LE DÉPART
Le jour commençait à poindre lorsque. Tristan quitta le château de Gilles de Retz et reprit le chemin du château de Karnac.
Pour la première fois peut-être il forçait Baal à marcher au pas.
Il était seul. La Méfraie était restée auprès du comte.
Est-il besoin de dire les mille pensées qui agitaient l’esprit du jeune homme. Cette messe étrange à laquelle il avait assisté, cette sanglante communion qu’il avait faite, cet ordre mystérieux qu’il avait reçu de soulever la pierre du tombeau du Sarrazin, tout cela le jetait dans des méditations nouvelles.
C’est que tout fort et tout résolu qu’il était, Tristan n’était pas encore fuit à ces sacrifices humains dont la magie do cette époque avait besoin, et peut être, s’il eût su, eu suivant la Méfraie, que sa visite coûterait la vie à un enfant, peut-être eût-il reculé. Nous n’avons pas donné Tristan pour une incarnation complète du mal, mais pour un composé des passions qui finissent par y amener l’homme. Il n’était pas né mauvais. Le mal qu’il pouvait so huiler de faire était chez
lui un résultat et non un principe, et ce qui le prouve, c’est que de temps en temps son cœur se sentait accessible à la piété. Il se voyait à regret devenir méchant; mais comme rien ne l’aidait à devenir bon, il prenait à tâche de s’enhardir dans le mal et de devancer la nature. Puisqu’il devait arriver au fond de l’abime, au lieu d’y rouler graduellement, il s’y précipitait tout à coup : il y gagnait de u’avoir pas le temps de réfléchir et de ne pouvoir reculer.
Comme il cheminait, il rencontra nn cavalier. Ce cavalier, c’était Bretagne, sommeillant à moitié sur le cheval que lui avait donné Olivier, et se dirigeant vers le château de Retz.
— Ah! c’est vous, messire Tristan, lit le héraut; je suis heureux de vous rencontrer. 11 me semble que je ne vous ai pas assez remercié hier.
— Vous m’avez remercié beaucoup plus que cela ne valait, messire ; mais où allez-vous ainsi?
— levais chez le comte de Retz, sur le secours duquel mon maître compte beaucoup; car c’est un seigneur courageux et puissant que ce sire de Laval.
— Et il n’y avait rien de nouveau au château de Karnac quand vous l’avez quitté ce matin?
— Rien, si ce n’est que tout le monde était éveillé avant le jour, depuis messire Olivier que j’ai trouvé là au moment de mon départ, jusqu’à sa noble mère qui a daigné me faire un salut de la main. Mais si vous m’en croyiez, messire, vous doubleriez l’allure de votre cheval, car il m’a paru qu’on prononçait votre nom au château et qu’on était en peine de vous.
— Merci et bonne chance.
— Au revoir, Messire, lit le héraut, car j’espère bien que nous nous reverrons au siège d’Orléans.
Les deux cavaliers se séparèrent, et lorsque Tristan arriva au château, le premier mot qu’on lui dit fut celui-ci : messire, veuillez vous rendre auprès de madame la comtesse, qui vous a demandé plusieurs fois déjà depuis ce matin.
Comme Bretagne l’avait dit, tout te monde s’était réveillé de bonne heure, ou plutôt personne n’avait dormi au château de
Karnac. Lajoie tient éveillé comme l’inquiétude; c’est ce qui explique l’insomnie d’Olivier et la veille de sa mère,
Tristan se rendit chez la comtesse, mais avant de se faire annoncer, il réfléchit quelques instants. On eût dit qu’il prenait une résolution et qu’il arrêtait d ns son esprit le rôle qu’il allait jouer. Après celle courte réflexion, il entra.
La comtesse était pôle. Elle avait fait plus que veiller, elle avait pleuré, et malgré les efforts d’Alix pour la convaincre qu’il n’y avait rien à craindre de Tristan, convaincue bien au contraire qu’on avait tout à redouter de ce caractère sombre et de cet esprit sauvage, elle s’était promis d’aller au-devant d’un malheur en avouant au jeune homme un secret qui, selon elle, devait l’arrêter dans ses projets de vengeance.
— Messire, dit-elle à Tristan, je vous ai fait demander hier.
— Je regrette de n’avoir pas été au château, madame, ré-r pondit notre héros; mais, vous le savez, il m’arrive souveut d’errer la nuit dans la campagne au lieu de dormir.
— Je le sais, et cette nuit?..,
— J’ai fait comme souvent.
— Votre disparition m’effrayait, Tristan, dans la sombre disposition d’esprit où je vous ai vu.
— L’air m’a fait du bien, madame, et ce matin je suis plus calrne.
— Tant mieux si vous dites vrai. Que n’en est-il ainsi pour moi !
— Vous avez un chagrtn, madame? fit le jeune homme en fixant les yeux sur la comtesse.
— Oui, un chagrin qui vient de vous,
— De moi ?
— Alix m’a tout dit, Tristan, et votre amour et vos menaces. Voilà pourquoi je voulais avoir un entretien avec vous.
— Et, fit Tristan avec un effort et comme s’il lui eût coûté de dire ce qu’il disait; et c’est parcp que je savais que vous aviez appris une chose que je voulais ensevelir au plus profond de mon coeur, que je suis allé demander conseil à la nuit.
— Et vous êtes revenu ?
— Plus calme, comme je vous le disais, madame, et muni
de résolutions nouvelles. j
— Ainsi, Olivier ? demanda la comtesse avec joie.
— N’a rieu à craindre de moi, pus plus que sa fiancée; j’ai immolé mon amour, j’ai imposé silence à mon cœur. C’est le seul présent que je puisse faire à leurs fiançailles.
— Parlez-vous sérieusement ?
— Oui, madame.
— Ohl cela est bien, cela est très-bien,. Tristan, et Dieu vous en récompensera. Je savais bien, moi, que vous n’étiez pas méchant.
Et en parlant ainsi, la comtesse regardait le jeune homme avec attendrissement. Elle semblait vouloir le presser dans ses bras ; car, après les inquiétudes auxquelles elle avait été en proie, elle ne croyait pas pouvoir le remercier avec la parole.
— J’ai été la première à vous excuser, Tristan, reprit-elle, quand Alix m’a fait part de ce qui s’est passé entre elle et vous, et la chère enfant vous a, elle aussi, pardonné de tout son cœur.
— Et d’où vient, madame, cette indulgence que vous avez pour moi ?
— Elle vient, répondit la comtesse avec émotion, de ce que je crois que l’on doit pardonner plus facilement à ceux qui ont toujours été malheureux.
— Vous savez donc que je l’ai été, madame ?
— N’étes-vous pas orphelin ?
— Abandonné, vous voulez dire. Ah ! maudits soient ceux à qui je dois la vie ! s’écria Tristan avec lo ton de la colère.
— Ces malédictions-là retombent sur ceux qui les jettent, lit la comtesse presque avec épouvante; ne maudissez personne, Tristan, surtout ceux qui vous ont donné le jour. Savez-vous ce qu’ils ont souffert avant d’en arriver là? Le cœur de votre inère a dû se déchirer avant de se séparer de vous. Priez pour elle au lieu de la maudire, et que votre prière aille la consoler dans sa tombe si elle est morte, dans
sa douleur si elle vit encore. C’est une mère qui vous parle, Tristan, une mère qui devine, par l'amour qu’elle a pour sou üls, la torture qu’elle aurait éprouvée à se séparer de son enfant.
Pendant que la comtesse avait parlé, Tristan ne l’avait pas quittée des yeux, et ses regards paraissaient vouloir lire jusqu’au fond de son cœur. Jamais il n’avait vu la châtelaine si émue à propos de lui. Une pensée étrange traversa son esprit sans doute, car il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à songer profondément. Puis il regarda de nouveau la mère d’Olivier qui, baissant les yeux devant ce regard, fut prise d’un trouble extrême.
— Si cela était, murmura le jeune homme !... Oh! je le saurai bien. Et il sentit son cœur bondir d’orgueil à l’idée que la supposition qu’il venait de faire pouvait se réaliser.
— Oublions tout cela, dit-il en rivant toujours ses yeux à la comtesse, si bien qu’aucun des mouvements qu’elle faisait, qu’aucune des impressions qui se peignaient sur son visage ne pouvaient lui échapper ; dans trois jours nous partons, messire Olivier et moi, la guerre me consolera de mes espérances perdues, et si j’en reviens, j’en reviendrai complètement guéri.
— Vous en reviendrez escorté des grandes actions que vous y aurez faites, messire, dit la comtesse presque avec orgueil; votre nom, obscur maintenant, sera un graud nom, et alors vous aurez droit à toutes les ambitions.
— Même à celle de retrouver ma mère? demanda Tristan.
La comtesse pâlit, mais elle ne répondit pas.
— Connaissez-vous le château de Retz, madame? fit Tristan comme s’il eût voulu changer de conversation, mais avec une intonation qui prouvait que ce qu’il disait avait un but.
— Non, reprit la dame de karnac avec effort; pourquoi me demandez -vous cela ?
Le regard dont elle accompagna cette question était presque suppliant.
— Parce qu’en revenant ce matin, répondit Tristan, j’ai
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rencontré messire Bretagne qui allait inviter le seigneur qui l’habite à se rendre comme monseigneur Olivier auprès de notre maître commun, le connétable Arthus de Richemont. Or, je pensais que comme ce château est peu distant celui-ci, vous eu connaissiez le propriétaire.
— Vous vous êtes trompé. Je ne connais pas ce jeune homme, répliqua la comtesse qui parvenait à dominer son émotion. Tristan s’en aperçut, et avec son opiniâtre ténacité il reprit :
— Cependant, madame, si je ne me trompe, il y a depuis sept cents ans une prophétie où les noms de Retz et de Karnac sont mêlés, et ce que cette prédiction annonce doit se réaliser prochainement, à moins qu’elle ne soit un mensonge comme tant d’autres choses.
La comtesse, ainsi que tous les nobles cœurs, était plus forte contre les mauvais sentiments que contre les bons, et elle ne doutait pas que Tristan n’obéit à un mauvais sentiment en la questionnant comme il le faisait; elle se leva donc, et d’un ton plein de dignité elle lui dit :
— Je m’entends peu eu matières de prophéties, messire. Si celle-ci, fort obscure pour moi, s’accomplit un jour, ce sera un grand honneur pour l’enchanteur Merlin et une grande gloire pour notre maison.
Tristan fronça le sourcil. Si la comtessè eût vu tout ce qu’elle venait d’amasser de haine nouvelle en lui, elle eût été terrifiée. Tristan ne pardonnait pas qu’on échappât à ses calculs.
En ce moment Olivier entrait chez sa mère.
— Le chapelain nous attend, ma mère, lui dit-il avec un sourire plein d’une confidence, et se tournant vers son écuyer:
— Ah! c'est toi, Tristan, fit-il, je suis heureux de te voir, et il tendit la main au jeune homme.
— Recevez mes souhaits, monseigneur, répondit Tristan.
— Tu sais donc pourquoi le chapelain nous attend?
— Oui.
— Et tu envies mon bonheur, n’est-ce pas? s’écria Olivier eu souriant et en frappant sur l’épaule de Tristan.
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— Qui n’envierait d’être aimé par votre belle cousine, monseigneur ? fît Tristan d’une voix sourde.
— Sois tranquille, ami, nous te trouverons quelque jour une belle alliance qui fera envie aux autres. Venez-vous, ma mère? viens-tu, Tristan?
Celui-ci descendit à la chapelle, où tous les serviteurs du chôteau se trouvèrent bientôt réunis pour assister à la pieuse cérémonie qui allait avoir lieu. Tristan, adossé dans l’ombre à une colonne, regarda le chapelain unir les deux jeuneè gens et l’entendit leur dire :
— D’aujourd’hui, mes enfants, vous êtes fiancés devant Dieu.
— Les fiançailles ne font pas le mariage, se dit Tristan, et entre les deux cérémonies il se passera bien des choses.
Alix, émue, heureuse, fière de pouvoir montrer son amour devant tout le monde, regagna son appartement, à la porte duquel Olivier s’arrêta.
— Après-demain vous quittez ce château, dit la jeune fille à son fiancé, et vous vous rendez à la guerre. Rappelez-vous que votre mort ferait succéder ici un deuil à un autre deuil, et, tout en étant brave, soyez prudent.
— Vous prierez pour moi, Alix, et Dieu écartera le danger, répondit le jeune homme.
Tristan était resté dans la cour. Tout ce dont il avait été témoin depu's la veille commençait à se brouiller dans sa tête, d’autant plus qu’à un mot de la comtesse une espérance nouvelle lui était venue, espérance vague qui, si elle se réalisait, donnerait carrière libre à tonies ses ambitions.
Aussi depuis ce moment jusqu’au moment du départ, Tristan ne parla à personne. A peine s’il mangea, et il ue dormit point.
Pendant ce temps, Olivier avait levé les hommes dont il avait besoin pour former sa troupe, et il s’était fait dans le château un grand remuement d’armures, de chevaux et d’épées. Les jours se passaient à préparer les armes, et les nuits, réunis dans une salle qui leur avait été abandonnée, les gens d’armes soupaient et buvaient jusqu’au matin en compagnie
de leurs hommes, car chacun d’eux avait cinq homme^sous ses ordres, deux archers, un page, un varlet et un coutilier, tous gens disposés à se Lien battre, mais disposés aussi à bien boire.
Le jour du départ arriva.
Olivier passa en revue sa troupe dans la cour du château.
Les gens d’armes à cheval faisaient face au jeune comte, et derrière eux venaient leurs hommes dans l’ordre que nous avons dit tout à l’heure, chacun de ces hommes à cheval : les valets tenaient en main chacun deux chevaux, à savoir, un cheval de bataille et un cheval de bagage, portant les tentes et provisions de toutes sortes.
On comprend ce que devait coûter une troupe pareille, unie et entretenue aux frais du noble qui la menait au secours du roi. D’autres seigneurs moins riches qu’Olivier, et accompagnés seulement de ciuq ou dix hommes chacun, étaient venus se joindre à lui et grossir sa bande, se mettanfeux-mémessous les ordres du jeune homme, qui se trouva ainsi à la tête de cent cinquante hommes environ, ce qui était fort respectable.
Mais ce qui causait l’étonnement général, c’étaient les compagnons que Tristan avait choisis et qui faisaient tapage dans les cours, c’était Thor et Brinda, que leur maître avait fait barder de fer comme des chevaux et qui, comme s’ils eussent deviné qu’il allait y avoir coups à donner et à recevoir, se livraient à une joie qui faisait honneur à leurs dispositions guerrières.
Quant à Tristan, monté sur Baal, couvert d’une cotte de mailles légère, il se tenait à quelques pas d’Olivier, une hache d’un côté de la selle, une grande épée de l’autre et portant l’étendard de soie où était brodé l’écusson de Karnac.
Les gens qui restaient au château pour le garder, contemplaient avec admiration la belle tenue de ces hommes et l’élégance de leur chef, qui, couvert d’une cotte de mailles souple comme un filet de soie, brillante comme l’argeut, maniant avec sou adresse accoutumée le cheval blanc que nous lui connaissons, répétait les dernières instructions à sa petite armée.
La comtesse et Alix étaient auprès de lui, appuyées l’une sur l’autre, fières et tristes à la fois, et faisant intérieurement le projet de se cqjnmuniquer leur douleur mutuelle, quand le bruit des chevaux se serait effacé dans la campagne.
Le chapelain, du haut d’un perron, lut quelques versets de l’Évangile et bénit tout le monde, bénédiction devant laquelle chacun courba respectueusement la tète.
Enfin, Alix jeta une écharpe brodée par elle à Olivier, celui-ci, l’embrassa une dernière fois ainsi que sa mère. Les cris de : Vive la comtesse de Karnac retentirent et les chevaux se mirent en mouvement.
Les paysans étaient rassemblés pour voir défiler le cortège, et le saluèrent de leurs cris, de leurs souhaits et de leurs applaudissements.
Alix monta chez elle et resta sur son balcon, agitant sou mouchoir jusqu'à ce qu'OIivier eût disparu.
Quant à la comtesêe, elle s’agenouilla dans son oratoire qu’elle n’avait pas quitté depuis sa dernière entrevue avec Tristan, et elle s’écria avec des larmes.
— Mou Dieu ! mon Dieu! Prenez pitié de moi.
— Consolez-vous, ma fille, lui dit le chapelain en entrant; Dieu est miséricordieux à qui se souvient de lui et n’a fait que du bien.
— Mon père, s’écria la comtesse en se jetant dans les bras du saint homme, je n’ai pas osé embrasser Tristan avant qu’il partit, et il est parti sans se tourner vers moi. Il y avait un malheur dans l’avenir; le pressentez-vous, mon père, vous qui êtes le confident du passé?
En ce moment, Olivier, qui était environ à deux cents pas du château, disait à son compagnon :
— Tristan, tu es parti sans dire adieu à ma mère; c’est mal, elle qui t’aime à ce point que j’en pourrais être jaloux.