TRISTAX CHEZ SA MÈRE
Comme nous l’avons dit, Tristan avait disparu au moment d’entrer à Chinon. Olivier ne le voyant plus, n’avait été bientôt ni inquiet, ni môme étonné de cette disparition. 11 était habitué au caractère de Tristan, et il supposa ou que son écuyer s’était mis en chasse, ou qu’il explorait le pays. Quant à la véritable supposition, le jeune comte était à cent lieues de la faire.
Son esprit, d’ailleurs, était vivement préoccupé par toutes les choses qu’il voyait. La pierre du tombeau levée sept cents ans après l’inhumation, ainsi que la prophétie l’annonçait; cet entretien qu’il était bien sûr d’avoir eu avec son aïeul, l’étrange révélation que celui-ci lui avait faite, le Sarrasin disparu, et par là-dessus la rencontre de Jehanne, les scènes merveilleuses auxquelles la vierge de Domrémy
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rayait fait assister, tout cela avait jeté Olivier dans de longues et sérieuses méditations dont sa mère et Alix étaient devenues les confidentes par les lettres qu’il leur avait écrites. Une chose, cependant, l’avait frappé, chose dont il n’avait parlé à personne, mais dont il s’entretenait incessamment avec lui-même : c’était l’explication qu’il voulait se donner de la prophétie et du fait; c’était la corrélation qu’il voulait établir entre l’une et l’autre, et comment entre Retz et Karnac ayant mêlé leur sang et Tristan accomplissant la prédiction, il pouvait y avoir un rapport quelconque. Arrivée à ce point, la pensée d’Olivier ne trouvait plus de route à suiver et n’aboutissait à aucune conclusion. Quel fait avait eu lieu dans la vie de son écuyer où Retz et Karnac avaient pu être mêlés par le sang? Comment Tristan se trouvait-il l’exécuteur de cette prophétie? Voilà ce qu’OIivier se demandait, Voilà ce à quoi il ne savait que répondre, voilà enfin la question qu’il avait faite ingénument à sa mère, dans la dernière lettre qu’il lui avait écrite, la priant de l’éclairer sur ce sujet, si cela lui était possible.
Il ne faut s’étonner en rien, hâtons-nous de le dire, de la préoccupation sérieuse dans laquelle ce fait jetait Olivier. Toute l’époque que nous essayons de peindre est pleine de ces sortes de détails, tellement acceptés, si bien reçus, qu’ils y passent à l’état de vérités. C’est après le xv e siècle que la lutte entre Dieu et Satan va cesser complètement. Jusque-là les hommes auront cru à cette lutte et aux deux pouvoirs figurés du bien et du mal se disputant le monde. 11 y avait des hommes, et des hommes éclairés, qui croyaient à ce point à la puissance du diable, qu’ils se donnaient à lui entièrement ou particulièrement pour réussir dans leurs entreprises. Cette foi était exploitée par des gens qui, à l’aide des philtres et des moyens magiques, arrivaient à de certains résultats et parvenaient ainsi à étonner une raison mal assise. Depuis cette époque, d’autres hommes ont étudié sérieusement cette question de sorcellerie, en ont surpris le facile secret, et en la réduisant aux proportions humaines, en l’analysant, ils en ont fait une chose curieuse, intéressante même,
mais sans effet possible maintenant. Ils ont éteint cette lumière qui [vient d’en bas au profit de celle qui venait d’en haut, et les générations en sont arrivées à rire de ces croyances, comme l’enfant devenu homme rit des fantômes qu’il voyait jadis autour de son berceau, et dont il avait si grande peur. Mais pour exister, ces croyances existaient [fermement au xv e siècle; elles étaient admises, convenues par les esprits ignorants, ambitieux, matérialistes, qui avaient soif des biens de la terre, et qui étaient prêts à donner en échange les biens éternels, auxquels ils ne croyaient pas beaucoup , de sorte que, dans ce marché, ce qui les excusait presque de le faire, ils espéraient voler le diable.
Tristan repartit sur Baal, l’infatigable coursier, et repassa par le môme chemin qu’il avait suivi, en compagnie du comte de Karnac; seulement il le traversa avec la rapidité de l’éclair et du vent. Il vit la plaine de Poitiers déserte et sombre ; il passa auprès du tombeau silencieux et imposant, mais sans faire une halte d’une minute. Ce n’élait pas un homme, c’était une volonté qui passait.
Tristan ne s’arrêta que dans le château de Karnac, si tranquille depuis le départ d’Olivier, qu’au bruit que fit Baal sur les dalles de la cour, tous ceux qui étaient restés au château accoururent pour voir ce qui se passait. La comtesse ellemême s’apprêtait à aller voir d’où venait ce tumulte et si c’était quelque messager de son fils qui en était cause; mais avant qu’elle eût fait un pas Tristan paraissait devant elle.
Il était tellement pâle, que la comtesse poussa un cri.
— Il est arrivé un malheur à Olivier! fut le premier mot de cette mère effrayée.
— Pas encore, répondit Tristan d’une voix sombre.
— Mais d’où vient que tu es ici, et pourquoi cette pâleur étrange? continua-t-elle.
— Vous allez le savoir, madame.
Alors seulement la dame de Karnac, rassurée sur son fils, commença à s’effrayer de l’attitude du jeune homme.
— Parlez, fit-elle.
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— Nous sommes seuls, madame?
— Oui.
— Personne ne peut nous entendre?
— Personne. Pourquoi cette question?
— C’est par déférence pour vous, madame, car ce que je vais vous dire et ce que vous devez entendre seule en ce moment, tout le monde le connaîtra bientôt.
— Je vous écoute, messire.
— Asseyez-vous, madame.
La comtesse obéit.
— Qu’est-ce que cela signifie? murmura-t-elle.
— Je vais vous éclairer. Allons droit au fait. Il y a, vous le savez comme moi, dans ce château, une prophétie qui dit, car maintenant le sens de cette prophétie m’est connu, qu’un fils de Retz et Karnac soulèvera la pierre, du tombeau de Poitiers.
— Oui, fit la comtesse en se reculant avec effroi, mais sans perdre des yeux le regard menaçant de Tristan.
— C’est donc bien là le sens de cette prophétie? demanda-t-il.
~ Peut-être... continuez.
— C’est vous qui le voulez, madame, reprit le jeune homme avec un respect ironique; eh bien! nous avons traversé la plaine de Poitiers, et comme nul ne voulait ou n’osait soulever cette pierre, je l’ai soulevée, moi. Dans cette tombe, j’ai trouvé deux hommes, vivants tous les deux.
— Vivants 1 s’écria la comtesse en se levant pour secouer la frayeur qui s’emparait d’elle à ce récit.
— Vivants, répéta l’écuyer. Or, ce Sarrasin m’a tout dit, madame, car si le comte de Karnac, couché dans ce tombeau, est l’aïeul de votre fils Olivier, ce Sarrasin, ce mécréant, ce fils de Satan, est mon aïeul à moi, fils du crime, enfant du mal.
En disant cela, Tristan avançait les bras croisés vers la comtesse, qui reculait malgré elle.
— Donc je suis celui prévu par la prophétie, continua-t-il, et je viens vous demander, madame, d’où vient qu’étant fils
d’un puissant seigneur et d’une noble dame, je ne porte le nom ni de l’un ni de l’autre.
Dans le premier moment de la stupeur que lui causait cette question, la comtesse baissa la tête sans répondre.
— Vous ne répondez pas, ma mère, dit Tristan.
— Que voulez-vous que je vous réponde, puisque vous savez tout.
— Alors vous devez comprendre ce que je veux, ce que j’exige maintenant.
— Ce que vous voulez, lit la comtesse, voyons, que voulezvous?
— Je veux, puisque je suis votre fils, madame, être votre fils pour tout le monde; je veux que vou3 disiez à voix haute : Tristan est mon enfant, Tristan a droit au même nom, au môme rang qu’Olivier, et je veux que vous me donniez ce nom et ce rang.
— Alors vous ne savez pas tout, Tristan, reprit la comtesse avec douceur, car si vous l’aviez su vous n’auriez pas dit ce que vous venez de dire, yous auriez compris que ce que vous demandez est impossible.
— Impossible! Oh! non.
— Impossible, je vous le répète. Vous n’êtes pas, comme Olivier, l’enfant d’une sainte union, vous êtes le fruit d’un crime sacrilège.
—Qu’importe, madame ! je ne sais et ne veux savoir qu’une chose : c’est que vous êtes ma mère.
— Et voilà tout ce que ce nom éveille en toi, Tristan, fit la comtesse en regardant le jeune homme avec une tendresse étonnée. Tu apprends que toi qui te croyais orphelin, tu as une mère, et au lieu de venir te jeter dans ses bras, au lieu de remercier Dieu du bienfait qu’il t’accorde, tu ne songes qu’à la fortune et au rang que cette révélation peut te donner! C’est mal, enfant, c’est mal.
— Et vous, madame, vous qui saviez la vérité, m’avez-vous jamais appelé votre fils? Quelle reconnaissance dois-je à la femme qui, se sachant ma mère, a attendu que j’eusse surpris ce secret pour m’appeler son enfant?
— Pouvais-je faire plus que ceque j’arfait, Tristan? répliqua la comtesse en s’asseyant et en prenant dans ses mains la main du jeune homme ; et n’ai-je pas fait, au contraire, plus même que je ne devais P II est vrai que je ne t’ai jamais appelé mon fils ; mais ce mot qui n’était pas sur mes lèvres, était dans mon cœur, dans mon regard, dans mes moindres actions. T’appeler publiquement mon fils, c’était déshonorer le nom de mon époux, c’était désoler l’âme d’Olivier, car nul n’eût voulu croire la vérité, et tout le monde m’eût regardée comme la complice de ton père. Il fallait sauvegarder l'honneur traditionnel de la famille ; j’ai été la première à en souffrir. Ne pouvais-je te traiter comme un étranger, t’abandonner complètement ? Qui me forçait à t’admettre dans ce château? Rien, car personne dans le monde ne sait et ne peut prouver que tu es mon fils. Au lieu de cela, à la mort de mon époux, je t’ai adopté et je t’ai donné ici la place que mon cœur me disait de te donner. N’as-tu pas toujours été respecté comme l’enfant de la maison? Olivier ne s’est-il pas accoutumé à voir en toi un ami, un frère! Songe à cela, Tristan.
— J’y ai songé, madame, répliqua Tristan d’nne voix sèche.
— Que faut-il encore? Veux-tu une fortune, un château, un litre ! Je te donnerai, je te ferai obtenir tout cela ; mais comprends que te donner le nom d’Olivier, c’est lui faire un vol d’abord, car tu n’es pas légitimement son frère, et c’est me déshonorer inutilement. D’ailleurs, aucune loi ne reconnaîtrait cette naissance que rien ne prouverait que le récit que j’en pourrais faire, et au milieu duquel je mourrais de honte. Demande-moi tout, Tristan, excepté la vie d’Olivier, le respect de sa mère et l’honneur de sa maison.
— Ma volonté est inébranlable, madame, fît Tristan en retirant sa main des mains de sa mère ; je ne sais qu’une chose, c’est que je suis votre fils, et quoi qu’il puisse advenir, il faut à mes premières années, misérables et abandonnées, une éclatante réparation.
— Écoute, Tristan, je vais te dire une chose, reprit la comtesse, une chose que j’ai essayé de cacher à Dieu luimême, car c’est presque un crime. Quand le comte mon mari
est mort, je t’ai fait venir dans ce château. Le sentiment auquel j’obéissais est bien facile à comprendre. Tu n’étais son fils que physiquement; je pouvais, je devais te haïr, car tu étais un malheur dans mon passé, une tache dans ma vie. Cependant, tu n’étais pas cause du crime de ton père, et j’ai eu honte de te laisser errer à l’aventure comme un mendiant et un vagabond. Je t’ai appelé ici, non pas par affection pour toi, car je ne te connaissais point et ne pouvais t’aimer encore, mais par un sentiment de justice. Eh bien ! voici où est le crime, Tristan : ta nature sauvage, abrupte, étrange, a pris de l’empire sur moi ; mon âme s’est familiarisée avec l’idée que tu étai3 mon fils; et l’instinct maternel, ce merveilleux instinct que Dieu a placé même dans le cœur des louves, s’est éveillé en moi à un tel point, que je t’ai aimé comme Olivier, et je te le dis bien bas, quelquefois plus qu’Olivier. Quand vous êtes partis tous deux dernièrement, quand je l’ai pressé sur mon cœur, la moitié du baiser que je lui donnais était pour toi, et quand vous eûtes disparu sans que j’eusse osé te presser sur mon sein, j’ai pleuré longtemps, et j’ai prié Dieu plus pour toi l’enfant abandonné que pour lui le fils heureux. Quand Alix que tu aimes m’a dit ton amour pour elle, un moment mon cœur eût voulu qu’elle t’aimât, au préjudice d’Olivier; et maintenant encore, Tristan, vois s’il faut que je t’aime pour t’avouer de pareilles choses. Malgré le but que tu avais en revenant à ce château, malgré tout ce que tu viens de me dire, je suis heureuse de te voir, de te tenir entre mes bras, de t’appeler librement mon fils, et de t’embrasser à mon aise.
En parlant ainsi, la comtesse jetait ses mains autour du col de Tristan et cachait sa tète dans sa poitrine, en ajoutant d’une voix pleine d’émotion :
— Cette guerre finie, tu reviendras, mon Tristan, reprendre ta place au foyer et à la table. Maintenant que tu sais le secret de ta naissance, nous aurons de doux entretiens, nous épancherons nos cœurs l’un dans l’autre, tu me conteras toutes tes joies, je te dirai toutes mes pensées. Mon amour veillera mystérieusement sur toi comme un bon génie. Puis,
plus tard, quand le temps aura passé sur les violentes impressions de la jeunesse, alors je dirai la vérité à Olivier, et nous nous ferons une famille à nous quatre, lui, toi, Alix et moi ; et si tu n’as pas eu toutes les satisfactions de l’orgueil, tu auras eu toutes les joies du cœur, et crois-moi, mon enfant» celles-ci valent mieux que celles-là.
— Bien joué, madame, fit .Tristan d’un ton railleur et en repoussant sa main, mais je ne crois pas à votre amour et n’en veux rien accepter. Ce que je veux, je vous le répète, c’est mon nom, c’est mon rang, c’est Alix, dussé-jepour cela tuer frère et mère. Décidez-vous et hàtons-nous, car je suis pressé.
— Tristan, au nom du ciel, une dernière fois, je t’en supplie...
— Ah! vous croyez, continua le jeune homme sachant bien qu’il mentait, mai3 avec ce besoin inhérent à sa nature de dire et de faire le mal; ah! vous croyez que vous aurez pu prendre mon père pour amant, vous livrer librement à lui, faire jeter dehors le fils de vos amours coupables et que tout sera fini! Non pas, madame; je ne suis pas votre fils, je suis votre punition ; et tâchez que Dieu vous protège contre ma colère mais je doute qu’il le puisse, car je vous hais étrangement, ma mère.
Vous avez quelquefois vu sur le bord de l’Océan une vague s’élancer sur un rocher, le couvrir de son humide baiser, puis, se reculant tout à coup et comme avec horreur, le laisser sombre, solitaire, inébranlable : c’est ainsi que la comtesse se recula de Tristan, c’est ainsi qu’elle le laissa, après l’avoir enlacé de son embrassement.
En un instant elle avait sondé cet homme, et elle était épouvantée de ce qu’elle y avait vu, comme serait épouvanté l’homme qui ayant cru voir des fleurs sur une route, s’en serait approché et se trouverait tout à coup au milieu de fange et de reptiles. Elle eut honte d’avoir laissé voir un coin de son âme à cet être sans cœur, et elle se reculait de lui, non plus avec effroi, mais avec mépris. Elle s’était tellement humiliée devant cet homme, quelle comprit qu’il lui fallait
TRISTAN LE ROUï
se relever plus grande et plus forte qu’elle n’était auparavant. La menace seule avait répondu à ses prières, l’insulte à ses aveux, l’ordre à son amour. L’orgueil de sa race domina tout en elle, et d’une voix ferme elle dit à Tristan :
— C’est bien, monsieur, je ne vous connais plus. Sortez !
— Madame, fit Tristan en avançant vers elle, l’écume à la bouche et les poings serrés, prenez garde ; ce que j’aurai voulu sera, quoi qu’il m’en coûte.
— Soit, fit la comtesse, il sera donc fait comme yous le voulez, et elle frappa violemment un timbre qui était auprès d’elle.
Un homme parut.
— Faites monter tous les gens du château, dit-elle, je les attends ici.
Un instant après la chambre était pleine de valets et d’archers commis à la garde du vieux manoir.
La comtesse était d’une pâleur de marbre.
— Vous voyez cet homme, dit-elle en montrant Tristan. C’était un enfant abandonné, un bâtard! que sais-je? Voilà treize ans que je l’ai accueilli dans ce château, que je l’ai fait asseoir à ma table, que je l’ai fait asseoir à mon foyer, lui dont l’âme tout entière ne vaut pas le dernier de mes chiens, Vous le connaissez, n’est-ce pas? Cet homme a profité de l’absence de mon fils pour revenir en ce château, pour tenter de déshonorer ma nièce et pour tenter de me tuer, moi qui lui ai servi de mère, et la comtesse regarda fièrement Tristan en appuyant sur ce mot. Jetez cet homme à la porte de ce château, levez le pont, baissez la herse, et si jamais il approche de vous à portée de trait, tuez-le comme une béte fauve.
Ceux à qui la comtesse s’adressait se ruèrent sur Tristan et l’emportèrent malgré les efforts qu’il fit, et quoiqu’il eût abattu à ses pieds quatre ou cinq d’entre eux.
Arrivé dans la cour, il appela Thor et Brinda à son aide. Les deux chiens, obéissant à la voix de leur maître, se mirent de la partie, et peut-être, grâce à sa force herculéenne et au secours des deux molosses, Tristan allait-il rester maître de
TRISTAN LE RODX
la place, quand un des archers, le mettant en joue, lui décocha un trait qui lui traversa l’épaule.
La douleur fut violente, à ce qu’il parait, car Tristan poussa un rugissement de lion blessé, et se sentant vaincu, il porta la main à son cor pour appeler le Sarrasin; mais avant qu’il eût pu approcher le cor de sa bouche, il se sentit garrotter et se vit jeter tout sanglant à la porte du château.
Quant à la comtesse, épuisée par tant d’émotions différentes, elle s'était évanouie.