ORLÉANS
Jehannc resta quelques jours à Blois, attendant les compagnies qui devaient l’y rejoindre, quoiqu’elle eût dit que si peu nombreux que fussent les soldats du roi de France, comme Dieu combattait pour eux, ils remporteraient la victoire. Mais les chefs de l’expédition, tout confiants qu’ils étaient dans la parole de Jchanne, avaient préféré attendre les renforts nécessaires, disant que c’était toujours plus prudent. Elle avait consenti à ce qu’ils voulaient, pour qu’une autre fois ils se rangeassent à son opinion, et elle avait attendu.
Or, un assez long temps s’était écoulé depuis son arrivée à Cbinon jusqu’à sou arrivée a Blois, temps qui avait été employé en préparatifs, en réunions, en approvisionnements de toutes sortes, et le messager qu’Olivier avait envoyé à sa
TRTSTAX LE ROUX * 1R5
mère avait pu voir la comtesse et revenir auprès du jeune comte qu’il avait retrouvé à Blois.
Quand ce messager d’un fils bien-aifné et d’un fiancé auquel on pensait tous les jours arriva au château de Karnac, il fut traité comme l’ambassadeur d’un roi. Quand il remit à la comtesse la lettre où se trouvait le récit de la merveilleuse mission de Jehanne, les deux femmes remercièrent le ciel d’avoir permis qu’Olivier se trouvât à faire partie, d’une si miraculeuse expédition, et les questions de la dame de Karnac et de sa nièce commencèrent. Alors il vint à Alix, la vierge pure, la chaste fiancée, Pâme chrétienne, cette bonne et sainte pensée de faire qdelque chose pour la mystérieuse envoyée de Dieu, pour la sublime bergère, d’autant plus que dans son esprit superstitieux elle comptait que le Seigneur récompenserait son amant de ce qu’elle aurait fait; car, pour elle, la récompense devait être accordée à celui des deux qui courait le plus de dangers. Elle pria donc le messager d’attendre quelques jours, et elle se mit à faire, travaillant jour et nuit, une belle bannière de soie blanche, toute parsemée de fleurs-de-lis d’or, avec Notre-Seigneur au milieu, tenant le monde dans sa main, et, à sa droite et à sa gauche, deux anges à genoux et en prières. Puis, du côté où n’étaient point peintes les saintes images, elle broda ces deux mots en lettres d’or : Jesiis, Maria.
Cet ouvrage liui, elle le rendit au messager avec une lettre dans laquelle elle priait Olivier de faire accepter cette bannière à Jehanne, et de lui dire qu’il y avait loin d’elle, une jeune fille de son âge que Dieu n'avait pas cru, comme elle, digne d’une mission, mais qui avait voulu lui donner une preuve de sa croyance et de sa sympathie, et qui priait le ciel de la faire réussir.
En môme temps que cette bannière et que cette lettre, le messager rapportait à Olivier une lettre de la comtesse effrayée qui écrivait ces seuls mots à son fils :
« Garde-toi de Tristan. »
En effet, c’était pendant le séjour du messager au château que la scène que nous avons décrite précédemment avait eu
TRISTAN LE RODX
lieu, sans qu’Alix en sût rien, retenue qu’elle ôtait au fond de sa chambre par son pieux travail. Quand, après avoir entendu le bruit qu’avait fait la lutte de Tristan contre les gens du château, la jeune fille en avait demandé la cause, sa tante, pour ne pas l’alarmer, lui avait répondu que ce bruit venait d’une querelle qui avait eu lieu entre des archers, querelle qui ne se renouvellerait plus, et la douce enfant, sans méfiance, s’était contentée de cette réponse.
Le messager revint donc trouver le comte à Blois, et lui remit les deux lettres et la bannière.
La joie d’Olivier fut grande en lisant celle d’Alix, son étonnement fut grand en lisant celle de sa mère.
Il questionna à ce sujet le messager, et celui-ci raconta ce qu’il avait vu, c’est-à-dire que Tristan avait eu avec la comtesse un entretien, à la suite duquel elle avait ordonné qu’on le jetât hors du château, ce que l’on avait fait avec beaucoup de peine, ajoutant que depuis ce moment jusqu’àson départ, c’est-à-dire deux ou trois jours après encore, on n’avait plus entendu parler de Tristan. ,
— Voilà qui est étrange, so dit Olivier, qui ne s’était pas encore expliqué la cause de la disparition de Tristan, et auquel la lettre brève de sa mère ne révélait rien qu’un soupçon à avoir et un danger à courir.
— Et Tristan n’a pas reparu au château? demanda Olivier en relisant la lettre de sa mère pour tâcher d’y découvrir un sens caché.
— Non, monseigneur.
— Et ma mère est eu sûreté ainsi que sa nièce ?
. — Le pont est levé, on a baissé la herse, l’archer est dans
sa tour, le soir même du jour où messire Tristan s’est présenté, la sentinelle a tiré dans les ombres de la nuit sur un homme qui rôdait autour du château.
— C’est bien ; le reste me regarde.
Et de là, se rendant auprès de Jehanne, Olivier dit à la vierge de Domrémy :
— Jehanne, j’ai une fiancée que j’aime, et qui m’aime. Quand vous aurez délivré Orléans et fait sacrer monseigneur
le dauphin à Reims, je compte retourner auprès d’elle, si L)ieu me prête vie, et devenir son époux. Je lui ai écrit votre touchante histoire, et je lui ait fait part de votre belle mission ; alors elle s’est enfermée en sa chambre et a fait la bannière que voici, me priant de vous la faire accepter, car elle croit que ce don portera bonheur -à nos chastes amours. Voulezvous prendre cette bannière, Johanne? j’en serai bien heureux, et mon dévouement pour vous ne fera que s’en augmenter.
Et en disant cela, le pieux jeune homme, qui regardait Jehanne comme une, sainte, s’agenouillait devant elle et lui remettait la bannière d’Alix.
— Merci, gentil sire, répondit Jehanne avec émotion, car les marques de déférence qu’on lui donnait la louchaient jusqu’aux larmes ; merci de votre offrande. Je l’accepte de grand cœur, et ce sera à l’ombre de cet étendard que nous combattrons tous deux, ear vous combattrez à Côté de moi. Mais diles-moi, messire, n’avez-vous reçu aujourd’hui que des nouvelles heureuses?
— Non, Jehanne, au contraire; un avis douloureux s’est mêlé à ma joie. ■»
► — Quelque umiqui vous trompe, n’est-ce pas; un cœur qui vous manque, une main aimée qui vous trahit? demanda Jehanne.
— Cela est vrai. Comment savez-vous cela? •
— Dieu ne permet-il pas que jè Use dans les cœurs et que je préserve ceux qu’il aime.
— C’est juste. Eh bien! Jehanne, dois-je craindre ou avoir confiance?
— Ayez confiance, car il ne faut jamais désespérer quand on a Dieu pour soi. Seulement je dois un cadeau à votre fiancée en échange de celui quelle me fait; malheureusement je suis pauvre, moi, mais peut-être ce que je lui donnéhii lui sera-t-il plus utile que les plus riche» présents. Voici deux médailles bénies toutes deux par le vieux curé de mon village. Envoyez-en une à votre fiancée et gardez l’autre pour vous, messire ; ayez tous deux la foi et je vous promets, au
TlllSTAS LE HOUX
nom lie Nnirc-Sejgneur, que vous reverrez heureux et triomphant le seuil de votre château.
Olivier baisa en pleurant les mains de Johanne, et remettant au messager une des deux médailles qu’il venait de recevoir, il lui dit i
— Retourne, vite auprès de ma mère et de ma fiancée, et répète-leur seulement ce que lu viens d’entendre. Tout sera dit.
Le messager s’éloigna, et Jehanne et Olivier restèrent seuls.
— C’est le même ennemi que nous avons, dit-elle tout à coup au comte après avoir réfléchi pendant quelques instants Qu’ai-je fait à cet homme qu’il me veuille du mal?
— Vous connaissez celui dont ma mère me dit de me méfier.
— N’est-ce pas un jeune homme qui vous accompagnait quand vous nous avez rencontrés?
— En effet.
— J’ai tressailli en le voyant pour la première fois.
— Est-il donc si dangereux?
— Oui. C’est l’incarnation du doute, le plus grand ennemi de l’homme. Mais Dieu est plus fort que lui. Cependant il fera bien du mal.
— Mais vous me disiez tout à l’heure, Jehanne, que nous n’avions rien à craindre de lui.
— Vous; mais moi, c’est autre chose.
— Vous, Jehanne, et que peut-il vous faire?
— Je l'ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’il me fera du mal. Mais après tout, qu’importe, continua la jeune fille en souriant. Je recevrai avec joie toutes les douleurs qu’il plaira à Dieu de m’envoyer. Son divin fils n’a-t-il pas souffert pour les hommes? Est-il une plus belle mission que celles des martyrs? Allons, messire, ne pensons plus à cela, c’est mal; ne nous souvenons que d’une chose, c’est qu’il faut secourir nos frères d’Orléans et obéir à Notre-Seigneur, qui veut le bonheur du royaume de France.
Et Jehanne sourit à Olivier avec cette douce confiance qui faisait sa force.
En ce moment frère Pasquerel, son chapelain, entrait.
— Mon père, lui dit Jehanne, voici une bannière que m’en-
voie une noble jeune fi Ile ; il faut que cette bannière soit en de saintes mains, je vous la confie, vous la porterez devant nous dans les marches, dans les fêtes, dans les processions et dans la route que nous allons suivre jusqu’à Orléans, car, si je ne me trompe, le maréchal de Saint-Sévère, le sire de Gaucourt et beaucoup d'autres nobles hommes d’armes que nous attendons arrivent en ce moment à Blois.
Et Jehanne, pour prouver ce qu’elle disait, s’approcha de la croisée et montra du doigt une troupe d’hommes qui se dirigeait vers la maison où elle était.
- Quelques instants après, tous les chefs de l’expédition étaient autour de la jeune fille, qui leur disait :
— Messieurs, le temps presse. Demain, dès l’aube, nou3 nous mettrons en chemin en suivant la rive droite et en traversant la Beauce.
— Mais, fit observer Xaintrailles, c'est de ce côté qu’est toute la puissance des Anglais.
— Qu’importe! répondit Jehanne, notre triomphe n’en sera que plus grand et leur faiblesse que plus évidente. D’ailleurs, Dieu le veut. f .
Les chefs se regardèrent et n’osèrent rien dire en ce moment. Mais quand Jehanne eut pris congé d'eux, ils décidèrent que sans lui en rien dire on ferait suivre au convoi la rive gauche en passant par la Sologne.
Le lendemain, dès le matin, on se disposa à partir.
Jehanne ordonna avant toutes choses que tous les gens de guerre se confessassent. Pour elle, la prière, la pureté de l’âme, étaient les premières armes et les plus invincibles.
Ce devoir de religion accompli, on mit ordre au convoi de vivres, qui se composait d’un grand nombre de bœufs, de vaches, de moutons, de brebis et de pourceaux que l’on plaça entre deux corps d’armée, et l'on partit.
Cette marche ressemblait plutôt à une fête religieuse qu’à une expédition de guerre. Frère Pasquerel venait le premier, portant la bannière que Jehanne lui avait remise la veille, et chantant des hymnes sacrés avec les autres prêtres qui accompagnaient l’armée. Jehanne marchait an milieu des chefs,
qu’elle réprimandait sur la liberté de leurs propos, et se tenant le plus souvent à côté de La Hire, qu’elle avait pris en grande amitié, malgré ses éternels jurements, et qui, de temps en temps, pour la faire enrager, lui disait : ,
— Jehanne, je renie...
— Taisez-vous, lui disait Jehanne.
— Ma lance, disait alors La Hire en riant et en baisant la main de Jehanne ainsi qu’il eût fait pour une duchesse.
N’était-ce pas curieux, en effet, de voir tous ces vieux généraux rompus à la fatigue, habitués à la vie des camps, suivre galamment cette timide paysanne au combat, comme des lions qui suivraient une blanche brebis. Les soldats eux-mêmes ne se rendaient pas compte de l’empire que ce chef étrange exerçait sur eux, et eux qui jusqu’alors n’avaient marché à la guerre qu’avec des cris de pillage, qu’escortés de filles de joie, qu’accompagnés de la luxure et de l’ivrognerie, ils y allaient maintenant comme on va à une messe, l’àme recueillie, les yeux au ciel, et parlant bien bas dans la crainte d’être entendus de Jehanne, quand l'un d’eux voulait tenir à son camarade quelques-uns des propos d’autrefois. Ce grand changement moral n’était-il pas déjà une preuve de l’intervention céleste, et la puissance que cette pauvre fille, venue des bords do la Meuse, exerçait sur tant d’hommes indisciplinés jusqu’alors, ne montrait-elle pasjusqu’à l’évidence que le ciel avait mis en elle une force inconnue aux plus vaillants] et capable de dominer les plus braves !
Le troisième jour, on arriva devant Orléans, et là seulement Jehanne s’aperçut qu’on l’avait trompée, car elle vit la rivière entre elle et la ville. Elle faillit se mettre eu colère, mais elle demanda pardon à Dieu de ce péché avant de l’avoir commis, et elle songea à tirer de la position Je meilleur parti possible.
Une bastille occupée par les Anglais se trouvait à deux cents pas environ de l’endroit où Jehanne venait de faire faire halte à sou armée; elle ordonna qu’on s’en emparât, et comme les soldats préparaient leurs armes :
— C’est inutile, leur dit-elle, il n’v aura coup à férir. Les Anglais ont déjà si grand’peur de nous que ceux qui occupent cette bastille vont se sauver en nous voyant venir.
A peine Jehanne avait-elle dit cela, que l’on vit en effet la garnison de cette bastille se disperser dans la campagne avant même qu’on lui eût fait sommation de se rendre.
On pénétra donc dans la bastille sans difficulté, et cette preuve de l’effroi qu’inspirait la seule vue de Jehanne augmenta encore le courage de ses soldats.
Jehanne resta sur ta rive, elle, et voyant une barque se diriger vers l’endroit où elle était :
— Voici Dunoisqui vient à nous, dit-elle; dans deux heures nous serons à Orléans; puis touchant d’une main le bras d’Olivier, et lui montrant de l’autre, à mille pas environ, une bastille sur laquelle Uottait un étendard noir et sans légende :
— C’est là qu’est notre ennemi, messife, lui dit-elle; c’est là qu’est notre ancien compagnon, l’âme sans reconnaissance, le cœur sans loyauté. S’il m’arrive jamais malheur, c’est de là que ce malheur viendra.