fin du chant moqueur d'Iseult, quand elle donne son ordre décisif et menaçant. La troisième et courte exclamation des matelots: « Lâchez le câble! Jetez l'ancre — Auf das Tau! Anker los!y> déchaîne alors, dans le cœur de Tristan, comme une tempête passionnée, la résolution de mourir : « Détachez l'ancre! Le gouvernail au courant — Los den Anker! Das Steiier dem Strom» et son serment d'expiation s'exprime en im chant grandiose consacré à la mort, se poursuivant, sur son propre motif héroïque : « L'honneur de Tristan
— sa suprême fidélité — l'infortune de Tristan
— son défi audacieux ! — Tristan^ s Ehre—hôchste Treu! — Tristan' s Elend — kïihnster Trotz!y et, ensuite, sur le triomphant motif de la mort : « Doux breuvage de l'oubli — je te prends saiis crainte ! — Vergessens giitiger Trank — dich trink' ich sonder Wank!». Tout aussitôt, quand Iseult arrache la coupe à Tristan pour boire aussi la mort avec lui, revient le motif du regard, comme le messager de la vérité, au milieu des sons harmonieux qui préparent les premières manifestations de leur amour.
La quatrième partie de la scène^ après une courte lutte mêlée d'une hésitation confuse où se traduisent de la manière la plus expressive les grands incidents psychologiques qui précèdent, reproduit de nouveau tous les motifs d'amour du prélude. Interrompue d'abord par les cris des matelots : « Salut au Roi Marke ! — Heil Kônig Marke » et par les lamentations de Brangaine, la musique répand encore une fois les flots merveilleux du cantique d'amour : «Qu'ai-je rêvé de l'honneur de Tristan? — Was tràumte mir von Tristan' s Elire » (motif 7 et 4) qui, avec une intensité de délices toujours croissante, s'élève à l'extase de l'allégresse : « Comme nos cœurs s'exaltent et palpitent — Wie sich die Herzen wogend erheben'» (5) et aussi après l'introduction de la forme en accords (8) : «Soudain dans le cœur — la joie débordante — Jach in der Briist — jauchzende Lust-h ces flots d'harmonie se développent, comme à l'infini, en une brûlante et joyeuse mélodie d'amour.
Aux paroles de la fin, longuement soutenues : (( Suprême volupté d'amour ! — Hôchste Liebeshisty> se mêle déjà le motif des exclamations des matelots qui sert lui-même d'introduction aux vigoureux chants de joie de la foule saluant le pays et son Roi. Le simple thème de ce chant
se joint à une légère transformation du motif de la mer. Accompagnant les paroles de Kourvenal * : « Voici des nacelles qui s'approchent portant le seigneur Marke avec la suite brillante de sa cour, — Mit reichem Hofgesinde dort auf Nachen naht Herr Marke ■>•) le thème des matelots se développe alors en un rythme animé, pendant que les barques s'approchent gaiement balancées sur les flots.
JÈLZM-
1 On observera, dans cette scène émouvante où les amants, emportés et égarés par leur passion, restent comme étrangers à ce qui se passe, le contraste de ce chant de Kourvenal, empreint d'une joie si sereine; tout triomphant, sans se douter des angoisses désespérées de son maître et pendant qu'Iseult, éperdue et inconsciente, se laisse couvrir par Brangaine du manteau royal, Kourvenal mêle sa voix aux cris d'allégresse des matelots acclamant l'arrivée du Roi Marke. Toute cette fin d'acte est d'une grandeur incomparable.
(Note du traducteur.)
Chant d'allégresse de la foule. (Jitbelgesang der Mcnge.)
//(?/// Kô-nigMarke,Hetl!
Sa- lut! Roi Marke, salut!
Après un court intermède, décousu et agité, des mélodies d'amour, Iseult: «Où suis- je? Est-ce que je vis? Quel breuvage? — Brangaine: Le breuvage d'amour! — ÏVo bm ich? leb ich? ha welcher TVa;^^? Brangane: Der Liebestrank .'•)-) et après le grand cri de désespoir de Tristan sur le motif de la souffrance : «O délices perfides ! O bonheur cruel ! — O Wonne voiler Tïicke ! O truggeweihtes Glûckey), les vagues tumultueuses des quatre motifs joyeux, celui de la mer, des cris des matelots, la fanfare et le chant de jubilation : «Salut à Cornouailles! — Korttwall HeillD semblent submerger les amants éperdus et inconscients, et le rideau tombe rapidement sur le pénétrant motif du désir qui revient une dernière fois au milieu du fortissimo des fanfares.
Le deuxième acte de Tristan et Iseult, la rencontre nocturne des amants, se compose de trois scènes : L'attente, la réunion, la découverte.
L'attente du bien aimé est déjà merveilleusement rendue par l'introduction musicale où l'on se sent comme plongé dans les transports délicieux, quoique inquiets, d'un cœur plein de désirs, soupirant vers le bonheur que lui présagent les ombres approchantes du soir, au milieu du silence rêveur d'une nature embaumée. Mais que signifie, dans cette calme atmosphère, le cri strident par lequel l'introduction commence ? C'est le thème principal de toute la grande scène d'amour, le motif du jour, qui en exprime l'idée fondamentale et qui, en conséquence, mérite ici une mention spéciale.