‹ Tristan le RouxChapitre 18 sur 33 · AGNÈS ET MARIE · texte numérisé non relu

AGNÈS ET MARIE

Il y avait quelques. instants que la reine attendait dans la chambre où l’avait fait entrer une des suivantes d’Agnès, lorsque celle-ci entra. Marie d’Anjou était à ce point plongée dans ses réflexions, qu’elle n’entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit lorsqu’à côté d’elle une voix lui dit humblement ;

— Me voici, madame.

Alors la reine retourna la tête, et vit agenouillée à ses pieds cette divine créature que l’on nommait la Dame de beauté. Le temps qu’Agnès avait fait attendre la reine, elle l’avait employé à dépouiller les colliers et les pierreries dont elle avait coutume de se parer quand le roi devait la venir voir, parce qu’elle savait combien le roi tenait à ce luxe, qu’il appelait le cadre de sa beauté. Agnès était une femme de trop d’esprit, de trop de goût, de trop de cœur pour vouloir paraître ainsi parée devant Marie d’Anjou, dont la modestie était devenne proverbiale.

La reine ne put s’empêcher de considérer quelques instants le gracieux visage qu’elle avait devant elle, ces beaux cheveux auxquels se mêlaient les perles, ces grands yeux, baissés en ce moment, et dont les longs cils jetaient une ombre douce sur le teint rose des joues; ce nez droit comme la ligne grecque, et cette bouche dont les dents étaient plus blanches que les perles qui s'enroulaient dans sa chevelure.

-Relevez-vous, Agnès, dit la reine à la jeune fille ; asseyezvous auprès de moi et causons. Quand nous sommes ensemble, c’est vous la reine; et la preuve, c’est que je viens vous adresser une requête.

— Que veut dire votre altesse?

— Écoutez, Agnès, je crois que la femme d’un roi, et surtout d’un roi comme Charles VII, a reçu du ciel une mission difficile, mais qu’elle peut faire sublime si elle la comprend bien. Une reine n’est plus une femme. Si elle est jeune, si elle, est belle, si elle aime, jeunesse, amour, beauté, il faut qu’elle cache tout au plus profond de son cœur,, et qu’elle fasse à sa couronne le sacrifice de toutes ses impressions; c’est ce que j’ai fait. Mais, d’un autre côté, Dieu lui donne un devoir à remplir, et ce devoir compense pour elle ce qu’elle a perdu.

Il faut qu’elle soit la protectrice. du peuple et la conseillère de son royal époux. Il faut que sou influence apparaisse au milieu des arides questions de la politique et des lois, afin que quelque chose de doux s’y môle et eu ressorte; il faut enfin que l’amour des sujets remplace pour elle l'amour du prince, quand cet amour lui échappe. C’est ce que j’ai essayé de faire, Agnès. >

— Et vous avez réussi, madame, s’écria la jeune fille, car on vous aime et l’on vous respecte comme une sainte.

— Comme je vous le disais, Agnès, reprit Marie d’Anjou, quelquefois l’amour du roi manque à la reine, et elle voit son époux porter à uue autre femme le trésor de ses affections et de sa confiance.

Agnès baissa les yeux à ce mot, et une rougeur ardente couvrit ses joues. La reine le remarqua, et elle se bâta d'ajouter:

— Non-seulement je comprends cet abandon, mais je l’excuse. Il y a dans la royauté un côté sérieux et grave qui éloigne l’amour. La reiue n’eu souffre pas moins, et il y a pour elle, sacbez-le bien, Agnès, des heures longues efe douloureuses. Elle ne peut faire à personne la confidence de sa peine. Elle doit puiser sa force en elle même, et son cuiur s’use vite à cette épreuve. Une consolation lui reste encore cependant, c’est lorsque son époux va porter sou amour à une femme digne de le faire naître et de le ressentir. Tout n’est pas perdu pour la reine alors, et si elle comprend sa mission, c’est IA qu’elle le prouve. Il lui faut seulement avoir assez d’empire Bur elle-même pour pardonner à la femme qui ia faitsouftï,

TRISTAN LJS ROUX

pour venir à elle, et pour lui dire: Faisons à nous deux le Lieu que je ne peux faire seule.

— En effet, madame! s’écria Agnès avec des larmes de reconnaissance dans les yeux, car le bien qu’on fait excuse beaucoup de choses, n’t*8t-ce pas?

— Le roi vous aime. Femme, je vous haïrais peut-être; reine, je viens tout simplement vous dire: Agnès, satfvons le roi ! *

— Oh! madame ! fit la jeune fille en tombant à genoux de nouveau et en couvrant de baisers et de larmes les mains de la reine, vous me faites bien heureuse et bien malheureuse à la fois. Votre générosité est si grande et si noble, que j’ai l’àme pleine de joie et de honte.

— Relevez-vous, Agnès, votre coeur est bon, et si vous m’avez fait du mal, vous me l’avez fait sans le vouloir. Je n’ai pas attendu jusqu’aujourd’hui pour vous pardonner comme chrétienne d’abord, comme femme ensuite. Le roi vous aime, je vous le répète, et je comprends cet amour; vous êtes plus belle que moi et vous n’êtes pas la reine. Il faut que cet amour lui serve, il faut que là où il venait chercher le plaisir, il trouve le bien. Vous avez sur l’esprit du roi une influence très-grande, usez-en pour son bonheur et pour le bonheur de la France.

— Ordonnez, madame, et ce qu’il faudra faire, je le ferai, dussé-je dès ce soir me séparer du monde et m’enfermer dans un couvent.

— Vous savez, Agnès,- dans quel état est la France.

— Oui, madame, hélas! .

— Vous savez avec quelle indifférence le roi voit prendre par les Anglais notre beau pays, à ce point que La Hire lui disait l’autre jour, avec sa rude franchise: Sire, on ne perd pas plus gaiement son royaume.

— Je le sais, madame.

— Vous n’étes pas uue des moindres causes de celte indifférence^ Aguès. Qu’importe à un roi aimé de vous, une province de plus ou de moins! Toute à votre amour, vous n’avez pn jusqu’à présent donner au rei les conseils qu’il n’écouterait

cependant que de vous. Votre esprit, développé par l’étude, n’est pas encore mûri par l’expérience. Gela tient à votre âge, au bonheur qui vous sourit encore, à l’amour que vous éprouvez, et dans lequel il n’y a ni ambition ni orgueil, car vous aimez le roi, je le crois, comme vous aimeriez le plus humble écolier de son royaume. Eh bien 1 Agnès, il faut que vous m’aidiez dans les efforts que je tente, car mon amour à moi est plein d’orgueil et d’ambition pour Charles. Il faut qu’il reconquière son royaume, il faut qu’il chasse les Anglais, il faut qu’il soit roi enfin, roi de la France de Charlemagne et de saint Louis.

— Et vous croyez, madame, que moi je puis faire cela?

— Peut-être.

Agnès secoua la tète en signe de doute.

— Vous voulez dire que le roi est trop faible, n’est-ce pas, pour entreprendre cette lutte. Je désespérerais de lui s’il n’aimait pas, mais il vous aime, et l’amour rend capable des plus grandes choses. La Providenee, quand elle veut' sauver un homme, se sert de tous les moyens, et elle peut bien faire pour un royaume ce qu’elle ferait pour un homme. Or, Dieu ne veut pas que la France de Louis IX, le saint conquérant, le royal martyr, soit aux Anglais, Dieu pour cela dût-il faire un miracle, et ou je me trompe fort, ou il en fera un.

— Que dites- vous, madame?

— La vérité. Ecoutez-moi. Dieu, voyant que le courage désertait les plus grands, l’a donné aux plus petits ; voyant le roi sans énergie, il a donné l’énergie à une femme, à l’une des plus humbles personnes du royaume, comme il a donné sa science autrefois au plus humble enfant de Bethléem. Une jeune fille, une bergère de dix-sept ans, ne sachant ni lire ni écrire, se dit envoyée par Dieu pour chasser les Anglais et rendre le royaume au roi.

— Et cette jeune fille ?

— Est à Chinon. Seulement le roi, qui l’avait fait demander, ne veut plu3 la voir maintenant, et il a donné l’ordre qu’elle parte demain. Si cet enfant part, la France est perdue.

— Qui vous fait croire cela, madame?

— Je prie Dieu tous les jours, Agnès, c’est Dieu qui rue l'a dit. J’ai demandé au roi de ne pas laisser partir Jehanne, il m’a refusé ce que je lui demandais; alors je suis venue- à vous, pour que vous obteniez ce qu’il me refuse. Charles Vil est un de ces rois que Dieu fait grands malgré eux. Les passions d’un prince peuvent parfois lui être plus utiles que ses vertus. Il s’agit seulement de les utiliser. Le roi doit venir vous voir ce soir.

Agnès hésita et baissa les yeux.

— Voyons, Agnès, est- ce que je ne mérite pas que vous soyez franche avec moi?

— Oui, madame, j’attends le roi.

— Eh bien! il faut que le premier ordre qu’il donnera en rentrant au château soit l’ordre qu’on lui ramène Jehanne.

— Il donnera cet ordre, madame.

— Oh! fit la reine en se levant, si le roi m’aimait comme il vous aime, que de grandes choses je lui ferais faire !

En ce moment on frappa à la porte de la rue.

— C’est lui, n’est-ce pas? lit la reine d’une voix émue.

— Oui, madame, répondit Agnès en baissant la tête et en baisant les mains de Marie d’Anjou.

— Allons, Agnès, continua la reine avec effort, souvenezvous de votre promesse et allez recevoir le roi. Je vais attendre ici qu’il soit entré, car je ne veux pas qu’il me voie ni même qu’il soupçonne ma visite.

— Dites-moi encore que vous me pardonnez, madame, lit Agnès avec un regard suppliant.

— Oui, mon enfant, je vous pardonne et de grand cœur.

On frappa de nouveau.

— Allez, dit une seconde fois la reine à Agnès, qui quitta cette chambre et alla elle-même ouvrir la porte au roi, comme cela était son habitude.

— J’ai heurté deux fois, dit Charles en entrant ; ne m’allenùais-tu pas, Agnès?

— Si, monseigneur.

— Étienne est venu t’annoncer ma visite?

— Étienne est là, sire.

— Marie d’Anjou, dont l’oreille était codée à la porte, car en ce moment la femme dominait la reine, entendit Agnès et Charles passer à quelques pieds d’elle, et il lui sembla que le bruit d’un baiser arrivait jusqu’à son cœur et le brisait. Lorsqu’elle n’entendit plus rien, tremblante et pâle, elle ouvrit la porte de la salle où elle était et elle quitta la maison.

Quelques minutes après, elle était de retour au château,

— Eh bien, Étienne, que disais-tu à Agnès? üt le roi en entrant dans la salle où se trouvait le jeune page. Lui disaistu que nous avions parlé d’elle et que je l’aime à en devenir fou?

— Non, monseigneur, je ne disais rien à madame Agnès, répondit Étienne, attendu que madame Agnès m’a laissé seul à peu près depuis que je suis ici.

— C’est vrai, Agnès? demanda le roi.

— Oui, monseigneur.

— Et que faisais-tu donc pendant ce temps? et en disant cela le roi se couchait aux pieds de la jeune fille.

— Vous vous rappelez, monseigneur, répondit Agnès, que je vous ai dit une fois combien j’ai conüance dans les astrologues et magiciens.

— Oui.

— Vous savez que cette confiance est légitime, puisque l’un d’eux m’a prédit, lorsque j’étais encore enfant, que je serais aimée du roi de France, et qu’il n’y a qu’un instant vous disiez, sire, que vous m’aimiez.

— Eh bien?

— Eh bien sire, il y avait tout à l’heure ici un astrologue.

— Et que t’a-t-il promis, celui-là?

— Rien pour moi, sire, beaucoup pour vous.

— Pouvait-il promettre plus que ce que j’ai? Est-il une seconde Agnès au monde?

— Il m’a promis, sire, qu’un jour vous seriez un grand roi si vous vouliez suivre mes conseils.

— Ah! vraiment! Et quel conseil as-tu à me donner?

— Un seul.

— Parle.

— Vous m’obéirez?

— Tu le demandes!

— Eh bien! sire, il faut que vous receviez et que vous entendiez une certaine enfant qu’on appelle Jehanne, je crois, et qui vient de bien loin pour vous servir.

— Toi aussi tu te met3 du côté de cette pauvre fille?

— Oui, sire.

— Tu le veux absolument?

— Je le veux .

— Tu entends, Étienne, Agnès le veut. Va-t-en donc dire à messire Jehan de Novelompont et à messire Bertrand de Poulangy qu’ils peuvent se tenir prêts à m’amener Jehanne demain au soir. Es-tu contente, Agnès?

— Oui, sire, plus que je ne sàurais le dire, et plus que vous ne pouvez le soupçonner. Puis elle ajouta tout bas en se parlant à elle-même :

— Son altesse la reine avait raison, la faiblesse d’un roi peut être une vertu.

Étienne arriva à l’hôtellerie où étaient Jehanne et ses compagnons.

Olivier, Bertrand, Jehan et Jehanne étaient réunis dans la même salle et racontaient à la jeune tille leur entrevue avec le roi et l’opiniâtreté qu’il mettait â refuser de la voir.

— Avant demain il se repentira, disait Jehanne avec cette confiance merveilleuse qui ne l’abandonnait jamais, et il enverra chercher celle qu’il a repoussée aujourd’hui. Il faudra bien que le roi veuille, puisque Dieu veut.

Comme elle parlait ainsi, Étienne arrivait.

Avant qu’il eût dit une parole et que l’on eût pu savoir ce qu’il venait faire à l’hôtellerie de maître Rabatheau, Jehanne se leva et marchant au-devant de lui :

— Soyez le bienvenu, messire, lui dit-elle, vous que m’envoie monseigneur le dauphin.

Étienne regarda Jehanne d’un air étonné.

— Comment savez-vous, Jehanne, lui dit-il, que le roi m’envoie à vous? Je ne vous ai pas*encore parlé.

— Mes voix ne me trompent jamais, répondit Jehanne, et

Digitizgd by Goo<

je vous entendais de loin venir, porteur de cet heureux message.

— Ainsi, ce que dit Jehanne est vrai? demanda Olivier.

— Le roi consent à la recevoir? demanda la dame Rabatheau, qui avait introduit Étienne et qui était restée à écouter ce qu’il allait dire.

— Oui, messieurs, répondit Étienne, le roi vous recevra demain soir, et Jehanne avec vous.

— Quel bonheur pour notre maison! s’écria la dame Rabatheau, et elle courut porter à son mari cette heureuse nouvelle, pendant que Jehanne remerciait Dieu.

Page 1