‹ Tristan le RouxChapitre 17 sur 33 · LES AMOURS · texte numérisé non relu

LES AMOURS

— Savez-vous, sire, dit Étienne tout en dépeçant lui-même le poulet que l’on venait d’apporter, car lorsque le roi dînait seul avec le jeune homme, il ne pouvait souffrir que les valets restassent autour de lui, ces dîners étant ses récréations; savez-vous, sire, que voilà des gentilshommes qui vont emporter de vous une bien mauvaise opinion.

— Ils vont surtout emporter de moi cette opinion qu’il faut que je sois un roi bien faible pour laisser à uu enfant comme toi le droit de dire tout ce qu’il veut.

— Oh ! le mal n’est pas là, sire. Si tous les rois avaient autour d'eux des enfants comme moi, tout n’en irait que mieux. Je disais donc que voilà des jeunes seigneurs qui viennent mettre leur épée, leur vie, leurs vassaux à votre service, et que vous les recevez de fuç.m uu peu leste; le premier, parce qu’il vous est envoyé par le connétable, les deux autres parce qu’ils vous amènent cette jeune lille que vousméme avez fait mander. Us vont vous croire uu roi sans reconnaissance, et c’est déjà assez d’étre roi sans royaume. Que vous a fait le connétable de Richemont , je vous demande un peu ?

— 11 m’a été imposé par son frère, le duc de Bretagne, de l’alliance duquel j’avais besoin. En lui donuaut l’épée de connétable, j’ai eu la main forcée, et les rois ne pardonnent jamais qu’on les ait contraints à quoique ce soit, même pour leur bien.

— Mais, sire, il vous a rendu des services.

— Lesquels?

— Il a fait tuer le sire de Gyac, d’abord.

— Un homme gue j’aimais.

— Et qui vous volait jusque dans vptre poche.

— C’est vrai. Eh bien! admettons que je lui pardonne ce meurtre, puisqu’on assure qu’il a bien fait et que les rois ne sont pas libres d’aimer qui ils veulent; il y a autre chose.

— En effet, il a tué lui-méme Camus de Beaulieu, votre second favori, qui vous volait encore plus que le premier. Ce sont là de ces services que l’on ne doit pas oublier, sire, fit Étienne en riant.

— Aussi je ne désespère pas de te voir massacrer un jour par ce tueur de favoris, toi que j’aime. Sera-ce encore un service qu’il me rendra?

— Merci de la comparaison, sire, mais je n’ai de ressemblance avec ceux que je viens de nommer que l’amitié que vous avez pour moi. Je ne vole pas les deniers de l’État et ce ne sont pas les dîners que vous me donnez qui vous ruineront.

Étienne avait dit cette dernière phrase avec une intonation si charmante et avec un geste si spirituel, que le roi ne put s’empécher de rire.

— En effet, tu ne me ruines pas, toi; aussi, quand nous serons à Paris...

• — Vous n’en prenez guère le chemin, sire.

— Que veux-tu que je fasse?

— Je veux que vous suiviez les bons conseils qu’on vous donne.

— Je suis ceux.de La Trémouille.

— Et vous appelez cela suivre de bons conseils?

— N’est-ce pas Ion connétable de Richemont qui l’a placé auprès de moi, et qui m’en a fait un ministre?

— Le conuétable s’est trompé, mais patience.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que le connétable est homme à prendre sa revanche et qu’il se pourrait bien qu’un de ces jours ce favori-là suivit les deux autres.

— Qui te fait supposer cela? dit le roi en fixant sur Étienne un regard où il y avait presque de l’espérance.

— Rien, sinon que le nombre trois plaitjj Dieu.

Charles VIL poussa un soupir.

— Ah I continua le jeune homme, vous aimeriez mieux une supposition plus fondée.

— Etienne !

— Oh I je lis dans votre âme ainsi que dans un livre ouvert, sire. Vous êtes jeune, vous êtes bon, mais vous êtes faible; avec le désir de faire le bien, vous laissez faire le mal, et cela pour avoir la paix, dites-vous. Si vous saviez à quel prix vous Tachetez, sire, vous aimeriez mieux la lutte et l’insomnie.

— Quel âge as-tu? Etienne.

— J’ai dix-huit ans, sire, vous le savez.

— Tu as donc, en moyenne, une quarantaine d’années à vivre encore?

— Pourquoi me dites-vous cela? monseigneur.

— Parce que cela m’attriste de voir un enfant de ton âge fairede la morale comme un vieillard. Que feras-tu donc quand tu aura cinquante ans? Garde cela pour plus tard, et parle maintenant d’amour et de tournois. Chaque chose en son temps. Allons, ouvre ce bahut, prends-y un flacon de vin de Chypre, verse-nous en à chacun plein notre coupe, buvonsle et parlons d’autre chose.

— Oh ! je sais bien de quoi vous voulez parler, sire, fit Étienne en obéissant au roi et en versant dans les deux coupes une liqueur semblable à la topaze.

— Alors, si tu le sais, mauvais ami, pourquoi n’en parlestu pas ?

— Parce que je croyais qu’à cette heure il devait être question de choses plus sérieuses, monseigneur,

— Eh quoi de plus sérieux que l’amour, enfant? Si tu savais, je te dis celaà toi parce que tu es le seul être devant lequel j’ouvre librement mon cœur; si tu savais comme tout me parait peu de chose à côté de cela. Certes, la gloire est belle; je comprends qu’on ait l’orgueil de vouloir soumettre des „ peuples, de faire répéter son nom par les échos de tous les rivages, et de s’appeler Annibal, César, Charlemagne ou saint

Louis; mais que veux-tu, eufajit, je trouve tout autre nom aussi beau quand il est prononcé par deux lèvres aimées, tout autre homme aussi roi quand il est au bras de la femme qu’il aime; car l’amour, c’est le royaume sans limites, c’est la couronne sans épines, c’est le rêve sans fin. Un jour, nous ne serons plus qu’une bien vile poussière et nous ne ferons plus au fond de nos tombes qu’une bien ridicule grimace, quoi que nous ayons été. N’usons donc pas en vaines ambitions les belles années de notre vie; au lieu d’arroser de sang notre royal chemin, couvrons-le de fleurs: cela fait jnoins de mal et c’est aussi beau. De là vient mon indilfârence pour toutes ces choses qui m’entourent, Ils veulent mon royaume, qu’ils le prennent, qu’ils se le partagent; que m’importe! Agnès m’aime, mon royaume est là-dedans, On me croit faible, indolent, sans énergie : on se trompe, Étienne. Si demain Agnès ne m’aimait plus, je conquerrais le monde pour regagner son amour; mais elle m’aime comme je suis; à quoi bon le reste? Que Dieu nous laisse un coin de terre assez grand pour que nous y soyons à côté l’un de l’autre, voilà tout ce que je lui demande.

En écoutant le roi, Étienne était devenu tout rêveur.

— Je t’ai fait de la peine? lui dit Charles.

— Non, sire. Vous savez que depuis longtemps j’ai imposé silence à mon cœur.

— Pardonne-moi, j’oublie toujours que tu as aimé Agnès.

— Et que je l’aimerai toujours, monseigneur. Pouvez-vous me faire un crime de ressentir ce que vous ressentez vousméme? D’ailleurs, j’aime madame Agnès pour elle et non pour moi. Madame Agnès ne m’aime pas autrement que comme un enfant qui a été élevé auprès d’elle, autrement que comme un ami des premières années. Pouvait-elle m’aimer d’une autre façon ? Non. Au lieu de m’ensevelir dans ma douleur quand j’ai vu qu’elle vous aimait, Sire, j’ai voulu que mon amour lui servit à quelque chose et que le votre me donnât au moins une compensation. Je me suis fait votre messager et votre confident. Je la vois sourire quand elle lit vos lettres, je vous vois heureux quand vous li-ez les siennes, quand

TRISTAN LR ROüX

■vous me parlez d’elle, il me semble que j’entends parler mon propre cœur. Vous la voyez comme je la vois, sire; vous la comprenez, vous êtes digne d’elle: aussi mon amour pour elle est-il devenu du dévouement pour vous. Puis, si je n’ai pas la réalité, n'ai-je pas le rêve dont vous-même, sire, n’avez pas le droit d’être jaloux? Quand je suis seul, j’évoque son image et je lui fais des vers, que vous lui donnez quelquefois comme étant de vous. Une fois, vous avez laissé tomber une fleur qui venait d’elle. Je l’ai ramassée et l’ai gardée précieusement; comme un parasite, mon cœur vit des miettes du vôtre. N'ai-je pas bien fait de vous avouer tout cela, sire? D’abord, j’ai dû à cet aveu votre amitié pour moi, car votre âme comprend toutes les délicatesses; puis le droit de parler d’elle et le bonheur de l’entendre louer. Aimez madame Agnès, monseigneur, aimez-la comme elle vous aime; car si vous ne l’aimiez plus, elle vous aimant encore, j’en mourrais de chagrin.

Le roi sentait venir les larmes dans ses yeux en entendant peut-être pour la vingtième fois la naïve confidence de cet amour qui, sans égoïsme et sans jalousie, s’était fait si fidèlement l’esclave du sien. Aussi aimait-il Élienne comme il eût aimé son enfant, et avait-il en lui une confiance illimitée.

— Eh bien ! Étienne, nous verrons Agnès ce soir, lui dit le roi.

— Vous allez la voir, monseigneur ?

— Oui.

— Et vous m’emmenez avec vous?

— Si tu le veux.

— Si je le veux ! je le croi3 bien, sire, s’écria Étienne avec une joie d’enfant.

— Mais je fais une réflexion. *

— Laquelle ? sire.

— Si un jour Agnès allait t’aimer.

— Moi?

— Tu es jeune, tu es beau, tu es amoureux, ces choses-là, les femmes les voient et les devinent, et une couronne est

bien peu de chose dans le plateau de leur amour. Si Agnès allait t’aimer !

— Ah! monseigneur, ce serait bien mal à elle, répondit sérieusement Étienne.

— Mais que ferais-tu, toi, si cela arrivait ?

— Je partirais, sire, pour la punir et vous venger.

— Viens que je t’embrasse, fit Charles avec expansiou, car il n’y a pas de plus noble cœur que le tien.

En ce moment un valet entra.

— Que me veut-on? demanda le roi.

— Sire, répondit cet homme, la reine vous fait demander un moment d’entretien, et si elle doit se rendre dans votre ,, appartement ou vous attendre dans le sien.

— Dites à la reine que je descends auprès d’elle.

Le valet s’éloigna.

— Va trouver Agnès, Étienne, dit le roi au jeune page, et dis-lui que je te suis. C’est un quart d’heure de tête-à-léte que je t’accorde. Tu vois que je suis un bon prince.

— Je vous obéis, sire, fit le jeune homme, et s’enveloppant de son manteau, il disparut.

Alors le roi,, pour lequel tout dérangement imprévu était ennui, fatigue même, quitta la chambre où il était et se rendit chez la reine, l’air d’autant plus maussade qu’elle l’avait fait demander juste au moment où il allait quitter le château pour aller voir Agnès

11 entra donc chez Marie d’Anjou avec la ferme résolution de n’avoir qu’un très-court entretien avec elle.

La reine était seule.

En voyant entrer le roi, elle se leva.

Marie d’Anjou, qui à cette époque pouvait avoir vingtquatre ans environ, était dans tout l’éclat de sa sévère beauté.

— Pardonnez-moi, monseigneur, si malgré le désir que vous aviez exprimé de rester seul ce soir, j’ai voulu vous parler; mais outre que ce que j'ai à vous dire est de la plus grande importance, je ue vous retiendrai pas longtemps.

— Parlez, madame, répondit Charles eu s’asseyant et «n faisant signe à la reine de s’asseoir.

— Trois gentilshommes sont venus au château ce soir? fît Marie.

— Cela est vrai.

— Deux d’entre eux venaient vous demander la permission de vous présenter une jeune fille qu’on nomme Jehanne d’Arc.

— En effet.

— Et vous avez refusé de la voir?

— Oui.

— J’ai su cela, mouscigneur, et l’on raconte des choses si merveilleuses sur cette jeune fille, que j’ai fait prier ces gentilshommes d’entrer chez moi, et je leur ai demandé des détails sur cette miraculeuse histoire. Ils me les ont donnés, et ma conviction est que cette jeune fille est bien réellement l’envoyée de Dieu et la vierge de la prophétie; car vous savez, monseigneur, qu’il y a une prophétie qui dit que la France sera sauvée par une vierge.

— Je le sais.

— J’ai donc promis à ces jeunes seigneurs d'avoir un entretien avec vous, sire, et d’employer toute mon influence à vous faire revenir sur votre décision.

— Malheureusement, cette décision est irrévocable, madame.

— ■ Et pourquoi, monseigneur?

— Parce que, comme je l’ai dit aux seigneurs que vous avez vus, et comme ils ont pu vous le répéter, ma conviction est toute contraire à la vôtre, et que je ne puis, moi, homme et roi, imposer à une armée de braves gens et de vaillants soldats une fille de campagne qui se dit inspirée.

— Ainsi, Jehanne!...

— Repartira demain.

— Irrévocablement?

— Irrévocablement, madame.

— C’est bien, monseigneur, voilà tout ce que j’avais à vous dire, et V0113 pouvez vous retirer.

Charles prit la main de lu reine et la baisa

— Vous ne m’en voulez pns, madame, lui dit-il, si je vous refuse ce que vous me demandez?

— Non, monseigneur, mais j’espère que vous changerez d’avis avant demain, et que la nuit vous portera conseil.

— J’en doute, madame.

— Qui sait? dit la reine.

Le roi prit congé de Marie d’Anjou et remonta dans son appartement pour y prendre son manteau, car, outre qu’il faisait froid dehors, il ne voulait pas qu’on le reconnût quand il sortirait.

Mais avant même qu’il eût monté l’escalier qui séparait de l’appartement de la reine l’appartement où il se rendait, Marie d’Anjoq s’était enveloppée d’une large mante noire qui lui couvrait presque entièrement le visage; elle avait quitté sa chambre, gagné la cour, quitté le château, et disparu à gauche dans l’obscurité d’une rue étroite, suivant le même chemin qu’avait suivi Étienne quelques minutes auparavant.

Enfin elle arriva à une petite maison dont le pignon élégant se dentelait dans l’ombre; et dont une seule des croisées était éclairée.

— C’est bien là, murmura Marie d’Anjou, et soulevant le marteau de la porte, elle frappa.

Une femme vint ouvrir.

— Qui demandez-yous? demanda cette femme.

— La demoiselle Agnès Sorel.

— C’est bien ici.

— Il faut que je lui parle, mais à elle seule.

— Quel est votre nom, madame?

La reine souleva sa mante.

— La reine! s’écria la vieille femme.

— Sijence, fit Marie d’Anjou, et que nul ne sache que je suis ici excepté madame Agnès.

— Jésus Maria! marmotta la vieille femme en introduisant la reine dans une salle basse somptueusement ornée; la reine chez ma maîtresse ! Qu’est-ce que cela veut dire et que va-t-il se passer?

Page 1