LA RENCONTRE
Quand le jour parut, le camp s’éveilla et les gens d’armes se disposèrent à reprendre leur route. Olivier, qui de cette première marche qu’il entreprenait voulait faire son apprentissage de guerre, s'était couché le dernier la veille, il se trouva levé le premier.
Ce fut lui qui donna le signal du réveil et il était en selle avant tout le moude, ayant comme, toujours Tristan à côté de lui ; Tristan, que personne n’avait vu disparaitre pendant la nuit, que personne n’avait vu revenir; Tristan, cet homme de fer que ne pouvaient fatiguer ni les marches, ni les veilles, ni les sombres pensées qui l’agitaient depuis quelque temps.
Olivier lui tendit la main comme cela était sa coutume chaque fois qu’il le revoyait après une séparation, si courte qu’elle fût.
Tristan répondit à celte marque d’amitié par un sourire froid, et toucha du bout de Bes doigts la main du jeune homme.
Tristan ne dit rien. 11 avait imposé le silence à sa bouche. 11 avait bien assez d’entendre les rumeurs mystérieuses de son àme et les conseils terribles que lui donnait le souvenir de la confidence nocturne.
Ce qu’il avait à dire, la comtesse de Karnac seule devait l’entendre, et comme jusqu’à ce moment qui n’élait pas encore venu toutes ses paroles eussent été oiseuses et inutiles, .il aimait mieux se taire et se taisait.
Olivier voyait bien qu’il se passait quelque chose en Tristan, mais il respectait cette nature sauvage et ne lui demandait jamais l’aveu de ses impressions.
— Les éclaireurs chargés d’explorer la route sont-ils de retour? fit Olivier quand il vit que sa petite troupe était prêle à partir.
— Oui, Monseigneur, reprit uu de ses écuyers, les voici, et il montra quelques hommes d’armes qui rentraient au village menant avec eux un paysan.
— Eh bien! dit Olivier aces hommes, pouvons-nous nou 3 mettre en marche?
— Oui, monseigneur, répondit un des éclaireurs; seulement au lieu de suivre le chemin qui nous mènerait directement à Chinon, et qui est infesté de maraudeurs et de soldats sans parti qui ne connaissent que l’assassinat et le pillage, je crois que votre seigneurie fera mieux de suivre la
roule que lui montrera ce brave homme et qui est sans aucun danger.
— Et d’où vient cette pensée que le danger nous fait peur? dit Olivier.
— Pardonnez-moi, monseigneur, répondit l’homme qui venait de parler, mais j’avais cru que vous aviez fait une levée pour porter au dauphin un secours utile, et non pour faire tuer vos hommes et vous faire tuer vous-môme peut-être sans gloire, sans honneur et sans prolit, sur une grande route, par des voleurs et des pillards.
— C’est juste, répondit Olivier, et vous avez sagement pensé. Pouvons-nous nous lier à ce paysan?
— Oui, monseigneur.
— En route, alors.
Olivier donna de nouveau le signal du départ et la petite armée se remit en marche.
Le chemin était désert, mais Tristan ne faisait pas un pas sans sonder l’horizon, cherchant toujours du regard cette femme mystérieuse qu’il devait rencontrer.
Des hommes passaient, mais de femme point.
Quant à Olivier, il paraissait plongé dans une douce rêverie. Sans doute le souvenir de sa mère et d’Alix l’occupait tout entier, et c’était à ce double rayon du bontieur connu et du bonheur à connaître que s’éclairaient son cœur et son visage. Au moment où il entreprenait une expédition glorieuse ou mortelle, mais qui devait, quoi qu’il arrivât, donner un nouvel éclat à son nom, car Olivier n’était ni de ceux qui vivent ni de ceux qui meurent obscurément, il était tout naturel qu’il songeât à son passé tranquille et transparent comme le passé d'une jeune fille. Saus la cuirasse qui le couvrait, le doux jeune homme cachait un cœur accessible aux plus chastes et aux plus naïves émotions. Une vierge, en se penchant sur son âme, s’y fût reflétée, et l’image d’Alix s’y reflétait incessamment. Puis l’aventure de la veille était faite pour lui donner à penser. Il n’avait jamais fait de mal. Il ne se reprochait môme pas de l’avoir supposé ; il ne voyait donc dans cet événement qu’un conseil de la Providence. Sa
jeune ambition, pleine de songes riants, lui souillait à l’oreille que Dieu le protégeait, et que le voyant si chrétien, si brave et si amoureux, il avait vou^u faire un miracle en sa faveur pour lui donner une force nouvelle et le rendre capable des plus grandes choses. Olivier pouvait-il, au moment de commencer une lutte de plusieurs mois, de quelques années au plus, dégénérer d’uh'aïeul qui depuis sept siècles en avait soutenu une si étrange et si terrible au profit du Seigneur ?
Bénies soient les douces années qui couleut si rapidement pour l’homme entre dix-huit et vingt-cinq anâ, où il sent son âme s’ouvrir à tous les enchantements de la vie. Sa croyance dore tous les horizons, sa jeunesse et sa force aplanissent tous les chemins. Son passé est si court, qu’il n’éveille en lui qu’un sourire; l’avenir lui parait si grand, qu’il lui semble l’éternité. 11 marche vite dans ia vie, est prêt à toutes les impressions, ardent à tous les dangers. Il défie le malheur, il rit de la mort. Il est insouciant parce qu’il est fort, il est fort parce qu’il est bon. Les mœurs, les gouvernements, les aspects changent, mais cet admirable besoin des illusions dont tout homme est saisi au mémo endroit de spn chemin, ne change jamais. De môme qu’uutrefuis les feuilles du printemps étaient vertes comme au printemps d’aujourd'hui, de même que le soleil qui nous éclaire est celui qui a toujours éclairé le monde; de môme que ces blanches étoiles qui font réver la nuit sont les mêmes sur lesqdelles se sont fixés les yeux des générations mortes et disparues; de meme il y a dans l’air une invisible transmission des mêmes croyances, des mêmes émotions, des mêmes amours, dont chaque être, à moins que comme Tristan il ne soit abandonné de Dieu, hérite à son tour. Les objets qui font vibrer les cordes de l’âme varient, mais l’âme ne varie pas. Les noms seuls sont changés, les sentiments sont les mômes. Sublime conception que celle de l’homme, dans lequel Dieu a enfermé sa nature tout entière, rayons et ténèbres, ronces et fleurs, passions et sentiments, bien et mal, et où tout cela ^agite sous le moteur puissant de la vie, jusqu’au jour où le vase se brise, laissant retourner à Dieu, pure de tout mélange, cet’.e essence
divine qu’on nomme l’àme. Mais pendant le court espace compris entre la naissance et la mort, que de choses, que de rêves, que de réalités même! Et parmi toutes ces choses, la plus douce et la plus sûre, en vérité, c’est l’âge qu’avait Olivier, l’âge heureux où toutes les ambitions sont faciles, où tous les rêves sont réalisables !
Olivier marchait donc tranquille et le front éclairé de sa pensée. Il ne soupçonnait pas, l’heureux enfant, combien était différent de lui ce Tristan qu’il aimait par un secret instinct. S’il eût entrevu ce qui se passait dans l’esprit et dans le cœur de son compagnon, lui qui ne craignait rien, il eût reculé plein d’épouvante.
C’est ainsi que marchent côte à côte dans la vie l’esprit du bien et l’esprit du mal.
Aussi, pendant qu’Qiivier s’abandonnait à tomes les pensées que nous venons de dire, Tristan n’était préoccupé que de la sombre mission qu’il avait acceptée, et comme il avait hâte de tenir sa parole pour être libre plus tôt de s’obéir à lui-même, chaque fois qu’ü apercevait un groupe, il lançait son cheval dans sa direction pour s’assurer si Ce groupe renfermait celle qu’il devait rencontrer; et comme il ne voyait jamais que des hommes,’ il revenait silencieusement reprendre sa place auprès d'Olivier, sans que celui-ci pût s’expliquer la cause de ces enquêtes perpétuelles.
On était arrivé ainsi, toujours guidé par le paysan, jusque . sur les bords de la Vienne. Là le guide chercha un gué et la troupe passa la rivière.
— Maintenant, monseigneur, dit le paysan à Olivier, vous pouvez chevaucher jusqu’à ce que vous trouviez une seconde rivière, que vous côtoierez dans le même sens que le courant, et vous arriverez sans encombre à Chinon.
Olivier récompensa le brave homme, qui lui souhaita une bonne chance et reprit en chantant le chemin de sou habitation.
dorame il l’aval dit, on rencontra bientôt une seconde rivière, et après une halte de quelques instants, destinée à reposer les chevaux et a luire manger les hommes, on se remit
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en marche en appuyant sur la gauche et en suivant le courant de l’eau.
Il y avait à peu près deux heures qu’Olivier et sa troupe chevauchaient sur cette nouvelle route, et le jour commençait à baisser, quand Olivier dît à Tristan, abîmé dans ses réflexions i
— Tristan, ne te semble-t-il pas voir une compagnie d’hommes là-bas, nn peu avant cette chaumière ?
Et en disant cela Olivier étendait la main dans la direction d’une maisonnette éloignée de lui d’environ cinq cents pas.
— En effet, répondit Tristan, on dirait une troupe de chevaliers, car je vois reluire leurs armures aux derniers rayons du jour.
— Tirons en avant, dit Olivier, et rejoignons-les, car ce sont sans doute des amis et alliés du roi de France, qui, comme nous, se rendent à Chinon.
Olivier mit son cheval au trot et ses compagnons l’imitèrent.
A mesure qu’il avançait, il s'apercevait qu’il ne s’était pas trompé, et il distinguait une dizaine d’hommes à cheval marchant au pas.
Il les eut bien vite rejoints.
Tristan passa tous ces hommes en revue, cherchant parmi eux une femme, mais ne la trouvant pas. Cependant ses yeux s’arrêtèrent malgré lui sur un jeune chevalier, chevauchant entre les deux chefs de la troupe. Ce devait être un bien jeune chevalier, en effet, car il n’avait ni barbe ni moustache, et paraissait d’une taille au-dessous de la moyenne.
Le jeune homme, se voyant examiné, regarda Tristan, et celui-ci fut forcé de baisser les yeux. 11 sentit le rouge de la colère lui monter au visage, et il regarda de nouveau cet iaconnu ; mais celui-ci, qui avait arrêté son cheval, souriait à Olivier, lequel venait de s’approcher des deux compagnons.
— Voilà qui est étrange, murmura Tristan ; comment se fait-il que j’aie baissé les yeux sous le regard de cet enfant, moi qui n’ai encore baissé les yeux sous le regard de personne?
TIUSTÀN CE KOI! X
— Pardonnez-moi, raessires, disait Olivier ; mais je vous ai aperçus de loin et je n’ai pu résister au désir de veuir à votre rencontre. Un secret pressentiment me disait que nous allions au même eudroit, et j’ui pensé que si nous avions même but, nous pouvions faire même route.
— C’est juste, répondit un des chevaliers, et si vous allez à Chinon, messire, vous avez le même but que nous.
— Ainsi, deimmda Olivier, vous vous rendez auprès du roi Charles Vil?
— Oui.
- Et de là?
— De là nous nous rendrons à Orléans.
— C’est comme nous.
— Tant mieux, messires, fit d’une voix douce le jeune homme que considérait toujours Tristan, car Dieu sera avec vous puisque vous êtes avec le roi.
— Cette voix n’est certainement pas la voix d’un homme, pensa Tristan.
— Maintenant, messire, reprit Olivier, comme il faut que vous sachiez avec qui vous faites route, je vais me nommer à vous, moi et les seigneurs qui m'accompagnent. Je suis le comte Olivier de Karnac, et j’ui quitté la Bretagne sur le 'mandement du comte de Richemont, le frère de notre suzerain bien-aimé.
— Mais si je ne me trompe, lit un de ceux à qui Olivier « s’adressait, le roi de France et le connétable de Richemont sont mal ensemble?
— Ce qui n’empêche pas le connétable de servir le roi, car le connétable est de ceux qui croient que les dissensions particulières doivent tomber devant les intérêts du royaume.
— Le connétable est un grand cœur, messire, et les Bretons sont de nobles et braves gens.
Olivier s’inclina, après quoi il désigna les chevaliers qui raccompagnaient.
— Quant à nous, messire, dit un des deux chefs, nous venons de la Champagne, de la ville de Vaucouleurs, ce qui veut dire que nous avons déjà fait cent cinquante lieues avant que
d’arriver ici, et cela à travers tin pays plein de forêts, et des forêts pleines d’ennemis, Anglais et Bourguignons. Heureusement Dieu, ou tout au moins un de ses envoyés, nous accompagne, continua le chevalier en souriant au jeune homme dont nous avons déjà parlé tout à l'heure ; de sorte que nonseulement nous sommes arrivés sains et saufs, mais qu’encore nous n’avons trouvé personne à combattre. Voilà d’où nous venons. II me reste à vous dire qui nous sommes, Messire, et en disant cela, le r.heVtdier étendait la main vers son compagnon, est Jehan de Novelompont, et moi je suis Bertrand de Poulangy. «•
— Et ce jeune homme? demanda Olivier en désignant celui qui se tenait entre Jehan et Bertrand.
— Moi, répondit le jeune homme, je ne suis ni noble, ni chevalier, monseigneur; je suis une pauvre fille, la plus humble servante de Dieu, et je n’ai pas d’autre nom que celui de Jehanne.
Olivier considéra la jeune fil’ avec étonnement.
— Ainsi, fit Tristan d’une voix sombre eu s’approchant d’elle, vous êtes une femme?
— Oui, messire.
— Pourquoi avez-vous revêtu l’habit d’homme, alors?
— Parce que devant combattre comme un soldat, je ne pouvais rester vêtue comme une femme?
— C’est elle, murmura Tristan, et il considéra Jehanne de façon à graver à tout jamais ses traits dans sa mémoire.
— Mais Jehanne, reprit Olivier, savez-vous à quels dangers yous vous exposez?
— Je le sais, messire.
— Et vous ne les craignez pas ?
— Non.
— Croyez-vous que votre secours soit bien utile au roi de France, qui a autour de Iqi tant de braves chevaliers plus expérimentés que vous eu matière de guerre?
— Oui, je le crois, messire, car c’est moi que monseigneur Jésus a chargée do faire lever le siège d'Orléans et de mener couronner le dauphin à Reims.
— Et qui vous a dit cela, Jehan ne.
— Les anges, répondit la jeune fille en levant les yeux au ciel avec une douce exaltation.
Olivier regarda Jehan et Bertrand.
— Vous la croyez folle, messire, lui dit ce dernier, qui chaque fois que Jehanne parlait, la contemplait avec admiration, mais détrompez-vous. Nous aussi nous avons cru cela ; mais maintenant nous en demandons pardon à Dieu comme d’un sacrilège. Cette enfant, voyez-vous bien, messire, c’est l’ange de la France ?
Un sourire courut sur les lèvres de Tristan, et Jehanne, à qui ce sourire n’échappa point, en ressentit comme une douleur, car son visage se contracta.
— Votre histoire doit être une touchante histoire, Jehanne, dit Olivier à la jeune fille, et je voudrais bien la connaître, car je crois fermement que vous êtes ce que vous dites.
— Elle est bien simple, monseigneur, répondit Jehanne; mais puisque cela vous fait plaisir, je vous en ferai volontiers le récit si vous voulez prendre place -à côté de moi et m’écouter.