‹ Tristan le RouxChapitre 12 sur 33 · LE TOMBEAU DU SARRASIN · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DU SARRASIN

Huit jours après les événements que nous venons de raconter, il était sept heures du soir environ, c’est-à-dire qu’il faisait nuit, quand une troupe d'hommes à cheval entra dans la plaine de Poitiers, plaine dans toute l’acception du mot, car on n’v voyait ni arbres ni baissons, mais des pierres seulement, comme si le terrain que les voyageurs foulaient n'eût été bon à rien.

Cette troupe était celle que conduisait Olivier.

Tristan était toujours àcôté de lui, et son cœur battait violemment, car il voyait approcher le moment où l’avenir allait se révéler à lui.

— Monseigneur, dit-il à Olivier, ne vous semble-t-il pas que nous devrions camper cette nuit dans cette plaine, et que vous devriez faire un pèlerinage au tombeau de votre illustre aïeul.

— C’est bien ce que je compte faire, Tristan; et quand nous serons auprès du tombeau nous nous arrêterons.

Tristan sonda les ténèbres de son regard perçant, et il lui sembla voir se dessiner sur le ciel obscur et comme taché d’encre, une ligne que de loin on pouvait prendre pour la ligne d’un nuage, mais que ses pressentiments lui dénoncèrent comme devant être la pierre du tombeau fameux.

Il marcha donc dans cette direction en disant à Olivier :

— Ce doit être ce que nous voyons là-bas, monseigneur, et si vous le permettez, j’irai m’en assurer moi-même.

— Va, lui dit Olivier.

Tristan mit Baal au galop, et quelques instants après il était devant la tombe, qui n’était autre qu’une immense pierre en forme de pyramide et sur laquelle la mousse avait poussé. Qu’il fit jour ou qu’il fit nuit, tout paysan qui passait devant

cette pierre se signait avec respect et presque avec terreur, car les légendes n’avaient pas manqué de se joindre à ce souvenir, comme les fleurs se mêlent aux ruines.

— Tu soulèveras cette pierre, a dit le seigneur de Retz, pensa Tristan. Mais il est impossible qu’un homme soulève seul une pierre pareille.

Pendant qu’il était en contemplation devant le tombeau, Thor et Brinda, comme des chiens de chasse, flairaient les endroits où il se soudait à la terre, et comme s’ils eussent senti quelque chose d’étrange, ils s’arrêtèrent tout à coup et poussèrent des cris lugubres et prolongés en levant la tête.

Baal ouvrit les naseaux, tendit le cou dans la direction de la tombe, dressa les oreilles, et, aspirant l’air, il se mit à hennir comme les chiens hurlaient.

— C’est là, se dit Tristan, et lui aussi il prêta J’oreille, et il aspira l’air, et il fixa ses regards sur le mausolée; mais il ne vit rien et il n’entendit rien que le vent.

Alors il retourna vers Olivier, qui n’était plus qu’à une portée de flèche du tombeau, et il lui dit :

— Monseigneur, vous pouvez vous arrêter ici.

Olivier donna donc l’ordre qu’on s’arrêtât et que l’on disposât les tentes pour passer la nuit dans la plaine.

Chacun sauta à bas de son cheval. Les chevaux furent confiés aux valets, et l’on se mit à l’œuvre.

On alluma des torches et l'on lit des feux de bruyère ; puis on courut aux chevaux de bagage et l’on en rapporta des chaudrons et des piquets de fer, alin d’organiser la cuisine et de préparer le repas. C’était un spectacle curieux que de voir, courant à la lueur des torches, ces archers trapus pliant sous le poids de leur armure et revenant coiffés d’un grand chaudron de cuivre, pendant que les charpentiers plantaient en terre les poutres destinées à supporter les tentes, et que d’autres, plus paresseux, mangeaient autour du feu et se chauffaient, au milieu des hennissements des chevaux et des cris fies valets.

Olivier et Tristan se dirigèrent vers le tombeau, et le comte de Karnac, quand il y fut arrivé, se signa pieusement.

— Monseigneur, lui dit alors Tristan, ne vous semble-t-il pas que ce serait une chose digne du nom que vous portez de faire ouvrir ce tombeau?

— Ht pourquoi violer le repos des morts, Tristan?

— Pour leur demander la force qu’ils avaient, monseigneur.

— Que Yeux-tu dire?

— Je veux dire qu’au moment d’entreprendre une expédition comme celle que vous entreprenez, monseigneur, celte invocation serait un hommage rendu au noble mort que cette tombe renferme. Ne m’avez- vous pas dit, monseigneur, qu’on avait creusé une cavité profonde sous terre, qu’on avait couché le chrétien et le mécréant à côté l’un de l’autre, et que cette cavité était assez grande pour que votre aïeul, qui vivait encore quand on l’y renferma, put s’y tenir debout et s’y promener avant de mourir, si bon lui semblait?

— Oui.

— Eh bien! monseigneur, qui sait? il vous serait peut-être permis de contempler après sept siècles, l’image de votre noble aïeul, et en tous cas vous verriez l’armure avec laquelle il combattait et dans laquelle il s’est endormi. Qui vous empêcherait de prendre cette armure, messire? Ce sera presque un talisman, et ce serait une belle chose qu’un chevalier combattant les Anglais avec l’épée dont sept cents ans auparavant l’aïeul se servait pour combattre les iutidèles. Qu’eu pensezvous, messire?

— Tu as peut-être raison, Tristan, mais je te le répète, je craindrais que cela ressemblât à un sacrilège.

Et le jeune homme restait là, tout aux réflexions que ce souvenir palpable du passé devait faire naître en lui.

— A votre aise, monseigneur, lit Tristan, mais moi je suis plus curieux que vous, et je veux voir l’intérieur de cette tombe.

— Es-tu fou?

— Oh! je sais ce que je fais, répliqua Tristan. Je ne serais pas fâché d’avoir l’épée, non pas de votre aïeul, monseigneur, car c’est à vous qu’elle appartient, mais de ce Sarrasin redou-

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table qui dort à son côlé.C’est un ennemi, lui prendre son épée est de bonne guerre.

— Tu rêves, ami. Laissons aux morts la paix de leur tombe. Il y a un enseignement, vois-tu, dans ces deux ennemis couchés pour l’éternité l’un auprès de l’autre, et dormant du même sommeil après s’ètre combattus. C’est la réconciliation de la mort, c’est le pardon de l’éternité,

— Et vous ne sentez pas dans l’ûme un ardent désir de voir ce que le temps a fait de ces deux héros?

— Non, je te le répète.

— Eh bien! monseigneur, reprit Tristan, le sacrilège retombera sur moi, s’il y a sacrilège, mais je veux que vous voyiez cela, car ce sera, j’en suis sûr, un spectacle digne de vous.

Et sans attendre qu’Olivier lui répondit, Tristan courut chercher tous les hommes du camp, leur ordonnant d’apporter avec eux tous les instruments nécessaires pour soulever une pierre énorme, presque un rocher.

Ils accoururent, ceux-ci avec des madriers, ceux-là avec des barres de fer, les uns avec des cordes, les autres avec des pioches.

Quand ils furent réunis autour du tombeau, Tristan leur montra la pierre et leur dit :

— C’est cette pierre qu’il faut changer de place, Voyons si vous êtes forts et braves.

La curiosité avait fini par l’emporter chez Olivier sur tout autre sentiment, et il laissa faire. Chacun commença comme il l’entendait le siège île cette pyramide qui semblait inébranlable sur sa base, et Tristan ne fut pas le dernier à se mettre de la partie,

Thor et Brinda, qui avaient compris sans doute ce que l’on faisait, hurlaient de joie et couraient autour des travailleurs comme pour les encourager; mais cette rude besogne ne se faisait pas vite. Cependant deux ou trois secousses avaient été données avec tant d’unité qu’on était parvenu à ébranler un peu cette masse de pierre, ce qui avait rendu un peu de courage aux travailleurs.

Tristan faisait des offerts inouïs. Il y avait des moments oi il écartait tout le monde, convaincu qu’à lui seul il reculerai! cotte roche litanique; et quelques-uns de ceux qui étaien présents là, soit que cela fût vrai, soit qu’ils voul ussent llattor le favori de leur seigneur, soit enfin qu’ils fussent enchantés de se roposer,quolquos-uns, disons-nous, affirmaient qu’aux impulsions de Trislan, le rocher avait oscillé sur sa base.

Ce travail étrange dura cinq heures. Enfin, la pierre fut levée de terre. On glissa dessous des poutres, et à l’aide de leviers on ménagea entre elle et la terre un espace assez grand pourqu’un homme pût passer. Cette pierre, séparée de la terre à laquelle elle était collée depuis des siècles, laissa voir une ouverture profonde, et des hommes s’étant approchés avec des torches, se penchèrent sur l’abîme et distinguèrent une sorte de carrière dont, le fond leur échappait.

Tout à coup, un grand silence se fit.

— Monseigneur, s’écria un homme s’adressant à Olivier, il sort du bruit de ce tombeau.

Olivier devint pâle et il écouta.

— En effet, dit-il, c’est comme un cliquetis d’épées auquel se mêleraient des cris.

— Une corde! cria Tristan.

— Pourquoi faire? demanda Olivier.

— Pour descendre dans ce tombeau.

— Tu vas faire cela?

— Oui.

— Arrête-toi, malheureux, les voix que nous entendons sont un avertissement que nous devons nous éloigner sans pousser plus loin notre curiosité impie».

— Au contraire, monseigneur, c’est un conseil que le ciel nous donne. Et eu disant cela, Tristan, pâle comme un marbre, car il y avait pour lui dans cette aventure autre chose que ce qu’y voyaient ses compagnons, se ceignit autour du corps le bout d’une longue corde, et f'aisont tenir l’autre bout par plusieurs valets, une torche à la main, il s’apprêta à descendre dans le tombeau

— M’acccmpagnciez-vous, monseigneur? demanda-t-il à Olivier.

— Non, répondit celui-ci; je reste à prier Dieu qu’il te pardonne et qu’il ne laisse pas retomber sur toi cette pierre que tu as soulevée.

Tristan savait qu’Olivier n’obéissait pas à la peur en refusant de le suivre, mais à une religieuse superstition.

11 en fut content, car il pressentait que ce qu’il allait voir ne regardait que lui.

11 descendit dans le gouffre.

Les hommes qui tenaient la corde se couchèrent sur le bord du trou et suivirent des yeux le hardi jeune homme,

Thor et Blinda, devenus silencieux, tournèrent quelques instants autour de l’ouverture et fiuireut par suivre leur muitre.

— Eh bien? demanda Olivier.

— Eh bien! monseigneur, on entend toujours le même bruit.

— Ce n’est point une illusion, alors?

— Non, monseigneur, nous entendons dislinctement des cris, des coups d’épées et un bruit d’armures qui se choquent.

— C’est étrange, murmura Olivier, et à tout hasard il se signa.

Tout le monde était groupé autour de lui, prêtant une oreille attentive à cette mystérieuse rumeur.

Tristan descendait toujours, et la cavité faisait le coude sans doute, car la torche qu’il portait cessa d’éclairer l’entrée de la grotte comme elle avait l'ait jusque-là. Quelque temps encore un reflet rouge courut sur les aspérités intérieures du tombeau, puis tout retomba dans l’ombre. Seulement, la corde se déroulait encore dans les mains de ceux qui la tenaient, ce qui prouvait que l’iutrépide visiteur avançait toujours. Le bruit ne cessait pas.

— Monseigneur, dit tout à coup un des hommes qui tenaient la corde, il se passe quelque chose d’étrange, car la corde s’agite comme si niessire Tristan soutenait une lutte.

— Appelle-le.

L’homme cria de toutes ses forces : Tristan! Sa voix résonna sonore et profonde; mais Tristan no répondit pas, et la corde continua de s’agiter.

— On a poussé un cri, lit Olivier; tire la corde à toi.

L’homme obéit, et il lui sembla que celui qu'il tirait s’aidait lui-méme et répondait à ses efforts : il l'entendait se cramponner au roc, car la torche était éteinte et il ne la voyait pas. N

Quand il sentit que celui qui remontait n’était plus qu’à quelques pieds de lui, l’homme appela de nouveau : Tristan ! mais, comme la première fois, rien ne lui répondit.

Enfin un être humain parut à borifice du tombeau, mais ce n’était pas Tristan.

Tous les gens qui étaient là étaient braves. Cependant il y en eut qui s’enfuirent devant cette apparition, et Olivier luiméme sentit la peur pour la première fois de sa vie.

Le bruit intérieur avait cessé.

L’étrequi sortait du tombeau était un vieillard, grand, pâle maigre, à la barbe ét aux cheveux blancs, et vèlu d’une armure pesante du huitième siècle.

Lorsque l’air de la nuit, frappa son visage, il leva les yeux au ciel avec reconnaissance; et marchant vers Olivier plus pâle que lui, il lui dit d’une voix épuisée :

— Je suis ton aïeul, le comte de Karnac.

— Vous! s’écria Olivier en reculant malgré lui.

— Oui, reprit le fantôme armé ; et sais-tu ce qui s’est passé depuis le jour où l’ou m’a enfermé vivant auprès de ce Sarrazin damné.

— Non.

— Vous avez entendu des cris, n’est-ce pas, quand vous avez soulevé la pierre de cette tombe? ..

— En effet.

— Eh bien, depuis sept cents ans, toutes les nuits je lutte contre ce mécréant, contre ce (ils de l’enfor.

— Je ne vous comprends pas, fit Olivier, sedroyant la dupe d’une hallucination et tremblant de devenir fou.

— Toutes les nuits, reprit le vieillard d’uue voix qui allait

toujours s’éteignnnt, il vont quitter sa tombe; mais comme il est l’esprit du mal, Dieu a permis que depuis sept cents ans je fusse là pour l’en empêcher. Comprends-tu, sept cents ans de lutte acharnée au fond d’une toînbe, à trente pieds sous terre, loin des hommes et du jour! Aussi est-ce un malheur qu’on ait ouvert cette tombe.

— Pourquoi?

— Parce qu’il en sortira, et la fatalité avec lui.

— Je ne voulais pas ouvrir cette tombe, moi, fit Olivier.

— Oui, je sais que ce n’est pas toi, fit le vieillard d’une voix mourante, c’est l’autre. La prédiction le voulait. Adieu.

— Vous partez?

— Je meurs; ma mission est remplie.

— Et Tristan?

Le vieillard montra la tombe sans ajouter une parole, et tomba sur ses genoux dans l’attitude de la prière. Ses lèvres s’agitèrent, puis il ne fit aucun mouvement et il roula la face coutre terre. v

— Il a parlé, n’est-ce pas? demanda Olivier à ceux qui l’entouraient.

Ceux-ci se regardèrent comme si le jeune homme était devenu fou.

— Ne l’avez-vous pas entendu? répéta le jeune comte.

— Non.

Olivier se pencha sur le cadavre et lui prit la main.

— La main est glacée, dit-il.

— Comment voulez-vous qu’il parle, monseigneur, puisqu’il y a sept cents ans qu’il est mort? dit un page, après avoir recueilli du regard l’assentiment de ses compagnons.

— Cependant je l’ai entendu comme j’entends cet homme, se dit Olivier; sa parole a frappé mon oreille; et il me semble que les mots qu’il m’a dits vibrent encore autour de moi. Que signifie cela?

Et le jeune homme, se penchant de nouveau sur le cadavre, appela son aïeul et lui secoua le bras.

Mais le mort ne répondit ni à la voix ni à la secousse.

— Allons, messieurs, dit Olivier en se relevant, il faut sa-

voir ce qu’est devenu Tristan ; suivez -moi. Vous, ajouta-t-il en se touruant vers quatre archers, ne quittez pas ce cadavre. *

Olivier se dirigea vers le tombeau et, sans le secours de personne, il y descendit, non toutefois sans s’être meurtri les mains et le visage : dix hommes le suivirent avec des torches.

En effet, la cavité faisait le coude, et le jeune homme s’engagea sous une voûte au bout de laquelle il trouva deux tombeaux, vides tous les deux.

Au près d’un de ces tombeaux gisait Tristan évanoui, et Thor et Brinda lui léchaient le visage pour lui faire reprendre connai-sance.

Tristan rouvrit les yeux, et en se relevant il regarda autour de lui.

— Que s'est il passé, Tristan? lui demanda Olivier.

— Rien, monseigneur, rien.

— Qui a détaché de ton corps la corde qui te ceignait?

— Un vieillard, répondit Tristan.

— Il était donc bien fort ce vieillard?

— Oui, fit Tristan avec une sorte d’effroi.

— T’a-t-il parlé?

— Non.

— Et le Sarrasin a-t-il dit quelque chose?

— Non.

— C’est étrange.

Tristan continua à regarder autour de lui avec inquiétude.

— Sortons d’ici, dit-il.

— Tu te repens d’y être descendu?

— Non, messire, je ne me repens jamais de rien.

— Écoute, Tristan, fit Olivier en se rapprochant du jeune homme, mon aïeul m’a parlé, j’en suis sûr, quoiqu’ils disent tous qu’ils ne l’ont pas entendu.

— Ah ! dit Tristan en pâlissant , et que vous a-t-il dit ?

— Il m'a dit que ce Sarrasin était un génie de l’enfer, et nous ferions acte de chrétien, continua le jeune homme superstitieux, si nous nous mettions à sa recherche, si nous le renfermions dans son tombeau.

— C’est inutile, monseigneur, fit Tristan ; nous perdrions notre temps.

— Qui le fait croire cela?

— A la façon dont Je l’ai vu fuir, j’ai compris tout de suite

que personne ne l’atteindrait jamais. En effet, monseigneur, ce doit être un être surhumain, car je me suis évauouien le voyant, moi. --

— Qu’est-ce que tout cela veut dire? lit Olivier en devenant rêveur.

Tristan regarda le jeune homme avec une sorte de mépris, et posant sa main sur le petit cor d’argent que Gilles de Retz lui avait donné :

— Maintenant, dit-il, l’avenir est à moi I

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