‹ Tristan le RouxChapitre 13 sur 33 · LE PACTE · texte numérisé non relu

LE PACTE

Comme on le pense bien, ce qui venait de se passer avait fait une grande impression sur tous ceux qui en avaient été témoins. Les heures destinées au repas du soir et au sommeil de la nuit reçurent donc un tout autre emploi. L'on ■ redescendit dans la grotte, et l’on coucha pieusement dans sa tombe le corps de celui qu’on appelait jadis le Lion de Karnac. Le tombeau fut refermé sur lui ; et tandis qu’OIivier, agenouillé près de la pyramide, priait jusqu’au jour, les soldats de sa troupe pliaient les tentes et s’apprêtaient à partir.

Quant à Tristan, qui n'avait répondu à Olivier que parce qu’il n’uvait pu faire autrement, il s’isola de tout le monde, livré qu’il était à une puissante préoccupation.

Comme nous l’avons dit, Olivier pria jusqu’au jour. Lorsque l’aube parut, il se signa une dernière fuis, demanda son cheval, se mit en selle et donna le signai du départ.

On devinait, en le voyant, que depuis la veille un incident grave avait marqué dans sa vie.

Tristan, toujours prêt, se retrouva à son côté au moment du départ. Le comte salua son écuyer d’un mouvement de tête.

— Je crois que nous avons eu tort de faire ce que nous avons fait, Tristan, dit- il, assumant ainsi généreusement sur lui la moitié du sacrilège nocturne.

Tristan ne répondit pas.

On quitta la plaine, non sans avoir jeté un dernier regard sur le tombeau dont rien ne devait révéler la violation à ceux qui étaient restés étrangers à cette scène que nous venons de décrire.

Tout le jour on marcha silencieusement.

A dix heures, on n’avait fait que six lieues, et l’on était arrivé à un petit village qui a complètement disparu aujourd’hui, et dont les habitants tirent le plus gracieux accueil à leurs hôtes inattendus.

Ou avait une nuit de sommeil à réparer; aussi le souper fut-il court et les soldats eurent-ils bien vile organisé leur gîte, les uns auprès du foyer sur des sièges, les autres sur de la paille.

Olivier ne demanda qu’une table pour écrire. En effet, il était pressé d’informer sa mère de ce qui s’était passé. Il lui semblait que quand il aurait fait la confidence, il se croirait moins coupable. Puis, il éprouvait le besoin de parler d’Alix, car il s’apercevait que sa vue lui manquait.

Tristan ne demanda ni chambre ni lit, assurant qu’il serait bien partout, et après avoir pris sa part d’un fort modeste repas, il se relira dans une salle enrichie d’un grand feu, chambre que la femme de son hôte l’avait forcé d’accepter.

Tristan seul, immobile et pensif, laissa s’écouler le temps comme un homme qui sait qu’avant une heure fixée il n’aura rien à faire. Puis, quand le moment d’accomplir le dessein qu’il méditait fut venu, il sortit de sa chambre, descendit dans la cour, tira son cheval de l’écurie, et sautant comme

d’habitude sur ses reins nus, ii partit au galop, suivi de Thor et de Brinda.

Arrivé à un carrefour, Tristan s’arrêta, regardant autour de lui aussi loin que son regard pouvait pénétrer. Le carrefour était désert.

Minuit sonna. Où, à quelle église, c’était chose impossible à dire. Douze vibrations tremblèrent dans les airs, voilà tout.

Au moment où la douzième allait s'éteignant dans les profondeurs du bois, Tristan, qui semblait avoir attendu ce moment, pressait l’embouchure du cor de ses lèvres, et tirait de l’instrument muet jusqu’alors un cri lugubre, prolongé et perçant.

Trois fois il répéta l’épreuve et trois fois le même son retentit.

Alors, sans qu’il pût deviner d’où elle sortait, une ombre , gigantesque se dressa devant lui.

Le fantôme était vêtu comme au jour où son corps enfermait encore une âme, c’est-à-dire qu’une calotte de fer pesait sur le haut de sa tête. De chaque côté de ses joues pendait un réseau de mailles serrées qui défendaient ses tempes et son col, tandis qu’une barre d’acier damasquinée d’or descendait verticalement devant son visage, le défendant, non pas d’un coup de pointe, mais d’un coup de taille.

Tout le reste du corps était couvert d'uue cotte de mailles souple comme la peau d’un serpent. Seulement, l’humidité de la tombe l’avait verdie, ce qui donnait au Sarrazin l’aspect d’une statue mouvante. Il était d’une pâleur de marbre, et sur ce visage, dans les veines duquel on sentait que la vie ne circulait plus, les yeux et la voix existaient seuls.

Deux blessures béaient saignantes à i’orilice: l’une à son col et l’autre à sa poitrine.

— Tu m’as appelé, Tristan, me voilà, dit l’apparitiou d’une voix brève et sonore comme serait celle d’un homme d’airain.

— C’est bien, dit Tristan, lu es exact.

Le jeune homme prononça ces paroles sans qu’on pût remarquer dans son accent la plus légère altération.

Quelque chose comme un sourire funèbre passa sur le visage du Sarrazin.

— Ne m’as-tu pas rendu un service, dit-il, et me prendstu pour un ingrat?

— C’est vrai ; sans moi tu resterais enfermé pour l’éternité dans cette tombe, et j’ai bien le droit de te demander quelque chose, n’est-ce pas, en échange de la liberté que je t’ai rendue P

— Demande.

— D’abord, réponds à mes questions.

— Interroge.

— Es-tu venu librement vers moi, ou parce que ce cor a le pouvoir de t’évoquer?

— Ce cor est celui de l’enchanteur Merlin. Je suis venu parce que je dois obéir à l’appel de ce cor.

— Ainsi, je n’ai qu’à sonner trois fois quand je voudrai te "voir apparaître?

— Sonne trois fois, et j’apparattrai.

— Quelque part que tu sois?

— Il n’y a pas de distance pour les morts.

— C’est bien. Tu as répondu à ma question, réponds maintenant à ma demande.

— Parle.

— C’est le seigneur de Retz qui m’envoie à toi. D’où vient l’intérêt qu’il me porte?

— Tu es son frère.

— Son frère! s’écria Tristan avec joie, ainsi je serais l’égal d’Olivier de Karnac.

— Mieux que cela.

— Quoi donc?

— Tu es son frère aussi.

— Et ma mère ?

— C’est la comtesse de Karnac.

— Je ne comprends plus, lit Tristan.

— C’est pourtant bien facile.

— Explique-toi, alors.

— La comtesse de Karnac était belle quand elle épousa le père d’Olivier.

— Et elle trompa son époux, dit Tristan, dont la première pensée était un soupçon sur 1 honneur de sa mère.

— Non. Elle fut violée.

— Quand ?

— Pendant que le comte était à la guerre.

— Par qui ?

— Par le comte de Retz, par le père de celui qui t’a envoyé à moi.

— Ah ! je comprends maintenant la prophétie.

— Est-ce tout ce que tu voulais savoir?

— Non pas. Continue.

— Le comte était donc absent quand, un soir, une mendiante vint demander l’hospitalité au château de Karnac. La jeune comtesse, sans défiance, la fit entrer. La mendiante versa un narcotique dans la coupe de la comtesse et introduisit un homme pendant la nuit. En sais-tu assez ? demanda de nouveau le fantôme?

— Continue, répondit le jeune homme du même ton.

— Quand la comtesse revint à elle, elle était dans les bras de cet homme. Elle cria, elle appela au secours ; mais, quand on arriva , cet homme avait disparu. La comtesse résolut de tout avouer au comte quand il reviendrait; mais elle s’aperçut bientôt qu’elle était mère. Or, elle comprit, car c’était une femme sage, qu’il valait mieux se taire, du moment que ce crime avait un résultat vivant, et que le comte, s’il pardonnait à la mère, tuerait l’enfant. Or, ta mère était bonne. Cet enfant, quoiqu’il provint d’un crime, elle se dit qu’il avait le droit de vivre. Elle s’enferma dans sa chambre, feignit une maladie, et tu vins au monde.

— Alors...

— Alors elle sortit elle-même, la nuit, c’était l’été, et elle alla déposer l’enfant dans la campagne. Cet enfant fut recueilli par la mendiante qui avait introduit le seigneur de Retz au château.

— Par la Méfruie.

— Oui. Il fut élevé par elle, et comme la comtesse ôtait une sainte femme, quand son époux mourut, elle recueillit celui qu’elle se repentait d’avoir abandonné, le fit rentrer au château, le traita comme son fils Olivier, et par moments, l’aima peut-être plus que lui.

— Oh ! je m’en doutais, fit Tristan d’une voix sourde, et le comte de Retz, mon père?

— Deux mois après son crime, il mourut.

— Donc il mourut sans savoir qu’un fils naîtrait de ce crime ?

— Oui, mais la Méfraie, qui avait élevé ce fils, savait, elle, qu’un fils était né.

— Comment n’a-t-elle pas abusé de ce qu’elle savait?

— Elle le savait, mais elle n’avait pas de preuves.

— Alors c’est par elle que le seigneur de Retz, mou frère, a tout appris?

— C’est par elle.

— Et quel motif mon frère, le comte de Laval, a-t-il de m’aimer?

— Il ne t’aime pas. Il n’aime rien, heureusement ; seulement il a vu que tu étais l’homme de la prophétie, et que nous aurions besoin de toi.

— En ouvrant cette tombe, je n’ai donc pas fait tout ce que le destin me commandait?

— Non.

— Et comment saurai-je si ce que tu m’as dit sur ma famille est vrai?

— Raconte ce que tu viens d’entendre à la comtesse, elle avouera tout.

— Bien. Le reste me regarde. Passons à autre chose maintenant.

— A Alix, n’est-ce pas?

Tristan tressaillit ; le fantôme venait de lire dans son cœur.

— Je l’aime, dit Tristan.

— Je le sais, mais elle ne t’aime pas.

— Non, elle aime Olivier.

— Eh bien ?

— Eh bien ! je veux Alix.

— C’est difficile.

— Pourquoi cela?

— Alix est une brebis du Seigneur, comme disent les prêtres, et celles-là échappent aux loups.

— Peux-tu me faire noble, riche, puissant?

— Je le peux.

— Quand je serai noble, riche, puissan t, serai-je aimé d’Alix?

— Non ; mais en tout cas, si tu n’es pas aimé...

— Eh bien ?

— Eh bien ! il te restera le moyen que ton père a employé auprès de la comtesse. »

— C’est juste. Maintenant, continua le jeune homme, en supposant...

Il hésita...

— Que la comtesse hésite à te reconnaître, dit le Sarrazin achevant sa pensée.

— Oui, en supposant cela... ne viens-tu pas de t’engager à me faire noble, riche et puissant?

— Sans doute; mais tu sais, qui reçoit rend.

— Que faut-il que je te rende, en échange de la noblesse, de la fortune et de la puissance ?

— En me quittant, tu vas rejoindre Olivier; demain, tu le mettras avec lui en route pour Chinon, et la première femme qne tu rencontreras sur cette route, entends-tu bien...

— J’entends... la première femme que je rencontrerai...

— Je la réclame au nom de mon maître, au nom de notre maître, veux-je dire.

— Et que lui faut-il, son corps ou son àme ?

— L’un et l’autre; son âme surtout.

— Mais comment se fait-il que toi, libre et fort maintenant, tu ne te charges pas de cette mission et ne poursuives pas toi-même cette femme?

— Parce que, fît le Sarrazin avec l’accent de la colère, parce que j’ai été vaincu par un chrétien, moi, et que je ne puis plus être qu’un intermédiaire entre mon maître et son élu. Or, cet élu, c’est toi. Amône-nous cette femme, Tristan,

car celte femme c’est un nouvel archange Michel, c’est l’envoyée de Dieu.

— Compte sur moi.

— Ce sera une rude tâche, je t’en préviens.

— Tant mieux. Mais si j’ai à m’occuper d’elle, il faut que je m’occupe de moi aussi.

— C’est juste. Quand tu auras vu cette femme une fois, tu pourras retourner à Karnac si bon te semble, car je crois que tu as hâte de voir ta mère, n’est-ce pas?

— Oui, lit Tristan d’une voix pleine de menace.

— Tes affaires faites, tu reviendras à notre ennemie.

— Et je la retrouverai?

— Sois tranquille. «

— C’est bien.

Allons, tu es évidemment l’homme qu’il nous faut, dit le Sarrazin. Adieu.

— Pas adieu, lit Tristan, au revoir.

Et il posa sa main brûlante dans la main glacée du Sarrazin.

Le pacte était fait.

— Tristan avait l’honnêteté du mal, si nous pouvons nous exprimer ainsi, et désireux de tenir la promesse qu’il venait de faire, il reprit le chemin par lequel il était venu, quoique, comme il l’avait avoué au Sarrazin, il eût hâte d’avoir une entrevue avec sa mère.

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