PREFACE
mandes. Que de phrases s'attaquent hardipient par le verbe ! Que de robustes raccourcis ! Que d'inversions audacieuses ! Que de nuances imprévues résultant des combinaisons de mots composés ! L'article ne se présente pas régulièrement comme en français. Facilement on le rejette. Fréc^uemment n relie les différents membres d'une longue phrase, laquelle, mise en notre idiome, traîne et s'embarrasse quoi qu'on en ait. Tout prend, en somme, un aspect violemment septentrional, souligné par une fermeté d'accentuation tonique inconnue chez nous. Il est clair qu'en ces conjonctures la traduction plus ou moins littérale, équîrythmique, ne donnera jamais rjen que d'abrupt et d'étrange. Que si, pourtant, on veut traduire des poèmes écrits suivant les caractères du parler germanique en bon français d'académie, il faut les séparer de toute notation musicale. Le bon français d'académie substitué à l'allemand déplacerait la plupart des membres de phrase, détruirait les intimes rapports de la parole au chant, se déroberait, presque fatalement, aux exigences prosodiques, sacrifierait l'unité de la conception et de l'expression. Mieux vaut cent fois prendre un texte musical comme il est, l'aborder en musicien et lui laisser sa forme authentique. Est-ce un si grand mal, au bout du compte, qu'un ouvrage allemand sente son origine dans tout dialecte étranger?
Alfred Ernst, qui avait commencé cette traduction de Tristan et /solde, à laquelle son nom reste justement attaché, n'eut jamais une autre doctrine en matière de version d'œuvres lyriques. 11 estimait qu'il n'appartient à personne de travestir le drame d'un Wagner en le soumettant à aes conditions qui ne sont pas les siennes. A son exemple et en continuant son travail, nous avons cnerché à ne pas sortir des conditions vraies. Ce n'est pas un goût particulier, c'est l'union des paroles allemandes et de la musique qui commande ces tours elliptiques, ces inversions et ces rudesses. D'aucuns en pourront sourire. Qu ils veuillent bien envisager, néanmoins, les difficultés de la tâche et se dire, au surplus, que nous eussions désiré faire beaucoup mieux. Mais qu'ils nous rendent aussi cette justice, que pous avons reproduit le plus possible le mouvement du style, laissé à leur place la plupart des mots importants, conservé les images, fait droit aux rythmes et aux accents et pris souci de la vocalité autant qu'il était en nous. £t puisse notre travail, en dépit de ses défauts inévitables, contribueià procurer à quelques-uns la sensation et le sentiment voulus par le maître!
M°" Richard Wagner a honoré de son suffrage la version d Alfred Ernst, achevée par ses amis, en la désignant à M. Lamoureux pour ses magnifiques représentations de Tristan à Paris. Je saisis l'occasion de lui adresser publiquement notre hommage de reconnaissance.