GILLES DE RETZ
— Ne te semble-t-il pas, Méfraie, disait Tristan à la vieille femme pendant que Baal continuait sa course fantastique, que ce château qui se confondait tout à l’heure dans la nuit, brille d’une étrange façon?
— Oh! c’est qu’il ne manque pas de feux à l’intérieur. Tu as voulu voir l’enfer, je t’y mène; mais sois tranquille, tu y seras bien reçu et par nombreuse compagnie. C’est la bonne heure. Allons, Baal, allons.
Et l’animal, à la voix ou plutôt au sifflement de la sorcière, doubla de vitesse, ce qui semblait impossible.
Cependant l’espace diminuait, et le jeune homme ne perdait pas de vue le château, dont ses yeux perçants comrnen- * çaient à distinguer les détails malgré l’obscurité.
— Méfraie! est-ce que je me trompe, dit-il? Il me semble que ce château est entouré d’arbres, et que ces arbres sont chargés de feuilles vertes comme en plein été.
Tu ne te trompes pas, répondit la sorcière. — Tu le vois, Satan fait bien les choses.
On était arrivé, Baal s’arrêta.
Le château apparaissait dans toute sa magnificence, ax T ec toutes ses fenêtres éclairées et brillantes comme d’immenses escarboucles, avec ses dentelures élégantes qu’un rayon de la lune détaillait, et avec ses cris et ses chansons d’orgie, qu'emportait le vent. L’hiver et le froid semblaient irrités de voir qu’on les chassait avec des rires et des chants, et la bise soufflait aux alentours de cçtte ruche de pierre pleine
de bourdonnements joyeux, avec plus de force et de rage qu’en aucun autre endroit.
Arrivé devant le pont-levis, Baal se mit à hennir; on eût dit qu’il connaissait le lieu où il était et qu’il y venait avec joie.
Au hennissement de Baal le pont-levis s’abaissa.
Tristan et la Méfraie entrèrent sans que personne leur demandât où ils allaient.
— Ce château n’est donc pas gardé? demanda Tristan.
— Il se garde tout seul, répondit la vieille.
A peine notre héros fut-il entré dans la cour, qu’il respira nu air tiède et parfumé comme celui d’une serre, et cependant il avait toujours au-dessus de sa tète le môme ciel nébuleux, seulement ses pieds foulaient un gazon vert et moelleux comme un tapis.
Ce printemps intercalé de force dans l’hiver, était plus ' mystérieux et terrible que le désert, le froid et la faim.
Ce n’était pas à cela que Tristan s’attendait, il jeta les yeux autour de lui et il s’arrêta: il crut avoir peur.
— Il est encore temps de reculer, lui dit la Méfraie à qui n’échappait aucune des impressions du jeune homme. Si tu hésites, parlons.
— Non pas, entrons, fit Tristan.
— Suis-moi donc alors.
La Méfraie passa sous une voûte magnifiquement éclairée, et se trouva en face d'un escalier qui était loin de ressembler aux escaliers sévères du château de Karnac. Il était couvert de tapis, les murs avaient disparu sous des tapisseries splendides, et des figurines d’argent de six pieds de haut, placées de distance eu distance sur les marches de cet escalier, supportaient des torches allumées. Dans de larges pots de marbre blanc, des fleurs du Sud aux feuilles épaisses, aux pétales évasés avaient été placées entre ces figurines, et complétaient de leurs parfums vivaces l’ardeute atmosphère qui régnait sous cette voûte.
La Méfraie monta, suivie de Tristan, silencieux et étonné.
Les cris étaient devenus distincts, et alors on put entendre
les paroles que disaient les convives. Arrivé sur le carré du premier étage, la Méiraie poussa, non pas la porte qui conduisit à la salle du festin, mais une petite porte qui se trouvait prise dans la tapisserie et qui s’ouvrait par la pression d’un ressort caché. Elle lit signe à Tiistan de marcher derrière elle, et ayant suivi un corridor circulaire, elle arriva à une chambre richement ornée, niais déserte en ce moment. Là, soulevant une tapisserie qui était la seule séparation qu’il y eût entre cette chambre et celle d’où partaient les cris, elle dit à Tristan :
— Regarde!
Tristan, passant sa tête au-dessus delà sienne, regarda.
Dans une salle longue, dont le plafond était une mosaïque repiésentant des armoiries de toutes sortes, dont les murailles étaient chargées d ai mures dorées, de statues de femmes, de bannières aux mille couleurs, de girandoles aux branches innombrables, de vases antiques de bronze, d’argent et de inarbre vert, étaient couchés comme des Romains, autour d’une table en forme de fer à cheval, des hommes et des femmes, et le plus vieux des convives n’avait pas vingtcinq ans. La table étincelait aux feux des flambeaux, couverte qu’elle était de coupes, d’aiguières, de vaisselles et de embellies dur versant sur la table les fleurs et les fruits de l’automne. Il y avait la une dépense inouïe de force, de jeune-se et d amour.
L’air était imprégné d’aromes étranges. Ce n’étaient que rires et que cris. Jamais, en une seule nuit, plus grande prodigalité, ne fut faite des biens terrestres. Toutes ces femmes, paréesde joyaux et de pierreries, les joues empourprées par le plaisir, les lèvres rougies par le vin, pressaient les fruits dans leurs mains Unes et souples.
Ils étaient vingt environ, tous jeunes, tous beaux, comme l’avait dit la Méfruie.
Parmi ces folles, il y en savait que leurs mères avaient vues naitre avec joie et reçues comme une consolation. Parmi ces jeunes hommes, il s’en trouvait qui, venus au monde pour soutenir un grand nom et devenir les soldats du bien,
avaient enseveli leur mère en riant et blasphémé le nom do leur père. Cadavres vivants, rien ne battait plus chez eux à ia place du cœur. Ils avaient livré tour à tour à la débauche et au mal leurs illusions, leur vertu, leur courage.
— Ce n’est pas cela que je veux, dit Tristan tout bas à la Méfraie, ce n’est pas à ces hommes que je veux ressembler.
— Regarde celui-là, fit la sorcière, et elle montrait un des convives que Tristan n’avait pas remarqué, peut-être parce qu’il 11e se trouvait qu’à quelques pas de lui.
En effet, celui qu’elle indiquait ne ressemblait pas à ses compagnons. Grand, plein de vie, l’œil noir et perçant, les traits énergiques, il semblait plus fort à lui tout seul que tous ses compagnons réunis.
Au moment où Tristan l’apercevait, il prenait d’une seule main une des lourdes amphores que traînaient les enfants et la posait sans efforts sur la table. Après quoi il vida sa coupe d’un seul trait, et quoique ce fût peut-être la vingtième qu’il vidât ainsi depuis le commencement du repas, rien en lui n’annonçait l’ivresse.
— C’est là ton maître! demanda Tristan à la Méfraie.
— Oui, répondit celle-ci, c’est Gilles, seigneur de Retz, un des plus nobles, des plus riches et des plus puissants seigneurs de la Bretagne.
Après un moment de silence et de contemplation elle reprit :
— Allons, Tristan, vois-tu parmi toutes ces femmes une femme qui puisse te faire oublier Alix?
— Non.
— Veux-tu ta part de ces joies?
— Non, je veux parler à cet homme! et du doigt Tristan montrait celui que la Méfraie lui avait montré quelques instants auparavant.
Cet homme ne se mêlait que par sa présence à la folie des autres convives. On eût même dit qu’elle lui répugnait. Il avait l’œil trop profond pour se contenter de ces stériles jouissances.
— Attends-moi, dit la Méfraie à Tristan. Et laissant tom-
bor la portière entre elle et lui, elle entra dans la salle et s’en alla frapper sur l’épaule de Gilles de Retz.
— Ah! c’est toi, lit celui-ci eu se retournant; sois la bienvenue. Viens-tu m’apporter ou ine demander quelque chose?
— Te demander, répondit la Méfraie.
— Que veux-tu?
— Sortons d’ici, il n’y a pas moyen de s’y entendre.
En disant cela la Méfraie disparaissait par où elle était entrée, et le jeune homme la suivait sans qu’aucun des convives, au milieu de l'effroyable bruit qui se faisait, se fût aperçu de l’apparition de l’un et de la disparition de l’autre.
— Maître, dit la Méfraie en montrant Tristan du doigt à celui qu’elle avait été chercher, voici un protégé à moi qui a besoin de ta science. Veux-tu faire quelque chose pour lui?
Tristan se leva.
— Qu’il parle, lit d’une voix grave l’homme au regard profond; d’autant plus, Méfraie, tu le sais, que j’aime depuis longtemps ton protégé.
— Vous méconnaissez, monseigneur? demanda Tristan.
— Oui, de nom et de réputation seulement. Mais je connais votre force merveilleuse, je-sais que votre ûme comme votre corps est ardente, vigoureuse, indomptable; et c’est pour cela que je vous aime. Moi, je sais aussi qu’avec une üme pareille, toute supériorité gène, tout frein blesse, et c’est pour cela que vous êtes venu à moi. Me suis-je trompé? — Non, monseigneur, car tout cela est vrai.
— N'est-ce pas, messire, qu’ilestdur, quand on sent battre dans sa poitrine un cœur bouillant et ambitieux, de n’avoir ni fortune, ni aïeux, ni blason, et qu’on est prêt à vendre son iime au premier qui pourra vous donner ia place qu’on ambitionne et le titre qu’on rêve?
— C’est le marché qu’il veut faire, dit la Méfraie, quis’élait accroupie dans un coin de la chambre.
— Est-ce vrai, Tristan?
— Oui, monseigneur ; mais ce n’est pas le tout, il me faut encore autre chose.
— Un philtre d’amour, peut-être?
— Oui, répondit-il d’une voix sombre.
— Et vous avez compté sur moi?
— Oui.
— Vous me croyez donc une puissance surnaturelle, vous croyez qu’elle existe?
— Je crois qu’il doit y avoir pour ceux qui souffrent, sans avoir rien fait pour cela, uu moyen de ne plus souffrir avant la mort.
— Vous avez raison, messire.
Le bruit de l’orgie diminuait sensiblement; l’hôte souleva la tapisserie, et regarda la salle qu’il venait de quitter.
Presque tous les convives dormaient, hommes et femmes, les uns sur les lits, les autres sur le sol. Deux ou trois groupes continuaient encore une de ces conversations où les mains se touchent, où les regards se confondent; mais la pâleur et rabattement de ceux qui causaient ainsi prouvaient qu’ils appartenaient déjà moitié à l’ivresse, moitié au sommeil, et qu’ils n’avaient plus aucune perception des choses extérieures. Les riches étoffes, les joyaux et les coupes d’or jonchaieut les tapis de la salle.
Les enfants eux-mêmes, étourdis par tout ce qu’ils avaient vu et entendu, dormaient, ceux-ci debout et appuyés,conlre les piédestaux des statues, ceux-là sur les mêmes lits que les convives.
— Va tout préparer, Méfraie, dit l’hôte. .
— Lequel prendrons-nous? dit la vieille en s’approchant de son maître, qui lui montra un enfant adossé à la muraille. *
La Méfraie marcha comme une ombre jusqu’à cet enfant, et, avec une force dont on l’eût cru incapable, elle le souleva de terre et le jeta sur son épaule, sans que le pauvre petit se réveillât, tant son sommeil était profond.
— Passe devant, continua Gilles, nous te suivons.
La vieille disparut.
— Messire, dit alors le sire de Retz à Tristan, pour qu'un homme soit fort et puissant, il faut qu’il ait comme vous, deux chiens avec lesquels il puisse affronter tous les dangers, un cheval avec lequel il puisse franchir toutes les distances,
et un cor comme celui-ci, ajouta Gilles, avec lequel il puisse évoquer même les morts, quand il a besoin du passé. Prenez ce cor d’argent, mossire, il vous servira en temps et lieu.
El en disantcela, le seigneurde Retz retirait le corde son cou et le passait au cou de Tristan.
Celui-ci allait le remercier, lorsqu’il tressaillit malgré lui à l’écho d’un gémissement qui lui sembla le dernier cri d’une créature humaine se débattant contre la moit.
— Avez-vous entendu, monseigneur? lit Tristan presque avec effroi.
— Oui, répondit Gilles, avez-vous peur?
— Non; mais quel est ce cri?
— Ce n’est rien. C’est la Méfraie qui nous prévient qu’elle nous attend.
Tous deux disparurent par la porte qu’avait franchie la vieille en emportant l’enfant. Après avoir marché quelques instants dans un corridor sombre, Gilles poussa une porte et fit entrer Tristan dans une chambre tendue de noir et faiblement éclairée par une lampe de fer posée sur une espèce d’autel.
— Tout e3t-il prêt? demanda Gilles.
— Oui, répondit la Méfraie en jetant un voile noir sur un objet qui gisait à terre et que l’obscurité empêchait de distinguer. Le voile, quand il eut recouvert l’objet, dessina les plis que dessine un drap jeté sur un cadavre.
La Méfraie prit une coupe d’airain pleine de liqueur rouge et chaude, et la posa sur l’espèce d’autel qui occupait le fond de la chambre et dont seulement Tristan put remarquer les détails.
C’était un autel de même forme que les autels destinés à l’office de la messe, avec la différence que celui qui officiait appelait Satan au lieu c’invoqner Dieu.
— Signez-vous de la main gauche, dit Gilles à Tristan.
Celui-ci obéit.
— Éteins cette lampe, ajouta le comte en se tournant vers la Méfraie.
Ce qu’elle fit aussitôt, et la chambre se trouva ploDgée dans
une obscurité complète. Mais on eût dit qu’un invisible feu commençait à l’éclairer, car les silhouettes des personnages avec lesquels, il se trouvait se dessinèrent aux yeux de Tristan en ligne brillante, tandis que le reste du corps se maintenait dans l’ombre.
Gilles officiait, servi par la Méfraie.
Alors Trislan vit distinctement celle-ci offrir au prêtre sacrilège la coupe dont le contenu brillait comme une flamme, et Gilles la lever en marque d’offrande comme le prêtre offre au Seigneur le vin qui représente le sang divin.
— Approchez-vous, dit le comte en se tournant vers Tristan et en lui présentant la coupe.
— Que faut-il faire? demanda celui-ci.
— Boire la moitié de ce que cette cou' e contient. (
Tristan prit la coupe et la porta à ses lèvres, mais au moment de boire, il recula la tête et devint si pâle que sa pâleur parut dans l’ombre.
— Quelle est cette liqueur? demanda-t-il d’une voix sourde.
— Bois, lui répondirent ensemble Gilles et la Méfraie.
— Elle a la couleur du sang humain.
— Bois.
— Elle est chaude comme si la victime respirait encore. Et machinalement, Tristan jetait les yeux sur l’objet que recouvrait le voile noir.
— Bois, lui répondit-on une troisième fois.
-As-tu peur? lui dit la Méfraie tout bas.
Tristan porta de nouveau la coupe à ses lèvres et en but la moitié; il lui sembla qu’il buvait du feu, et son front devint brûlant.
— Maintenant, dit Gilles, que tu as communié sou3 l’espèce du sang huinaiu et que tu es propre à recevoir notre Dieu, écoute.
En même temps Gilles ouvrait un livre posé comme l'Évangile sur un pupitre de bois, et mettait la main sur le livre entr’ouvert.
On eût dit que ce livre était écrit en caractères de soufre, car une fumée bleuâtre glissa entre les doigts de i’officiant,
doigts blancs et immobiles comme s’ils eussent été do marbre, et l’écriture magique apparut en lettres de feu, s'effaçant à mesure que l’évocateur la lisait,
— Dans trois jours, tu dois quitter le cbSleau que tu habites, lit Gilles d’une voix grave.
— C’est vrai, murmura Tristan; faut- il partir ou rester?
— Il faut partir.
— Bien.
— Tu traverseras la plaine de Poitiers pour te rendre à Cbinon.
— Après?
— Tu t’arrêteras à l’endroit de cette plaine où il y a un tombeau.
— Le tombeau du Sarrazin.
— Oui, une pierre énorme, presque un rocher, couvre ce tombeau. Tu soulèveras cette pierre et tu descendras dans le sépulcre.
— Moi? üt Tristan étonné.
— Toi.
— C’est étrange !
— Pourquoi? demanda Gilles, les yeux toujours fixés sur le livre magique.
— Parce qu’il y a une prophétie dans la maison de Karnac au sujet de ce tombeau.
— En effet, je le vois ici; n’est-ce pas cela?
Retz et Karnac ayant mêlé leur sang.
Rompra le scel qui sept siècles regarde; Lors on verra noir Maugrabin issant Du vieil sépulcre où chevalier le garde.
— Oui, c’est cela, répondit Tristan. Mais que veut dire cette prophétie?
— Elle veut dire qu’un jour, cette pierre qui couvre la tombe du Sarrazin sera levée par un descendant des deux familles Retz et Karnac.
— Mais, dit Tristan d’une voix tremblante, je ne suis ni votre parent ni celui d’Olivier.
— Le livre s'efface, répondit Gilles, toujours avec la même gravité. L’ordre reste. Tu soulèveras la pierre, l’avenir est dessous; mais jusque-là, silence.
— Merci, monseigneur, lit Tristan, l’ordre sera exécuté.
Au moment où Tristan, qui s’était agenouillé pour entendre ce que le comte lui disait, se relevait, celui-ci se pencha vers la Méfraie et lui dit à mi-voix, sans que le jeune homme pût l’entendre :
— C’est lui !