LA ME FU AIE
A la grande agitation delà comtesse, avait succédé un abattement profond. Elle s’était laissée tomber sur un siège, et elle songeait.
— Ma mère, fit Alix en se rapprochant, souvenez- vous que vous m’avez promis de ne rien dire à mon cousin de la confidence que je viens de vous faire. D’ailleurs, c’est peut-être à tort que nous nous alarmons. Ce Tristan est un caractère sauvage et farouche, et j’ai peut-être été plus épouvantée de son aveu que cela ne le méritait. Il m’a même semblé plutôt triste que menaçant; malgré tout, il y a en lui un côté attractif, et deux ou trois fois j’ai été sur le point de lui tendre la main et de lui dire que non-seulement je lui pardonnais, mais encore que j’oubliais ce qui s’était passé.
Alix, avec sa bonté d’ange, essayait de réparer le mal
qu'elle avait fait; elle excusait déjà celui qu’elle accusait quelques minutes auparavant. La comtesse, devinant le sentiment auquel la jeune fi 1 le obéissait, la regardait avec émotion et avait l’air de lui savoir gré de ce qu’elle faisait. Toute terreur avait disparu de ses traits, et une sorte d’attendrissement se peignait sur son visage. On eût dit qu’elle ne ressentait plus pour le coupable qu’un sentiment de pitié, et que loin de le maudire, elle le plaignait.
Elle prit la main d’Alix, et elle lui dit :
— Que tu es bonne! toujours indulgente, toujours prête à pardouner; cela est bien, embrasse-moi, mon enfant.
Alix tendit son front à la comtesse et sentit deux larmes qui tombaient des yeux de celle qui l’embrassait.
— Vous pleurez, ma mère, qu’avez-vous? s’écria la jeune fille.
— Tu sais que je m’alarme vite sur ce qui vous concerne, Olivier et toi.
— Aussi me suis-je hâtée de vous rassurer en vous disant, ma mère, l’impression què m’a causée la contrainte de Tristan. Depuis la scène qui s’est passée entre nous, un instant ma défiance de lui et mon amour pour Olivier ont augmenté mes craintes. Tout à l’heure encore, toute au souvenir de cette scène, j’accusais ce jeune homme de nourrir une secrète haine et de préparer peut-être une vengeance; mais rassurez-vous, je m’effrayais à tort, il n’y a rien à craindre.
— Tu as raison, Alix, reprit la dame de Karnac ; rassuronsnous, et surtout pardonnons-lui.
— Ah! de grand cœur !
— 11 a dû souffrir beaucoup s’il t’aimait ; il doit souffrir encore; il y a des natures maudites, vois-tu, mon enfant, auxquelles il ne faut pas s’en prendre du mal qu’elles font. Ce mal est souvent indépendant d’elles et résulte de l’habitude du malheur. Ce jeune homme, ce Tristan, est une de ces natures-là; il n’a jamais connu ni son père ni sa mère, il a été élevé comme un vagabond. Quelque chose manque aux besoins de son cœur, et il essaie sans cesse d'y suppléer. Dès qu’il t’a vue, il a dû t’aimer, toi si belle, si parfaite, si bouue.
Il a pu faire un instant ce rêve insensé que tu l’aimerais, eC cœur sauvage, esprit abrupte, il est venu te le dire, avec les seuls mots, les seules preuves qu’il ait pu trouver en lui. Songe à ce qu’il a dû soutl'rir, s’il t’aime, en voyant qu’au lieu de t’inspirer de l’amour, il ne t’inspirait que de la terreur et le dégoût peut-être. Le pauvre enfant, plaignons-le, ne l’accusons pas. Je suis pleine d’indulgence pour lui, moi, parce que dans son enfance isolée je devine toutes sortes de torlures et de déceptions. Tu as bien pleuré, n’est-ce* pas, lorsque tu as perdu ton père et ta mère? Mais pendant seize ans tu les avais connus, leur amour avait servi de guide à ton àme et l’avait mise dans son chemin. Tu les avais aimés. Tu avais fait d’eux les coufidents de tes jeunes pensées et de tes précoces tristesses. En mourant, ils t’ont laissé un souvenir pur qui les remplace, et qui te dirige encore. Mais songe combien tu serais différente de ce que tu es, s’il t’avait fallu renfermer tout en toi, joie, tristesses, impressions de toutes sortes? Ton cœur en serait gonflé, et devant la première personne qui t’inspirerait le sentiment qui te serait resté inconnu, tu ne pourrais faire autre chose que de le laisser déborder.
— Vous avez raison, ma mère, répondit Alix, émue par ce qu’elle venait d’entendre, et je voudraisquc Tristan fût là. Je lui pardonnerais en le plaignant. Je n’avais pas songé à tout ce que vous venez de me dire. Pauvre Tristan ! je prierai Dieu pour lui, pour qu’il trouve une àme qui comprenne la sienne et qui panse toutes les blessures de son cœur; il y a peutêtre une mine d’or sous cette terre inculte.
— Il ne trouvera jamais en une autre ce qu’il eût trouvé en toi, reprit la comtesse; mais il n’y faut plus songer, tu ne l’aiines pas.
On eût dit que cette pensée peinait la comtesse, et elle avait si peu pris soin de la cacher en prononçant cette dernière phrase, qu’Alix la regarda avec étonnement et ne put s’empêcher de lui dire avec sa chaste naïveté :
— On dirait, ma mère, que vous regrettez que je n’aime pas ce jeune homme!
— Es-tu folle, dit la comtesse en rougissant; je regrette de
voir malheureux des gens que je voudrais voir heureux, voilà tout. Au contraire, mon enfant, je suis heureuse que tu ne l’aimes pas ; car si tu l’ainmis, que deviendrait mon Olivier, mon iils adoré, qui m’attend avec impatience, et que je vais rejoindre pour lui apprendre vite la bonne nouvelle dont tu m’as chargée pour lui.
La comtesse se leva, embrassa de nouveau sa nièce, qui, lorsque la dame de Karnac eut quitté sa chambre, regarda la porte par laquelle elle venait de sortir, et murmura :
— C’est étrange !
Puis un sourire courut sur ses lèvres, car Alix ne savait pas douter longtemps, et rentrant dans sa chambre à coucher, elle se mit au lit et dit à sa suivante :
— Margaïte, lisez-moi le passage de la bible où Dieu dit quels seront les devoirs de la femme envers son mari.
Pendant ce temps la comtesse était venue rejoindre son lils, qui l’attendait dans la position où nous l’avons laissé, car il n’avait pas plus changé d’attitude que de pensée.
— Eh bien! répondit en souriant la mère, qui était entrée soucieuse dans la salle; eh bien! mon enfant, Alix l’aime. Demain le chapelain vous fiancera, et son deuil terminé et la guerre faite, vous serez unis.
— Ah! ma mère, soyez bénie dix fois, s’écria le jeune homme en se jetant aux genoux de la comtesse et en posant ses lèvres sur ses mains.
— Ainsi te voilà heureux, mon enfant?
— Grâce à vous, ma mère.
— Alors je te laisse seul, le bonheur a besoin de solitude.
— Vous me quittez déjà?
— Oui, je me retire dans mon appartement.
— Je ne sais si je ne me trompe, ma mère, mais vous paraissez triste.
— Ne serait-il pas naturel que cela fût. Si j’ai la joie de te voir aimé de qui tu aimes, n’ai-je pas le chagrin de te voir partir? Puis l’amour des mères n’est-il pas égoïste et jaloux? Qui te dit, continua la comtesse avec un sourire qui démen-
TRISTAN LE RODX " 65
tait d’avance ce qu'elle allait dire, qui te dit que je ne suis pas jalouse d’Alix?
— Vous ne pouvez vous empêcher de sourire en disant cela, ma mère ; vous savez bien que rien ne peut altérer en moi l’amour immense que j’ai pour vous.
— A demain, Olivier.
— A demain, ma mère.
— Sainte et digne femme! dit le jeune homme en joignant les mains et en regardaut la porte que venait de franchir la comtesse, que Dieu te conserve de» longues et belles années.
Puis Olivier, quittant à son tour la salle que venait de quitter sa mère, regagna son appartement, et, malgré le froid de la nuit, il ouvrit une fenêtre et regarda une lumière qui brillait à une autre fenêtre du château.
Il est vrai que cette lumière était celle de la lampe d’Alix.
Quand la comtesse fut rentrée dans son appartement, elle tomba dans de longues réflexions dont elle sortit brusquement en disant :
— Qu’on fasse monter ici messire Tristan, il faut que je lui parle.
— Messire Tristan a quitté le château ce soir, répondit celle à qui la comtesse s’adressait.
— Seul?
— Seul.
— A pied?
— Non, madame, à cheval.
— Il y a longtemps?
— Il y a un quart d’heure.
— C’est bien, laissez-moi, dit la comtesse à ses femmes, je n’ai pas besoin de vous ce soir. — Où peut-il être allé? fitelle avec inquiétude quand ses femmes furent retirées ; que va-t-il advenir de tout cela, mon Dieu ?
Et la sainte dame, qui dans toutes les perplexités de son âme avait toujours eu recours à la prière, s’agenouilla et se mit â prier avec ardeur, afin que Dieu lui donnât un conseil.
Depuis un quart d’heure qu’il était parti, Tristan avait fait du chemin; mais c’était une course étrange que celle qu’il
faisait : courbé sur son cheval, l’excitant par ses cris et lui collant les talons au ventre, il avait plutôt l’air de voler ■que de courir.
Après avoir quitté le château, il avait pris à droite, avait descendu du côté opposé à celui par lequel Bretagne était entré, la hauteur sur laquelle s’élevait l’édifice, et il s’était trouvé dans une plaine d’un aspect tout différent de celui de la plaine de Karnac. Il fallait l’expérience qu’il avait de ces champs sauvages pour que Tristan ne s’y perdit pas. La plaine, couverte de genêts touffus et couchés les uns contre les autres, comme les soldats d’un bataillon, s’étendait à perte de vue. Il était impossible de distinguer un sentier dans cette forêt de cinq ou six pieds de haut, et cependant le cheval de Tristan en avait trouvé un, soit qu’il le connût depuis longtemps, soit que l’animal étrange l’eût deviné. Toujours est-il qu’il passait comme une ombre au milieu de toutes ces broussailles sèches, sans môme les heurter. Quelqu’un qui eût vu la tête de Tristan au-dessus de ces genêts noirs, ne se fût pas expliqué ce qu’il voyait ou, s’il eût compris que c’était un homme à cheval, il n’eût pu comprendre comment il avait osé lancer sa monture avec une pareille vitesse 4ans un pareil fouillis. Tristan semblait prendre plaisir à cette course effrenée, et il aspirait avec bonheur l’air glacé de la nuit.
Il courut ainsi dans cette solitude silencieuse, qu’éclairait - de temps en temps un timide rayon de lune, pendant une demi-heure environ. Puis tout à coup il arrêta son cheval et lit entendre un sifflement aigu. Il prêta l’oreille, et un sifflement pareil lui répondit. Alors il remit son cheval au galop et ne l’arrêta plus que lorsqu’il fut arrivé devant une espèce de hutte en terre couverte de joncs, et dont la porte entr’ouverle laissait voir qu’elle était éclairée intérieurement.
Tristan sauta à bas de son cheval, et sans s’occuper autrement de lui, il poussa la porte de la hutte et il y entra.
A tout autre que lui, qui y était habitué, le spectacle que l’iutérienr de celte hutte représentait eût paru bien étrange.
Figurez-vous uu hangar sans autre ouverture qu'une porte
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étroite, vis-à-vis de laquelle brûlent, sur un emplacement qui peut être une cheminée, des bruyères sèches et des branches d’arbres mortes qui craquent et pétillent continuellement. Les murs sont jaunâtres et raboteux, car ils sont faits de terre simplement, et nulle main n’a pris soin de les aplanir. l’as d’autre plancher que le sol. Près du feu, une espèce de porte entre-bûillée donnant sur une espèce de chenil où gisent pêle-mêle des herbes, des légumes et des pots ébréchés pour la plupart. Devant le feu, un tapis de Tunis, riche de dessins et de ton, et tout étonné de se trouver là.
Sur ce tapis une femme, non pas une femme, un être maigre, hideux, sombre, couvert de haillons, avec des épaules décharnées qui seraient entièrement nues si des cheveux gris que rien ne retient ne les couvraient. Cet être, cette chose vivante est accroupie et tient ses deux mains réunies. A côté d’elle est une cassette d’argent ciselée avec un art exquis et ornée de figurines d’un détail merveilleux. Cette cassette est ouverte et pleine d’or monnayé qui brille à la lueur d’une mauvaise lampe en fer, dont le bec semble se pencher sur elle pour voir ce qu’elle contient; ajoutez à cela deux coussins de cuir, posés l’un sur l’autre et supportant un livre écrit en caractères bizarres, et vous s»urez l’ensemble de la hutte dans laquelle Tristan venait d’entrer.
Le vent soufflait si fort, qu’il éteignit la lampe; car Tristan, dans sa précipitation, avait laissé la porte ouverte.
La vieille femme prit la lampe et la ralluma sans dire un mot.
— Tu m’as entendu? lui dit le jeune homme en jetant avec son pied le livre qui était posé sur les coussins et en s’asseyant à sa place.
— Naturellement, puisque je t’ai répondu, lit la vieille.
— Que faisais-tu là?
— Je lisais.
— Tu sais donc lire, maintenant.
— C’est selon. Je ne sais pas lire ce que vous lisez, vous autres; mais je lis ce que vous ne lisez pas.
— Et cet or qui est dans ce coffre, à quoi le sert il?
— A rien. L’or est fait pour être vu et non pour être dépensé. La jouisance de l’or est en lui-môme et non pas dans les choses qu’il procure. Avec cet or, je pourrais être richement vêtue, somptueusement logée; mais la certitude que je pourrais avoir tout cela me suflït, et je me contente de ce que j'ai. Je me dis qu’à l’heure où je regarde jnon or, d’autres gens ont faim et froid et ne peuvent manger ni se chauffer. Cela me rend heureuse. Moi aussi j’ai faim, mais comme je pourrais faire un diner royal, je ne m’en aperçois pas. Si les hommes avaient toujours sous la main la possibilité de posséder, ils ne posséderaient jamais. On ne veut avoir que parce que l’on n’a pas.
— Merci de ce cours de philosophie, dit Tristau, mais ce n’est pas pour cela que je suis venu.
— Parle alors !
— J’ai besoin de toi.
— Tu veux de l’or?
— Non.
— Tuas perdu tes chiens?
— Je les ai toujours.
— Tu as fourbu ton cheval?
— 11 rôde à la porte plus fort et plus sain que jamais. Non, fit Tristan en passant la main sur son front, il me faut mieux que cela !
— Diable! tu es exigeant. Tu m’as demandé un jour des chiens avec lesquels tu pusses braver tous les dangers, le soir même tu avais Thor et Brinda; une autre fois tu m’as demandé un cheval qui fût aussi prompt que l’éclair et aussi rapide que le vent, le lendemain tu avais Baal. Prends garde de me demander des choses trop difficiles et que je ne puisse pas te donner.
— Méfraie ! je suis bien malheureux.
— En quoi donc?
— Je n’ai ni nom, ni famille, ni aïeux ; il faut que j’aie tout cela.
La Méfraie regarda Tristan.
— Pourquoi faire? lui dit-elle.
— Parce que je ne puis être heureux qu’à cette condition.
— Fou!
Et la vieille femme haussa les épaules.
— Il me faut tout cela et il me faut plus encore, il me faut l’amour d’une femme que j’aime et qui ne m’aime point.
— Créature stupide, lit la Méfraie, qui vas mettre ton bonheur dans l’amour d’une femme qui ne t’aimait pas hier, et qui, si elle l’aime aujourd’hui, te trompera demain. C’était bien la peine que je t’élevasse, pour faire de toi un troubadour amoureux. Prends une mandore et va-t'en chanter les amours sous les citronniers en fleurs, au clair de la lune d’une nuit d’été. Comment, tu es jeune, tu es fort, et tu vas jeter tout cela en pâture aux caprices d’une fille. Tigre, tu rampes devant un mouton. Tu n’es pas digne de moi, va-t’en.
L’air de profond mépris avec lequel la Méfraie répondait à Tristan est indescriptible.
— Je te répète, femme, reprit le jeune homme d’une voix sombre et en la regardant fixement, que je n’ai besoin ni do ta philosophie, ni de ta morale, mais de ta science.
— Allons, parle.
— Quand on veut acheter tous lesbiens du monde, quel prix faut-il y mettre?
— Il faut les payer de tous les biens de l’autre, puisqu’il parait que décidément il y a un autre monde.'
— Autrement dit, il faut reprendre son âme à Dieu et la vendre à Satan?
— Justement.
— Eh bien! je suis prêt à faire le marché.
-Toi!
— Moi-même, et j’ai compté sur toi pour le conclure. Je te
paierai ta peine. 1
— Ah çà! mais il me croit donc le diable, fit la Méfraie en riant de façon à faire croire qu’elle l’était.
— Non, mais je te crois une de ses plus fidèles vassales.
— Tu te trompes,
— Oh! non, je ne me trompe pas; j’ai gardé le souvenir de mes jeunes années, et j’ai vu daus cette cabane des nuits
comme je n’en ai vu nulle part, j’ai entendu des mots comme je n’en ai plus entendu depuis que je t’ai quittée. Méfraie, je te le répète, puisque Dieu m’abandonne, il faut que tu m’aides à m’entendre avec l’autre.
— Mais, mon pauvre ami, reprit la Méfraie avec un ton moitié railleur, moitié sérieux, en admettant que je puisse te rendre le service que tu me demandes et que je te mette en rapport avec Satan, que diable veux-tu qu’il fasse de ton âme? Quel charme aura-t-elle pour lui l’âme d’un roturier, d’un orphelin nourri par charité parmi les valets d’un château? Il l’a déjà ton âme, il n’a pas besoin de la payer plus cher. Elle lui revient de droit. As-tu seulement fait une bonne action dans ta vie? Perdrais-tu quelque chose en vendant ce que tu appelles ton âme? Non, tu ne peux qu’y gagner, et le diable est trop fin pour se laisser voler. Ah ! si tu étais un prêtre ou une jeune fille, ce serait autre chose.
— Tu railles, Méfraie, et cependant tu devrais me connaître. Sais-tu que pour obtenir de Satan ce que je veux, je me ferais l’âme d’un saint, à ce point que Dieu lui-mème s’y tromperait? Sais-tu que, s’il le faut, pendant six mois, pendant un an, j’userai mon corps sous le cicile, ma force sous lejeûue, mes genoux sur les dalles d’um couvent, pour que, ce temps expiré, Satan gagne quelque chose à m’acheter mon âme et me donne ce que je lui demanderai?
— C’est sérieux alors! demanda la Méfraie en fixant sur le jeune homme ses yeux verts et brillants comme l’émeraude.
— Tu le vois bien.
— Que veux-tu donc faire?
— Je veux me venger.
— De qui?
— De cette Alix qui ne m’aime pas, et de cet Olivier de Karnac qu’elle aime: des hôtes maudits de ce château, que je hais plus pour la charité' qu’ils me font que je n’en haïrais d’autres pour le mal qu’ils m’auraient fait. Je veux être riche, noble et puissant; je veux tous les biens qu’un homme peut souhaiter.
— Ah! c’est Alix que tu aimes. Ah ! ce sont les Karnac que tu hais?
— Ne les hais-tu pas, toi!
— Moi, je hais tout le monde, les puissants surtout.
— Tu consens, alors?
— Encore un mot. Que feras-tu pour celui qui te donnera les moyens que tu demandes?
— Tout ce qu’il voudra.
— Tu es bien résolu?
— Fermement.
— La Méfraie se leva, ferma la cassette qui contenait son or et l’alla cacher dans un coin de sa cabane.
— Viens, dit-elle.
— Où me mènes-tu?
— Viens, et, en disant cela, elle ouvrait la porte et étendait son bras vers l’horizon de gauche : — Vois-tu une masse noire qui se dessine là-bas, malgré la nuit?
— On dirait les tours d'un château.
— C’en est un.
— Eh bien?
— Eh bien ! nous allons nous y rendre.
— Qui donc habite ce château.
— Tu le verras. Oh! c’est un seigneur puissant! fit la Mé-
îraie, et tu ne pourras pas avoir de meilleur intermédiaire près de Satan que celui-là. *
— Partons vite!
— Dis encore que je ne suis pas une bonne mère, ricana la Méfraie en jetant une couverture sur son dos. Ingrat, tu ne m’embrasserais seulement pas.
Et en parlant ainsi, la vieille approcha son visage jaune et ridé des lèvres de Tristan, qui l’embrassa sans répugnance.
— Je suis prête, dit-elle.
— Viens.
Tristan ouvrit la porte et siffla. Baa! parut en hennissant»
— Monte, dit la Méfraie.
Tristau sauta sur sou cheval. , *