JEHANNE LA PUCELLE
Le soir du jour où cette rencontre avait eu lieu, on avait encore dix lieues à faire avant d’arriver à Chinon. Olivier ordonna que l’on fit halte et que l’on se reposât, ce que, de leur côté, avaient ordonné Jehan, Bertrand et Jehanne.
Quand Olivier fut seul, il écrivit à la comtesse de Karnac :
« Chère et vénérable mère,
» Nous marchons de miracle en miracle. Hier, c’était mon aïeul qui sortait de son tombeau; aujourd’hui c’est un prodige aussi extraordinaire. J’avais encore l’esprit frappé de
cette chose merveilleuse dont j’ai été le témoin, quand j’ai fait une étrange rencontre et appris une curieuse histoire. Sur la route de Chinon, nous avons abordé une troupe d’une dizaine de cavaliers, en tête de laquelle chevauchaient trois seignburs qui paraissaient en être les chefs; seulement, l’un des trois avait l’air beaucoup plus jeune que les deux autres. Après avoir appris le nom de se3 compagnons, je lui demandai le sien; il me répondit qu’il était une femme et que son nom était Jehanne.
» En effet, représentez-vous, ma mère, une jeune fille de dix-sept ansà peine, ayant revêtu le costume d’homme, portant sur son visage le rayon d’un saint courage et d’une divine résolution. Je dus désirer d’apprendre comment cette jeune fille se trouvait au milieu de ces hommes d’armes. Or, voici son histoire qu’elle-méme voulut bien me conter, et que me confirmèrent les nobles sires qui l’accompagnaient, quoique ce fût dit avec un ton de vérité qui n’avait besoin d’aucun autre témoignage.
» Sachez, ma bonne mère, que cette enfant est née dans le petit village de Domrémy, sur les bords de la Meuse. Son père, Jacques d’Arc, n’est qu’un pauvre laboureur, et sa mère, Isabelle Romée, ne sait que coudre et filer pendant que son mari est aux champs. C’est aussi tout ce qu’elle- a appris à sa fille, qui ne sait ni lire ni écrire.
» Jehanne a deux frères, Pierre et Jacques, tous deux laboureurs comme leur père.
« Je voudrais pouvoir vous raconter avec les termes dont elle s’est servie et l’expression qu’elle leur donnait, les premières années de la vie de Jehanne, et comment, lorsqu’elle revenait avec ses moutons, elle s’asseyait à côté de sa mère et recevait d’elle ses leçons de religion, non pas d’une religion raisonnée comme la nôtre, mais de cette religion des campagnes, pleine de mystères et de superstitions, espèce de légende qui se grave profondément dans l’esprit et dans le cœur des enfants, car elle se représente à eux sous toutes les formes. C’est le chant dont leur mère les berce pour les endormir, c’est la fresque naïve qu’iis trouvent aux murs
de l'église, c’est le rôcit miraculeux que leur fait le pâtre voisin.
» L’âme de Jehanne était pleine de cette religion, et elle la mettait en pratique par toutes sortes de bonnes œuvres. Jehanne fréquentait les lieux saints, faisait l'aumône? soignait les malades. C’était enfin la plus sainte fille de son village.
» Je tiens ces détails de se3 compagnons, car Jehanne est trop modeste pour les dire elle-même.
» Jehanne a donc été élevée au milieu des légendes et des rêveries; mais les rêveries de la douce enfant ont été souvent troublées par des cris de guerre et de mort. Chaque jour le pays était envahi par des brigands devant lesquels il fallait fuir, ou servait de refuge à des fugitifs qu’il fallait cacher. Le pillage et l’incendie lui étaient devenus familiers. Cependant, il semblait à Jehanne que Dieu ne pouvait pas permettre toujours de pareilles misères. Entre la religion et la guerre, entre la douleur que donne la vie d’ici-bas et le bonheur promis par la vie d’en haut, l’esprit de Jehanne s’était ouvert à de sérieuses méditations, et elle croyait trop en Dieu pour ne pas croire en un libérateur. Par moments, elle se figurait pouvoir être cet élu; mais elle était si jeune, si pauvre, si faible, qu’elle comprenait bien vite son impuissance, et elle se contentait de prier le Seigneur de donner à un autre la force qui lui manquait.
» Cependant une chose préoccupait Jehanne. La prédiction de Merlin : cette prédiction qu’il a faite à Karnac, était arrivée jusqu’à elle. Comment? Je l’ignore. Toujours est-il que Jehanne la connaissait, l’avait apprise et la répétait sans cesse. En outre, un vieux berger de Domrémy, qui passait pour avoir fait des prédictions qui depuis s’étaient réalisées, interrogé comment les malheurs de la France finiraient, avait répondu :
« Trois courtisanes ont perdu la France, une vierge la ï> sauvera. »
» Ces deux prophéties avaient frappé l’impressionnable jeune fille, et elle était convaincue qu’un jour elles devien-
draient des vérités. De là à avoir l’ambition de les réaliser elle-même, il n’y avait pas loin.
» Ajoutes à cela, ma mère, que des signes étranges avaient suivi la naissance de Jelianne, et qu’on les lui avait racontés à elle comme à tout le monde. La nuit où elle était née, et qui était celle du 6 janvier 1411, quoique ce fût une nuit d’hiver, avait été éclairée tout à coup comme une nuit de printemps et s’était parfumée de toutes les senteurs de mai, tandis que les coqs se mettaient à chanter, quoique l’heure de leur chant accoutumé ne fût point encore venue. Les habitants de Domrémy, étonnés de cette merveille, s’étaient mis sur leur porte pour jouir de ce phénomène prinlanier, et ils avaient vu une étoile se détacher du ciel et tomber sur la maison de Jacques d’Arc. C’est à ce moment que le vieux berger avait fait sa prédiction, et que Jebanne était née.
» Malgré cela la jeunesse de Jchanne se passa comme la jeunesse de tous les enfants de sa condition. Jusqu’à sept ans elle garda le troupeau de son père, mais on remarqua que jamais elle n’avait égaré ni un mouton ni une brebis. Quand un de ses animaux s’éloignait, elle l’appelait par son nom et l’animal revenait; quand un loup sortait du bois, elle marchait sur lui et elle n’avait qu’à lui montrer sa boulette pour qu’il se sauvât.
» Elle atteignit ainsi l’àge de douze ans, et ce fut à cet âge qu’eile commença à se préoccuper des malheurs de son pays et des moyens de le sauver.
» Elle était passionnée pour les cloches. Elle avait pour le bruit qu’elles rendent une sorte de passion. Quand elle les entendait, elle tombait en extase, et elle ne les avait pas entendues une fois sans soutenir qu’une voix s’était mêlée à leur carillon et lui avait parlé. Seulement, ce que cette voix avait dit, quelques efforts qu’elle fît pour se le rappeler, elle n’avait jamais pu le redire.
» Un jour qu'elle se trouvait avec quelques compagnes dans une prairie située entre Domrémy et Neufchàteau, les jeunes fdles proposèrent de faire une course et de donner un bouquet à celle qui arriverait la première. La proposition fut
acceptée, et les enfants se mirent d’abord à cueillir les fleura et à confectionner le bouquet, Jehanne comme les autres. Le bouquet préparé, Jehanne promit à sainte Catherine de le déposer sur son autel si elle le gagnait, et, ce vœu fait, la course commença. Les jeunes tilles partirent comme une volée de colombes, mais si fort qu’elles coururent, Jehanne courait plus vite qu’elles, et avec une telle rapidité que celle qui la suivait de plus près s’arrêta en lui criant :
» Jehannette! Jehannette! tu ne cours plus sur la terre comme nous, tu voles à travers l’air comme un oiseau.
» En effet, sans qu’elle sût comment cela se faisait, Jehanne se sentait soulevée de terre, et arriva au but sans fatigue. Bile ramassa le bouquet; mais au moment où elle se relevait, elle vit devant elle un beau jeune homme qui lui dit en souriant :
» — Jehanne, allez chez votre mère, elle a besoin de vous parler tout de suite.
» Et le beau jeune homme disparut sans laisser à Jehanne le temps de lui répondre.
» Jehanne se rendit chez sa mère, qui dit ne l’avoir point fait demander et n'avoir pas besoin d’elle. Alors Jehanne alla déposer son bouquet sur l’autel de sainte Catherine, et repassa par le jardin de sa maison pour abréger son chemin. Mais quand elle fut dans le jardin, elle s’entendit appeler à droite ; elle s’arrêta et vit une nuée lumineuse d’où sortait une voix; cette voix lui disait :
» Jehanne, tu es née pour accomplir des choses merveilleuses, car tu es la vierge choisie par le Seigneur pour le rétablissement du roi Charles. Habillée en homme, tu prendras les armes, tu seras chef de guerre, et tout dans le royaume se fera par ton conseil, b
» Puis la nuée disparut, et la voix cessa de se faire en- ‘ tendre.
» Jehanne resta muette et épouvantée d’un tel prodige.
b Or, ceci se passait le 17 août 1424, c’est-à-dire le jour même de la bataille de Verneuil, de cette bataille sanglante où périrent Douglas, son iils, le comte de Buchan, le comte
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d’Aumale, Jean de Harcourt et tant d’autres braves seigneurs.
» Cependant l’aventure du jardin était restée profondément gravée dans l’esprit de la jeune Hile, et c’était à cela qu’elle songeait en filant. Aussi elle allait plus souvent à l’église, car il lui semblait-que cette nuée lumineuse lui avait apporté quelque chose du ciel et l’avait rapprochée de Dieu.
» Un dimanche, qu’absorbée si complètement dans sa prière, elle était restée seule à prier, elle vit la voûte de l’église s’entr’ouvrir pour laisser descendre un nuage d’or, au milieu duquel elle reconnut le jeune homme qui lui était apparu le jour de sa course avec ses compagnes; mais cette fois il avait de longues ailes blanches aux épaules, et Jehanne, comprenant que c’était un ange, se sentit toute réjouie à sa vue et lui dit:
» — Monseigneur, est-ce vous qui m’avez appelée?
y> — Oui, Jehanne, répondit l’ange, c’est moi.
» — Que voulez-vous de votre servante?
» — Jehanne, je suis l’archange Michel, et je viens de la part du roi des cieux t’annoncer qu’il t’a choisie entre toutes les femmes pour sauver le royaume de France du péril qui le menace.
» — Et que puis-je faire pour cela, moi, pauvre bergère des champs?
» — Sois toujours une sage fille comme tu l’as été jusqu’aujourd’hui, et quand le temps sera venu nous te le dirons, sainte Catherine, sainte Marguerite et moi; car toutes deux t’ont prise dans une miraculeuse amitié en récompense de la grande religion que tu as pour elles.
» — Que la volonté de Dieu soit faite, répondit la jeune fille, et qu’il dispose de sa servante quand et comme il voudra.
» — Amen, dit l’ange.
» Et la nuée se refermant sur lui, passa à travers la voûte de l’église et disparut.
» A partir de ce moment, il n’y avait plus à douter, n’est-ce pas, ma mère? Anssi Jehanne ne douta plus. Elle pria le curé de l’église de l’entendre en confession, et lui ayant raconté ce
qu’elle avait vu, elle lui demanda ce qu’elle devait faire. Le saint bomme lui recommanda de ne rien dire de cette apparition à personne, et de suivre ponctuellement les ordres , qu’elle recevrait du ciel.
» Trois ans se passèrent 6ans qu’un nouveau miracle se manifestât à Jehanne, qui, grandissant, de Allé devenait femme. Cependant sa vie était toujours plus extraordinaire que celle des autres. Ainsi, souvent, au milieu du silence, elle assurait entendre une musique céleste, et elle répétait cette musique inconnue à tous sans pouvoir se la rappeler une heure après. L’hiver, quand la neige couvrait le sol, elle sortait, disant qu’elle allait cueillir des fleurs pour seB saintes, ce qui faisait beaucoup rire ceux qui l’entendaient, et elle revenait, sa robe pleine de violettes, de primevères et de boutons d’or. Enfin, ce qu’il y avait de plus étrange, c’est que les animaux les plus sauvages n’avaient point peur d’elle, les chevreuils •et les faons venaient bondir à ses pieds et parfois une fauvette était venue se poser sur son épaule et lui dire à l’oreille sa mélodieuse chanson.
■>> Pendant ce temps Ips affaires du roi de France avaient empiré, et comme le comte de Salisburv venait de débarquer à Calais et s’acheminait avec de grandes troupes vers la partie de la France qui n’était point encore conquise, les visions de Jehanne reparurent, car le moment approchait dans les desseins de Dieu.
» Saint Michel se présenta de nouveau A la bergère, accompagné de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et tous trois lui dirent que Dieu la tenait toujours pour celle qui devait sauver la France. Us lui ordonnèrent en même temps d’aller trouver le roi Charles VU, de lui annoncer qu’elle venait de la part du Seigneur pour se faire chef de la guerre, et marcher avec les Français contre les Anglais et les Bourguignons.
» Comment le ciel avait-il choisi cette enfant pleine de pitié, qui se trouvait mal à la vue du sang, pour accomplir une œuvre de guerre et de destruction, c’est ce que Jehanne ne se demanda même point. Bile ne songea qu'à obéir. Maiheu-
TRISTAN I.E ROCX
reusement ce n’élait point chose facile. Comment, en effet, faire passer dans le cœur des .autres et du roi lui-même la confiance qu’elle sentait en son propre cœur, comment faire entendre à des incrédules la voix que seule elle entendait ?
» SaintMichel lui apparut de nouveau etlui dit de se hâter, attendu que tandis qu’elle hésitait le sang coulait à flots, et que rien ne devait plus la retenir, puisque l'ordre était donné.
» Jehanne alla trouver son confesseur, et lui fit part de ce qu’elle venait de voir et d’entendre.
» — Obéissez, mon enfant, lui dit le prêtre.
» — Mais, lui dit Jehanne, quand bien même je voudraispartir, comment le ferais-je? Je ne sais pas les chemins, je ne connais ni le peuple ni le roi; ils ne me croiront pas; tout le inonde rira de moi avec raison, car, qu’y a-t-il de plus insensé que de dire aux^rands: Une enfant délivrera la France elle dirigera des expéditions militaires par son habileté, elle ramènera la victoire par son courage; et d’ailleurs quoi de plus étrange et de plus inconvenant, mon père, qu’une jeune fille avec des habits d’homme.
» Le bon vieux prêtre ne trouva rien à répondre à cela, sinon qu’il fallait obéir. Alors Jehanne se mit à pleurer en songeant à la pénible tâche qui lui était imposée, et le prêtre la consola de son mieux, lui disant d’attendre et de demander à saint Michel et à ses saintes, quand elle les verrait, quels moyens elle devait employer pour obéir et quels chemins il lui fallait suivre. >
» Quelques mois se passèrent sans que la jeune fille vit rien, ce qui lui lit craindre d’avoir déplu à ses voix, comme elle les appelait; de sorte qu’elle alla s’agenouiller devant l’autel de sainte Catherine, et récita une oraison du plus profond de son cœur, suppliant la sainte de se montrer à elle si elle n’était pas courroucée coutre sa servante. Cette oraison était ainsi conçue:
« Je requiers Notre-Seigneur et Notre-Dame de m’envoyer conseil et confort sur ce qu’il leur plaît que je fasse, et cela
par l'intermédiaire da bienheureux saint Michel et des bienheureuses sainte Catherine et sainte Marguerite. »
» Au dernier mot de cette prière, la nuée lumineuse s’abaissa; seulement, cette fois, c’était l’ange Gabriel qui accompagnait les deux saintes. Alors Johanne baissa la tête, et la voix habituelle se fit entendre :
» — D'où viens que tu doutes et que tu hésites, Jehanne, ditelle? D’où vient que tu demandes comment s’accompliront les choses que tu dois accomplir? Tu ne sais pas le chemin qui conduit au roi, dis-tu; les Hébreux non plus ne connaissaient pas le chemin qui pouvait les conduire à la terre promise, et cependant ils se mirent en route et la colonne de feu les guida.
» — Mais, dit Jehanne, quel est l’ennemi que je dois combattre, et quelle est la mission que je dois accomplir?
» — L’ennemi que tu dois combattre, reprit la' voix, est devers Orléans; et pour que tu ne fasses plus de doute que nous te disons la vérité, sache qu’aujourd’hui son chef de guerre, le comte de Salisbury, a été tué. La mission que tu dois remplir est de faire lever le siège de la bonne ville du duc d'Orléans, qui est prisonnier en Angleterre, et de mener sacrer Charles VII à Reims; car tant qu’il ne sera point sacré, il ne sera que dauphin et non pas roi.
» — Mais, continua Jehanne, je ne puis aller ainsi seule. A qui faut-il que je m’adresse pour avoir aide et secours?
* — Tu as raison, Jehanne, reprit la voix ; va donc au lieu voisin, nommé Vaucouleurs, qui seul, dans la contrée de la Champagne, a conservé sa fidélité au roi, et là, demande à parler au bon chevalier Robert de Reaudricourt; dis-lui hardiment de quelle part tu viens, et il te croira.
» — Et commen t reconnaîtrai-je le che vali er de Baud ricou rt ?
» — Ilressembleà l’image que tu vas voir, répliqua la voix.
» Et, en effet, Jehanne distingua dans la nuit le visage d’un chevalier sans casque, sans épée et sans éperons.
» Quelques jours après, elle s’élait rendue à Vaucouleurs, et elle voyait entrer dans une église de ce village un chevalier sans casque, sans épée et saus éperons, comme doit élre
un chevalier chrétien qui entre dans une église. Jehanne courut à lui et lui dit :
« — Messire, n’êtes-vous pas le chevalier Robert de Baudricourt ?
» — Oui, répondit le chevalier.
» — Alors elle lui raconta tout ce qui s’était passé. Baudricourt resta fort étonné, comme bien vous pensez, ma mère, et il crut à quelque diablerie, ainsi que le curé de Vaurouleurs, qu’il consulta. Mais le peuple ne doutait pas, lui qui, à défaut de la science, a l’inspiration et le pressentiment, et il cria à Baudricourt d’être convaincu.
» Jehanne ajouta :
» — Avant qu’il soit la mi-carême, il faut que je sois devers le roi, dussé-je, pour m’y rendre, user mes jambes jusqu’aux genoux; car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse,- ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n’y a pour lui de secours que moi-méme, quoique j’aimasse mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car ce n’est pas là mon ouvrage; mais il faut que j’aille, parce que mon Seigneur le veut.
» — Et quel est votre Seigneur? demanda le chevalier.
» — C’est Dieu ! répondit Jehanne.
» Baudricourt fut touché, et lui promit de la mener au roi après qu’il lui en aurait fait demander l’autorisation.
» Quand Jehanne annonça son départ à son père et à sa mère, ils tentèrent tous les moyens de l’en détourner; mais la volonté du ciel était plus forte qu'eux : ils ne purent obtenir d’elle qu’elle ne partit pas.
» Pierre, son plus jeune frère, lui proposa de l’accompagner, et les gens du village s’étant cotisés, lui fournirent un équipement et un beau cheval noir.
» L’autorisation du roi arriva; mais Baudricourt, brave et vaillant chevalier, eut honte de se faire le guide d’une femme et de reconnaître en elle une force qu’il n'avait pas en lui. Au moment de partir, il s’y refusa; mais Jehan de Novelompont et Bertrand de Poulangy se chargèrent de la jeune inspirée, et leur petite troupe se mit en route au milieu des
souhaits et des bénédictions de tous ceux qui avaient connu Jehanne.
» Voilà, chère et vénérée mère, la merveilleuse histoire de la jeune fille que j’ai rencontrée hier, et à laquelle je suis dévoué maintenant, car elle est sainte comme vous et belle comme Alix.
» Donnes ma lettre à notre vénérable chapelain, ma mère, afin qu’il la transcrive dans les Mémoires de notre famille. Je suis convaincu que cette vierge est bien l’envoyée de Dieu, et je veux que nos descendants sachent que j’ai été un des premiers à croire en elle.
» A l’heure où je vous écris cette lettre, elle dort tranquille'ment par terre dans la salle d’une chaumière, comme le plus humble de nos soldats.
» Demain, nous entrerons avec elle à Ghinon, et je vous ferai part, ma bonne mère, de ce qu’ordonnera le roi. »
Le lendemain, en effet, Jehanne et ses compagnons se remirent en marche; mais, au moment du départ, Olivier voulut faire le compte de ses hommes, comme il le faisait tous les jours, pour s’assurer que personne ne manquait à l’appel.
Tristan seul n’était pas présent, lui qui, jusque-là, avait toujours été le premier prêt à partir.
On l’appela, on le chercha, mais en vain.
Olivier se mit en route cependant avec l’espérance ou quo Tristan avait pris les devants, ou qu’il le rejoindrait en chemin, mais à la porte de Ghinon, Tristan n’avait pas encore reparu.