HAUMETTE
Les journées du lendemain et du surlendemain se passé- ;
rent pour Jehanne en réceptions et en promenades. Elle recevait 1 p 3 notabilités d’Orléans qui la venaient visiter, et sortait pour se montrer au peuple enthousiaste qui ne se lassait pas de la voir.
Le soir du deuxième jour,. elle se retira avec sa jeune compagne dans la chambre qu’elles habitaient ensemble.
C’eût été alors un spectacle curieux que celui des deux jeunes filles assises sur leur lit comme deux enfants, ayant dépouillé, l’une sa robe, l’autre son vêtement de guerre, et causant entre elles avec la douce confiance de leur âge.
Nul, en ce moment, n’eût pu reconnaître dans Jehanne l’amazone chrétienne, la guerrière sublime qui allait en quelques jours délivrer un peuple et pousser devant elle une armée victorieuse depuis cent ans. Oubliant sa mission, les luttes qu’elle avait déjà soutenues, celles qu’il lui restait encore à soutenir, elle en revenait à sa nature primitive, elle redevenait la Jehanne d’autrefois, et, comme une simple paysanne, elle écoutait ce que lui disait Hauinette, plus instruite qu’elle ; car la science de Jehanne était la science de l’avenir et non celle du passé; car sa science c’était la foi!
Elles étaient donc belles ainsi, et d'une beauté toute differente. L’une, la fille du trésorier, était mince et pâle, l’autre était une ferme et ronde fille des champs, à qui la nature prévoyante avait accordé la force nécessaire pour endosser le harnais de bataille et la vigueur du corps, comme Dieu lui avait donné l’énergie de l’âme.
Un livre était pôsé à côté d’elles, livre dans lequel Haumette avait lu tout le soir, tandis que jehanne, qui ne savait pas lire, écoutait les douces et consolantes paroles de ce livre
pieux. Une lampe posée sur une labié, dont la lumière caressait les épaules des deux vierges, des sièges de bois noir, des murs blancs avec un Christ et des images de piété, tel était le cadre de ce charmant tableau.
— Voyons, Haumette, nous sommes seules, disait Jehanne à la jeune tille en Jui prenant les mains et en la regardant avec intérêt, qu’avais-tu à me dire que tu n’as pas osé me dire hier, et dont tu m’as promis la contidence pour aujourd’hui. Sur quoi voulais-tu me consulter? A quoienlin puisje t’étre bonne?
— Comment, Jehanne, au milieu des grands intérêts qui vous préoccupent, vous consentez à vous intéresstr à moi et à distraire un instant votre pensée de la grande mission que vous êtes en train d’accomplir?
— Ma mission n’est-elle pas de faire le bien partout où je trouverai l’occasion de le faire?
— Que vous êtes bonne!
— Oui, je suis une bonne fille, va.
— Une sainte fille, vous voulez dire. Parlez de vous avec plus de respect, Jehanne, car vous seriez la seule qui ne vous admireriez pas, et douter de vous ce serait douter de Dieu.
— Je veux dire, Haumette, que je n’avais aucun droit à être choisie par le Seigneur que d’avoir .été toujours une boune fille. Je ne suis et ne sais rien. J’obéis à la volonté qui me pousse, et ma force ne vient pas de mon esprit.
— Elle vous vient de votre cœur, Jehanne. De quelle autre science avez- vous besoin, vous qui avez Dieu avec vous ? Quand Jésus a choisi ses apôtres, est-ce parmi les savants de la terre qu’il a été les prendre? Non, c’est parmi les esprits les plus humbles, parmi ceux qui ne savaient rien. C’est que Dieu écarte' de la science de la vérité ceux qui veulent y être initiés par la discussion, taudis qu’il en rapproche ceux qui se présentent avec la foi
— Que de choses tu dis et que je ne saurais dire, et qui sont vraies, cependant ! Les paroles que tu viens de prononcer, je les entends en moi, mais je ne les pourrais peut-être pas répéter.
T fil ST A S LE nous
— Depuis deux jours que je vous connais, Miannc, je vous étudie sans cesse, car je suis fiôrc d'être votre compagne, et vous êtes tellement pure et tellement vraie, que vous n’avez pas besoin de paroles pour convaincre. Vous êtes un fait. L’étoile que le marin suit a-t-elle besoin de dire qu’elle est une étoile? Elle est, cela suffit.
Jehanne posa sa tête dans ses mains et se mit à réfléchir profondément.
— Quelle étrange chose ! dit-elle tout à coup. Quand je sui3 seule; quand, comme cette nuit, tout repose autour de moi ; quand je n’entends que le murmure de ma pensée intérieure, je me demande presque avec effroi si je faiblirai; si, dans le cas où de dures épreuves me seraient réservées, car j’ai la conviction que je souffrirai et que je mourrai jeune, si la matière l’emportera sur l’esprit, ou si, comme notre maître le divin Jésus, j’aurai la force de dominer la douleur et de dépouiller sans regrets et sans larmes mon enveloppe terrestre. C’est dans ces moments-là que je pense à ma mère, à mon père, à mes frères aimés que je ne reverrai peut-être plus. Heureux, vois-tu, ceux qui ne quittent pas l’humble foyer de leur enfance, ceux qui marchent dans la vie escortés des tranquilles habitudes de leurs premières années! Quand je me souviens de ce que j’étais et quand je vois ce que je suis, et surtout ce que je veux faire, puisque je suis à la veille d’entreprendre ce que les plus vaillants capitaines n’ont pu accomplir depuis bien des années, je fais uu retour sur moi-méme, et je demande à Dieu de permettre surtout que, mon œuvre accomplie, il me laisse retourner là d’où jeviens, m’asseoir de nouveau aux genoux de ma mère et mener encore mon troupeau sous l’ombre de l’arbre des fée3 ! Oh I le bonheur est là pour moi ! Mais ce bonheur, continua Jehanne avec un soupir, je crains bien qu’il ne se réalise jamais.
— Ainsi, quand vous aurez, sauvé votre pays, si le roi reconnaissant veut vous retenir, s’il veut vous donner la récompense que vous aurez méritée, vous ne l’accepterez pas?
— Ma récompense sera la joie d’avoir obéi au Seigneur. Retourner à Domrémy, voilà tout ce que je demanderai; mais le roi ne le voudra pas, et je serai bien malheureuse.
Et malgré elle Jehanne laissa tomber deux larmes. Cet admirable mélange de force et de faiblesse qui composait cette iille; cette lutte perpétuelle de l’élue contre la femme; cette créature merveilleuse qui, avec uu cri, entraînait des milliers d’hommes au combat, et qui pleurait en voyant le sang, qui au milieu d’une charge arrêtait son cheval et descendait pour panser ou consoler un mourant; cette âme forte entre toutes les ùmes, et chez laquelle la sensibilité de la femme se révélait dans toutes les occasions, autant pour elle-même que pour les autres, est une des plus curieuses éludes que nous ait léguées le passé.
Croire que Jehanne accomplissait volontairement la mission dont elle s’était chargée, ce serait retirer à cette belle figure son caractère le plus frappant; ce serait nier le triomphe de l’àme sur le corps, de l’esprit sur la matière, du créateur sur la créature. Si Jehanne eût pu ne consulter qu’elie; si elle n’eût pas été poussée par une volonté supérieure à la sienne, Jehanne n’eût jamais quitté son village. Ce qu’il y a de beau dans son mystère, ce qui prouve l’intervention de la Providence dans l’iliade de cette vierge, c’est l’hésitation de la pauvre fille avant de se soumettre aux ordres reçus; c’est la lutte qu’elle soutient contre cette impulsion qui n’est pas la sienne; c’est sa nature de femme timide, ignorante et obscure qui réagit continuellement contre la vioience que lui fait la main divine. Une fois partie, elle n’a pas reculé, mais elle eût bien voulu ne pas partir, et la rapidité qu’elle met à remplir sa mission prouve combien elle avait hâte de la voir accomplie.
Des écrivains matérialistes ont essayé de prouver que Jehanne avait obéi à un accès de folie périodique. S’il n’y avait eu que folie en elle, les accès passés elle fût tombée dans un affaissement profond et fût revenue sur ses pas. Et cependant, pour arriver au résultat qu’il voulait, Dieu s’est servi de moyens humains, car Dieu ne peut et ne veut pro-
céder que par des moyens qui puissent permettre la discussion à l'esprit des hommes; car Dieu, c’est-à-dire la vérité, ne sortira que du choc des électricités. Oui, une perturbation physique qui n’existe pas chez les autres femmes existait dans Jehanne, et suivant la belle expression de M. Michelet, elle avait reçu du ciel ce don précieux de rester enfant d’àme et de corps. Dieu préparait ainsi cette àme à recevoir sa volonté, et voulant opérer un miracle, il le manifestait déjà par une exception. Tout, esprit et matière, était et devait être si pur ên Jehanne, que la nature n’avait pas voulu la soumettre aux régies ordinaires de la vie des autres femmes. Gela explique peut-être mieux encore les larmes qu’elle a versées le jour où Dieu l’a avertie que pour la première fois elle verrait couler son sang.
— Pauvre chère Jehanne, reprit Haumette, qui croirait qu’à l’heure où nous sommes vous avez presque besoin d’étre consolée, vous dont bientôt le monde entier répétera le nom?
— Mais ne parlons plus de moi, Haumette, lit brusquement Jehanne, parlons de toi, au contraire, car c’est de toi qu’il devait être question quand nous nous sommes retirées ce soir.
Haumette baissa les yeux sans répondre.
— Qu’as-tu? fit Jehanne en lui prenant les mains, et pourquoi baisses-tu ainsi les yeux?
— C’est que je ne sais comment vous faire la confidence * que je vous ai promise.
— Pourquoi ? Y a-t-il du mal daDS cette confidence?
— Non; mais vous êtes tellement au-dessus des choses qui préoccupent les autres femmes, que j’ai honte de vous montrer combien je suis peu de chose auprès de vous.
— Enfant ! en obéissant à son cœur, u’obéil-on pas toujours à Dieu ? Le Seigneur ne demande pas à tout le monde le même sacrifice qu’à moi, et il te fera heureuse si ce que lu souhaites est pur. Voyous, parle, dis-moi tes secrets de jeune fille, à moins que tu n’aimes mieux que je les devine.
— Vous les devineriez donc?
— Peut-être. Tes yeux ne sont-ils pas le cristal transparent à travers lequel ton âme se laisse voir dans toute sa pureté? N’as-tu pas l’àge où le cœur s’ouvre comme une fleur et chante comme un oiseau? Pourquoi échapperais-tu à la loi commune? Pourquoi n’aimerais-tu pas?
Haumette rougit à ce mot.
— Le ciel m’a refusé la joie qu’il te donne, continua Jebanne; car mon cœur à moi n’-est accessible qu’à Dieu, et cependant je suis convaincue qu’il doit y avoir de grands bonheurs dans le mariage de deux sympathies. Ce que je te dis là t’encourage-t-il un peu, ou faut-il que je prononce encore un nom pour t’enhardir tout à fait? Allons, conte-moi comment cela te vint, car je suis pleine de curiosité pour ce miracle quotidien que je ne connaitrai jamais par moi-môme, et qu’on nomme l’amour.
— Ce qui me fait espérer, Jehanne, c'est que c’est auprès de toi que cet amour a pris naissance, et que, par conséquent, Dieu le protégera, qu'il protège tout ce qui t’eûtoure.
— Je t’écoute.
— Ah ! mon Dieu, c’est bien simple : j'aime Étienne.
— Et que ressens-tu quand tu le vois? demanda Jehanne avec une curiosité d’enfant.
— Mon cœur bat, mes yeux se troublent, il me semble que mon cœur sort de ma poitrine et va se joindre au sien. Si je ae me retenais pas, je crois que je suivrais mon cœur et que j’avouerais à Étienne que je l’aime.
— Et pourquoi ne fais-tu pas cela?
Haumette regarda Jehanne.
— Parce que c’est mal, dit-elle.
— Quoi! c’est mal, fit Jehanne, de dire qu’on aime? Si j’aimais un homme, je le lui dirais, moi.
— Mais s’il ne m’aime pas, lui.
— Et pourquoi ne t’aimerait-il pas?
— Le sais-je? Il aime peut-être une autre femme.
— Ah ! c’est juste. Mais s’il en est ainsi, que feras-tu ?
— Je mourrai de chagrin.
— Tu mourras! s’écria Jehanne. On meurt donc de cela?
— Oh! oui, on en meurt.
— Et ton père qui t’aime taut, que deviendra-t-il après ta mort?
— Oh! vous ne pouvez pas comprendre, Jehanne, ce que c’est que l’amour que je ressens, vous qui n’aimez que Dieu.
— Le seul amour qui ne trompe pas, enfant; car Dieu qui est éternel peut aimer tous ceux qui l’aiment, et l’amour qu’on a pour lui ne peut ni changer, ni vieillir, ni se lasser. Si Étienne ne t’aime pas, amie, il te restera donc Dieu à aimer; mais sois tranquille, Étienne t’aimera.
— Vous le croyez, Jehanne ?
— J’en suis sûre, et d’ailleurs je le questionnerai.
— Vous?
— Moi. Ne m’as-tu pas dit que ton bopheur était dans cet amour?
— En effet.
— Eh bien! il faut que tu deviennes la femme d’Étienne.
— Oh ! que vous êtes bonne ! Et quand lui parlerez- yous de cela?
— Demain.
Haumette prit les mains de Jehanne et les porta îi ses lèvres.
— Pauvre enfant! murmura Jehanne, comme si elle eût eu tout à coup le pressentiment d’une douleur pour sa compagne.
En ce moment, le crieur de nuit annonçait une heure du matin. -
— Maintenant, reprit Jehanne, il est tard, il faut dormir. Le sommeil est fils de la conscience et de l’espoir. Tu es sainte et tu espères. Dors bien, Haumette. Quant à moi, j’ai besoin de* prendre quelques heures de repos, car je ne dormirai pas la nuit prochaine; c’est après-demain à dix heures que nous livrons bataille.
En disant cela, Jehanne embrassait sa compagne sur le front; et, quelques miuutes après, toutes deux dormaient, l’une souriante dans son amour, l’autre calme dans sa prière.