‹ Tristan le RouxChapitre 22 sur 33 · SAINTE-CATIIERIXE DE FIERBOIS · texte numérisé non relu

SAINTE-CATIIERIXE DE FIERBOIS

— Eh bien! continua le Sarrasin d’un ton railleur, cela n’a pas été long ce que tu pouvais faire sans moi. Je t’en donnerai des chiens et des chevaux pour que tu les mettes en l’état où ils sont. C’est plaisir de voir comme tu es reconnaissant à ceux qui te servent.

ogle,

— Un cheval qui m’emportait, des chiens qui voulaient me dévorer, répondit Tristan. Oh! si je n’avais pas été blessé, je ne t’aurais pas fait venir encore.

— Veux-tu que je m’en retourne? ne te gêne pas, je m’en retournerai, et tu te tireras de là comme tu pourras.

— Reste, répliqua Tristan d’une voix sourde et en jetant sur le Sarrasin un regard d’ennemi vaincu ; reste, puisque je ne peux faire autrement.

— Quel mauvais caractère tu as, fit le Sarrasin en riant d’un rire métallique et froid; lu ne peux jamais faire les choses de bon cœur. Tu as besoin de moi et tu me maltraites. C’est une maladresse. Puisque nous sommes destinés à vivre ensemble, vivons en bonne intelligence, que diable! Si l’un de nous deux avait le droit de maltraiter l'autre, ce serait moi, car enfin tu me déranges à chaque instant, et d’après nos dernières conventions, c’est toi qui m’appartiens maintenant, et ce n’est plus moi qui dois t’obéir. Ce que je ferai pour toi, ce sera par pure bonne volonté. Traite-moi tlonc bien et comme un maître à ménager. Ah! tu crois que l’on se donne comme cela au diable, qu’on prend l’habitude d’étre invulnérable, de franchir des centaines de lieues par jour sur un cheval infatigable, de combattre tous les dangers avec des chiens invincibles! Ah! tu crois que par un traité de sang on aura quadruplé les facultés humaines, et qu’on pourra ensuite vivre dans les conditions ordinaires de l’homme et dans les proportions de force et d’énergie où l’on était auparavant? Tu te trompes; tu es à nous, bien à nous. Résignetoi ou meurs, et encore ce ne sera pas une façon de nous échapper, car au défaut de ta vie nous aurons ton éternité.

— A moins que je me repente, répondit Tristan.

— Oh! cela n’est pas à craindre; tu n’es pas d’une nature à te repentir jamais. Si tu avais dû retourner à Dieu, lu y serais retourné il y a dix minutes, quand tu es tombé râlant sur cette pierre où tu es encore. Mais hàtons-nous, car je n’ai pas le temps de rester beaucoup avec toi, j’ai d’autres affaires.

— D’autres affaires?

— Oui. Crois-tu donc qu’il n’y a que toi dans ce monde qui me serves et qui aies besoin de moi? Ce ne serait pas la peine de se déranger pour si peu. Oh! j’ai retrouvé le monde comme je l’avais laissé. Je t'en remercie, du reste, car c’est à toi que je dois cela. Depuis que je suis sorti de cet affreux tombeau, je ne me sens pas de joie. Satan soit loué, le monde est toujours mauvais. Mais occupons-nous de ce qui nous regarde, nous deux. Tu m’as tiré de mon tombeau, je t’ai tiré de ton obscurité en te révélant ta naissance. Cela ne t’a encore servi qu’à te faire recevoir un coup d’arbalète dans l’épaule, mais je fermerai ta blessure et il n’en sera plus question. Tu as éventré ton cheval et tes chiens, je vais te les rendre. Ton cor est muet, il retrouvera la voix, mai3 seulement quand tu auras un secours à me demander; car il n’aurait plus de son maintenant si tu m’appelais pour me donner un ordre. Moi seul, je te le répète, ai le droit de commander. Ce que j’en fais est pour te punir de ton doute. Notfe religion est aussi sérieuse que celle de Dieu. Sans discipline nous n’arriverions à rien.

— Tu me trompes, Sarrasin, tu me leurres. Tu ne peux pas me donner ce que je veux, et tu veux te servir de moi. Quand j’aurai réussi, tu m’abandonneras.

— Encore! fit l’ombre d’une voix courroucée. Adieu!

— Non, reste, puisqu’il le faut.

— Nos affaires, comprends-le donc, sont plus pressées que les tiennes» C’est tout un peuple que nous avons à perdre. Ce n’est que d’une femme et d’un enfant que tu as à te venger. Nous avons à peine une année devant nous pour accomplir notre œuvre; tandis que tu as toute ta vie pour venir à bout de la tienne. En bonne justice, c’est donc par nous qu’il faut commencer; mais sois tranquille; ce que tu auras voulu, après notre œuvre faite, s’exécutera à ta guise. Nous ne te demandons qu’un an de patience, et ensuite, vainqueurs ou vaincus, si tu as combattu loyalement pour nous, nous venons à toi. Peut-on dire mieux ? Tu es l’homme de la fatalité, résigne-toi, et tire de ta position le meilleur parti que tu pourras.

— Parle donc, j’obéirai.

— Baal! Thor ! Brinda! cria le Sarrasin.

A cette voix, les trois animaux accoururent : le cheva avec une plaie saiguante au poitrail, les deux chiens avec une plaie saignante au front.

— Tu n’y vas pas de main morte, fit le Sarrasin en caressant les trois bêles qui tournaient autour de lui et le flattaient, mais à l’avenir ne recommence plus. Ce sont de bonnes bôtes qui, pour te rappeler combien tu as été ingrat envers elles, garderont sur leur corps la tache de la blessure que tu leur as faite. Cette marque de sang rouge sur le poitrail de Baal lui va à merveille, et ton coursier n’en sera que plus original. Maintenant, voici la position : Jehanne est partie de Chinon pour aller prendre à Sainte-Catherine de Fierbois cette épée fleurdelisée que lui ont indiquée ses visions. C’est une arme terrible que lu ne pourras lui ravir ni par force ni par surprise; cependant cette arme se brisera entre ses mains le jour où elle commettra un péché, et elle commencera à nous appartenir. C’est donc à toi de lui faire commettre ce péché nécessaire. Tous les moyens que tu pourras employer pour la faire douter, emploie-les, car, je te le répété, c'est moins son corps que son àme qu’il me faut, et cela avant qu’elle ait pu faire sacrer le roi à Reims comme elle le lui a promis. C’est la dernière partie que nous puissions jouer contre le bon génie de la France; rappelle-toi cela. Jehanne victorieuse, ce grand pays qui nous a vaincus à Poitiers, ce pays des croisades et de la foi, retourne à Dieu, devient le phare du monde et nous rejette dans les ténèbres éternelles. Tu vois que c’est plus sérieux que tes vengeances particulières, et que tu devrais être fier d’avoir été choisi pour mener à bonne fin cette importante mission.

— Par quoi dois-je commencer? demanda Tristan.

— Remonte sur Baal, et ne t’arrête que lorsqu'il s’arrêtera lui-même. Ce sera près d’une église, car tu comprends bien que lorsque Baal trouve une église sur son chemin, il s’arrête tout court. Tu entreras dans celte église et tu verras ce qui s’y passera. Tu prendras conseil des circonstances pour

savoir situ (lois retourner au camp français ou passer à l’ennemi, ce que je te conseillerais plutôt. Tu n’en es plus à discuter la trahison, je pense, quand cette trahison peut te servir à quelque chose. En passant aux Anglais, avec le courage que tu as et les occasions que je te fournirai, tu feras vite ta fortune et tu trouveras moyen d’avoir un autre nom que ce nom roturier de Tristan le Roux. Puis tu pourras mieux surveiller Jehanne, d’autant plus que, lorsque tu croiras la chose nécessaire, il te sera facile de te mêler aux gens de sa suite sans crainte d’être reconnu. Tu tiens toujours à être riche et puissant, n’est-ce pas?

— Oui.

— Eh bien ! je te le répète, passe aux Anglais, c’est un peuple généreux et qui récompense mieux qu’aucun autre les mauvaises actions. Toute sa politique est là-dedans et elle est bonne. Mais attends pour passer à eux le moment le plus opportun et l’occasion la plus favorable à leurs intérêts. Tout est bien convenu, n’est-ce pas?

— Oui.

— Dévouement sans limite à notre cause.

— Oui.

— Obéissance sans discussion à nos ordres.

— Oui.

— Poursuite sans relâche de cette Jehanne maudite.

— Oui.

— Tu le jures?

— Je Injure. Et en échange?

— Dans un an, tout ce que tu me demanderas.

— Tu le jures?

— Oui, et sois tranquille, mon serment vaut le tien. Et maintenant, pars, et comme il te faut une épée pour remplacer celle que tu as brisée contre moi et pour combattre cette Jehanne, le cas échéant, prends la mienne; elle est lourde, mais elle est bonne. Va.

Tristan sauta sur Baal et partit.

Le jour parut.

Quand Baal s’arrêta, il pouvait être raidi environ, et le soleil était éclatant. On eût dit qu’il y avait fête au ciel. Tristan vit, à cent pas environ du lieu où il s’arrêtait, les flèches d’une église, comme le lui avait prédit le Sarrasin; mais cette église était entourée d’une foule si compacte, qu’il était impossible de la traverser à cheval. Tristan confia Baal et ses chiens à un maître tavernier qui regardait passer le monde du seuil de sa porte, et il se dirigea à pied vers l’église.

Au moment où il arrivait, il vit s’avancer un cortège étincelant, dont les armures, les cuirasses, les caparaçons et les bannières brillaient au soleil de toutes les couleurs éclatantes de l’arc-en-ciel. Devant ce cortège, marchaient les hérauts, le poing gauche sur la hanche et soufflant à tue-lète dans leurs longues trompettes de cuivre pavoisées aux armes de leurs seigneurs. Puis venaient les comtes, les barons et les chevaliers à cheval, et, au milieu d’eux, sur un magnifique cheval blanc qui lui avait été donné par la duchesse. d’Alençon, en reconnaissance delà promesse que Jehanne lui avait faite de lui ramener sain et sauf le duc nouvellement revenu de la prison anglaise, s’avançait Jehanne, ayant La Hire à sa droite, Xaintrailles à sa gauche, et derrière elle son page, son chapelain, son écuyer et un seul de ses deux hérauts; car, comme on se le rappelle, Jehanne en avait envoyé un porter à Bedfort la lettre qu'elle avait écrite chez le roi, et ce héraut ne devait la retrouver qu’à Blois.

L’écuyer, c’était Jehan Daulon; le page, Louis de Comtes, ditlmerget;le héraut, Ambleville; l’autre s’appelait Guyenne, et le chapelain, frère Pasquerel, tous hommes de cœur et de religion choisis par le roi lui- même.

Derrière cette première suite venaient les sires de la Maison, de Poton, d’Ambroise de Loré, l’amiral de Ceilant, et deux cent cinquante à trois cents hommes d’armes à peu près, en tête desquels marchaient Olivier de Karnac causant avec Étienne, notre ancienne connaissance, qui avait demandé au roi la permission d’étre de cette fête, car sa nature d’enthousiaste s’éLait passionnée pour Jehanne, et il fa sait la

TIUSTA.N LIS ROIX

j oute à côté d Olivier, le jeune homme à l’ùme naïve, avec lequel son ûme devait le mieux sympathiser.

L’église vers laquelle cette troupe d’hommes s’avançait au milieu des acclamations du peuple était l’église Sainte-Catherine de Fierhois, et eo pèlerinage n’avait d’autre Lut que de prendre aux yeux du plus grand nombre possible l’épée que Johanne, quoiqu’elle ne fût jamais venue à Fierhojs, avait annoncé devoir être sous la pierre qui recouvrait, au milieu de la nef, le tombeau d’uq vieux chevalier.

Tristan entra dans l’église, et ne voulant pas être reconnu de son frère, il se plaça derrière uue colonne d’où il pouvait tout voir et ne pas être vu.

Les cavaliers descendirent de leurs chevaux, qu’ils remirent aux mains de leurs écuyers, ôtèrent leurs éperons, leur casque et leur épée, qu’ils conlièrent à leurs pages, et le cortège entra dans l’église au milieu du plus religieux silence et avec le plus grand recueillement. Le peuple y entra ensuite; et comme cette petite église ne pouvait contenir ce grand concours de gens, on laissa les portes ouvertes, afin que du dehors même on pût voir ce qui allait se passer.

Jehanno s’agenouilla tout d’abord, et, après une courte prière, elle se releva et montrant un tombeau couvert par une statue de marbre couchée les mains jointes et la tète posée sur un coussin, statue qui était l’elligie du chevalier que ce tombeau renfermait, elle dit à voix haute :

— Levez cette pierre, qui n’a jamais été levée depuis le jour où elle a élé posée sur le corps du brave chevalier qui repose dans cette tombe; levez-la, c’est Dieu qui le veut, car ce n’est que par son ordre que je trouble le repos d’un mort; et sous cette pierre nous trouverons une épée avec cinq fleurs-de-lis sur la lame et sur la poignée. Vous me donnerez cette épée, dont la découverte sera un témoignage de plus que Dieu permet que je donne de ma sainte mission, car celle épée est celle avec laquelle je dois chasser devant moi les ennemis de la France, comme le berger cirasse son troupeau craintif avec une branche d’aubépine.

Un rayon de soleil qui filtrait à travers les vitraux de l’é-

gliso éclairait le visage illuminé île la jeune lillc, et ceux qui étaient là voyaient luire une auréole à son front.

Quelques hommes s’avancèrent alors vers le tombeau, et soulevèrent la table de marbre qui le recouvrait.

Quand cette table eut été déposée à terre, quand le prêtre qui officiait eut béni la tombe ouverte, Jehanne s’agenouilla de nouveau, et, plongeant la main dans le sépulcre béant, elle en retira l’épée prédite et la montra à la foule, qui l’acclama par mille cris d’enthousiasme.

Jehanne alors pressant cette épée contre son sein, dit :

— Nobles, et bourgeois, chevaliers et manants, je jure devant vous de ne remettre cette épée au fourreau que lorsque j’aurai fait lever le siège de la bonne ville d’Orléans, qui tient toujours pour monseigneur le dauphin, et que lorsque j’aurai fait sacrer à Reims le véritable héritier du trône de France, le roi Charles VII, demandant ici à Dieu qu’une fois ma mission remplie, je puisse retourner à ma chaumière, à ma famille qui me pleure, et à mon troupeau blanc qui m’attend encore autour du grand arbre sous lequel je m’asseyais.

— Ainsi soit-il ! répondit unanimement la foule, et un chant religieux éclata de toutes parts.

— Et maintenant, dit Jehanne, quand le chant eut cessé, à Orléans!

— A Orléans! répétèrent toutes les poitrines avec enthousiasme, et les femmes s’approchèrent de Jehanne pour baiser ses mains, et les vieillards s’agenouillaient devant elle, et les enfants touchaient son armure, et chacun regardait avec une noble admiration dans le cœur et des larmes d’attendrissement dans les yeux, cette belle vierge, simple comme une bergère, forte comme un apôtre.

Le cortège se remit en route, se dirigeant vers Blois, où l’on avait donné rendez-vous aux derniers renforts que l’on devait recevoir avant de se rendre à Orléans. Tous les assistants avaient quitté l’église, et suivaient la jeune lille en criant : Gloire à Dieu!

Un seul homme était resté dans l’église, pensif et rêveur.

Cet homme c'était Tristan.

Tristan était le lils de la comtesse de Karoac, c’est-à-dire qu’il avait dans les veines du sang noble et généreux. Ce qu’il veuait de voir l’avait impressionné à ce point, que deux ou trois fois ses genoux s’étaient pliés malgré lui comme pour le forcer à une prière. C’est ainsi que Dieu montre de temps en temps aux êtres les plus égarés un chemin qui les ramènerait directement et sans fatigue à lui. Mais Tristan avait aperçu Olivier heureux, riche et triomphant, et la haine s’était réveillée en lui.

— Le sort eu est jeté, avait-il dit tout à coup en passant la maiu sur son front, allons!

El quand il avait été sur que personne ne pourrait le reconnaître, il avait quitté l’église Sainte-Catherine de Fierbois, et tournant le dos au cortège joyeux qui s'éloignait au milieu des fanfares, il avait repris, morne et fatal, une route longue et solitaire.

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