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TMSTAN IE nocx
Jehanne remportât cette victoire, il n’y aurait plus moyen de nier sa mission, et il faudrait se soumettre à une femme, ce qui est humiliant pour de bons et braves guerriers comme vous; tandis que si on remporte la première victoire sans son secours, il sera évident qu’on n’a pas besoin d’elle, et tout l’honneur en restera à qui de droit.
— C’est juste.
— Ce n’est donc que dans trois jours qu’on doit livrer bataille, et je suis venu vers vous, monseigneur, pour vous prévenir de cette résolution. Faites diligence, campez à un quart de lieue d’Orléans et faites dire que le jour où l’on doit faire une sortie, au lieu d’attendre dix heures comme cela est convenu, on sorte à six heures du matin, sans prévenir Jehanne qui dormira encore. On fermera les portes de la ville de façon qu’elle ne puisse la quitter, on rejoindra votre corps d’armée, on attaquera la bastille de Saint-Loup, et ce sera fini des prétentions de celte fille. On la renverra dans son village, et l’on ne se laissera pas mener par une houlette ou par une quenouille.
— Oui, reprit le connétable, on m’avait déjà dit que l’intention de Jehanne était de me combattre. Eh bien! nous lui ferons voir que nous n’avons pas besoin d’elle, et comme vous le dites, que notre, épée vaut mieux que sa houlette. Je ne sais, en vérité, de quelle sotte superstition j’avais été pris, moi, qui avais hâte d'arriver à Orléans et de faire ma paix avec elle.
— Ainsi, monseigneur, c’est convenu?
— Vous vous remettez en route?
— • Cette nuit même.
— Vous campez à un quart de lieue d’Orléans?
— A un quart de lieue.
— Vous faites dire à Xaintrailles, La Hire et Dunois, de faire une sortie à six heures, au lieu de la faire à dix, et vous vous joignez à eux?
— C’est bien cela. Vous laissez des gardiens aux portes.
avec ordre de ne pas laisser sortir Jehanne, et nous attaquerons la bastille de Saint-Loup.
— Oui, monseigneur. Moi, je repars tout de suite.
— Allez, messire, allez.
— Mais, monseigneur, il me faut un ordre écrit de votre main, sans quoi on n’aura aucune confiance en moi, qui ne suis qu’un pauvre écuyer, ni en mon maître Olivier, qui est le plus jeune de celle armée.
— Vous avez raison; vous leur remettrez ceci alors.
Et le comte écrivit ces mots :
« Mes chers compagnons d’armes Dunoi3, La Ilire, Xain- » trailles et autres, à l’aide desquels je viens avec une armée » entière, peuvent avoir confiance en celui qui lui remettra » ce message et croire aux paroles qu’il leur dira.
» Arthus, comte de Richemont. «
— Merci, monseigneur, tout ira bien.
Tristan prit congé du comte, en se disant :
— Cette fois, je crois que je tiens Jehanne. Voyons maintenant Gilles de Retz, car celui-là peut nous être utile, et deux pièges valent mieux qu’un.
Comme il disait cela, Tristan se trouva en face de Bretagne, qui l’attendait à la porte de la tente du comte.
— Conduisez-moi vers le seigneur de Retz, dit Tristan.
— Je venais pour cela.
— Vous avez vu messire Gilles?
— Oui, et il vous attend.
Tristan trouva Gilles seul et lisant.
Il s’arrêta à considérer cet homme, au visage pâle, à l’œil ardent, aux dents blanches. Toutes les passions violentes qui habitaient cette âme se laissaient lire sur ce visage en laissant transparaître la teinte rêveuse que l'imagination et l’étude donnent aux physionomies humaines.
— C’est moi! lit Tristan en touchant du doigt le sombre lecteur, si attentivement plongé dans sa lecture qu’il n’avait pas entendu venir le jeune homme.
TRISTAN LE RODX
— Soyez le bienvenu, messire, dit Gilles en se retournant et en reconnaissant Tristan.
— J’ai suivi vos conseils.
— Et vous en ôtes content, sans doute?
— Jusqu’à présent, non ; mais cela viendra, je l’espère.
— Puis-je encore vous être bon à quelque chose?
— C’est moi, à mon tour, qui veux faire quelque chose pour vous.
— Dites
— Je vous sais curieux d’amours étranges et nouvelles.
— En effet.
— Et vous devez posséder quelque philtre qui inspire l’amour que vous ressentez.
— Naturellement.
— Je connais une belle fille, monseigneur, qui donnerait à celui qui la posséderait des émotions inconnues et comme vous les aimez.
— Et cette jeune fille?
— C’est Jehanne d’Arc.
— Oui, j’ai pensé à elle souvent; je la hais, cette femme.
— Et pourquoi la haïssez-vous?
— Parce que de toutes les passions que j’ai, celle qui domine en moi est celle de la gloire et du nom, et que nous disparaissons tous dans le rayonnement que jette déjà cette fille de Dieu.
— Vous pensez en cela comme tous les capitaines du roi de France. Aussi un amour qui servirait votre haine serait-il justement ce qu’il vous faudrait.
— Tu as raison, mais comment faire?
— Chargez-vous de la mission que vient de me donner le connétable. El Tristan expliqua à Gilles ce dont il s’agissait.
— Ensuite?
— Une fois à Orléans, introduisez-vous auprès de Jehanne. Avec le nom que vous portez, nom qui est un des plus illustres parmi nos noms de guerre, la chose vous sera facile. Faites-lui prendre ce philtre dont je vous parlais tout à l’heure, un narcotique aux habitants de la maison; le soir,
au lieu de quitter l’hôtel du trésorier, cachez-vous quelque part, et quand tout le monde dormira, entrez chez Jehanne et passez la nuit avec elle. Le lendemain on livrera la bataille à six heures, comme cela est convenu, au lieu de la livrer à dix; et quand la bataille sera gagnée on trouvera Jehanne endormie dans vos bras, et l’on dira que pour un amour Bacrilége elle a oublié sa mission divine. Elle sera perdue.
— Et pourquoi ce conseil que vous me donnez ne le suivez-vous pas vous-même? demanda Gilles; car vous me paraissez haïr Jehanne plus encore que je ne la hais.
— Pourquoi? Parce qu’une de mes tentatives a déjà échoué et que Jehanne me connaît maintenant, tandis qu’elle ne se défiera pas de vous. Seulement ne dites pas à Jehanne de quelle mission vous êtes chargé pour les chefs français, et cachez bien à ceux-ci vos projets contre Jehanne. Réussissez, monseigneur, et si jamais vous avez besoin de la moitié de mon sang, demandez-la moi, je vous la donnerai. Vous avez bien un cheval aussi rapide que Baal, puisque c’est à vous que je dois le mien.
— Oui.
— Eh bien ! ne perdez pas de temps alors, et tout ira bien. Gilles, qui était l’homme des résolutions promptes, jeta son manteau sur ses épaulcé, et, sautant sur son cheval, il disparut dans les ombres de la nuit après avoir fait un geste d’adieu à Tristan.
Celui-ci revint près du sire Talbot lui rendre compte de ce qu’il avait fait, et lui dire qu’il fallait concentrer toutes les forces sur la bastille de Saint-Loup, parce que c’était cette bastille-là qui serait attaquée.
Grâce à la combinaison de Tristan, Jehanne ne devait pas combattre; elle devait être déshonorée et les Français devaient être vaincus, car il leur serait impossible de résister au nombre des Anglais.
Tristan dormit donc cette nuil-là du sommeil d’un Titu3 satisfait.
A l’aube, il alla faire une reconnaissance, comme c’était
son habitude, et la première chose qu’il aperçut sur les remparts d’Orléans, fut son elligie, haute de quinze pieds environ, et qui se balançait à une potence gigantesque.
Étienne avait tenu parole.
Ceci se passait la veille du jour où l’attaque devait commencer.^
Le lendemain du jour où Jehanne et Haumette avaient causé si avant dans la nuit se trouvait donc être la veille de celui où l’assaut devait être livré.
Uu chef ordinaire eût ordonné à ses soldats de préparer leurs armes et de faire des reconnaissances.
Jehanne ordonna que tout le monde se confessât, ainsi que devait le faire une armée qui combattait au nom du Seigneur; puis elle somma une dernière fois les Anglais de se rendre, sommation à laquelle ils répondirent par de nouvelles iüjures.
Toutes choses étant réglées pour le lendemain, Jehanne se souvint qu’elle avait promis à Haumette de s’occuper d’elle, et, prenant Étienne à part, elle lui dit :
— Étienne, il faut que je vous parte.
— Qu’avez-vous à me dire, Jehanne? demanda le jeune homme. Est-ce un service que vous avez à me demander? Dites vite alors, car vous le savez, ma vie est à vous.
Et le doux enfant, avec une câlinerie toute féminine et toute charmante, s’agenouillait devant Jehanne et portait à ses lèvres les mains de la jeune fille.
Non, Étienne, je n’ai rien à vous demander, mais j’ai à
vous faire part d’un conseil qu’il faut que je vous donne et d’une contidence qu’on m’a faite.
— Voyons le conseil d’abord, continua Étienne sans changer de position.
— Vous avez offensé un homme dangereux.
— Qui donc? , —
— Cet Anglais dont vous avez pendu l’efligie sur le rempart.
— N’est-ce pas que c’est ressemblant?
— Oui, mais cet homme se vengera.
— Quel mal peut-il me faire?
— Il peut vous en faire beaucoup, Étienne. Il a entre les mains des ressources mystérieuses, et il me faut la protection que Dieu m’accorde pour pouvoir le combattre et triompher de lui. Je vous le répète, Étienne, si vous tenez à la vie, évitez cet homme.
— Et pourquoi tiendrais-je à la vie, Jehanne? Ne croyez-
vous pas que le bonheur qui nous attend dans l’autre monde est préférable à celui que nous goûtons ici ? Je n’ai pas peur de la mort. Je mourrai en riant, comme j’aurai vécu. Rien ne m’attache à la terre. Mes parents sont morts et personne ne m’aime. .
— Vous vous trompez, Étienne, et voilà justement pourquoi je vous conseille de quitter les lieux où vous avez quelque chose à redouter, car quelqu’un vous aime.
— Moi?
— Vous. N’aimez-vous donc personne?
— Si; mais celle-là que j’aime, Jehanne, je lui ai voué mon cœur et elle a gardé le sien.
— Je ne comprends rien à toutes ces choses. Étienne, ce que je pense et ce que je désire, je le dis naïvement, car en moi rien ne saurait feindre ni tromper. J’ai reçu la confidence d’un cœur jeune et franc, je voudrais vous voir heureux, et je voudrais voir heureuse celle qui vous aime. Demain, nous entrons en campagne. Qui sait si, au milieu des grands intérêts de la guerre, il m’eût été possible de vous dire ce que je vous dis aujourd’hui? Vous êtes uu enfant rêveur, vous êtes un poète, Étienne; il faut une compagne à votre vie, une sœur à votre àme, une incarnation vivante de la poésie que vous aimez. Eh bien! il y a une jeune fille, belle, chaste, confiante, qui vous aime, et je ne crois pas offenser Dieu en essayant d’unif deux cœurs qui me semblent si bien faits l’un pour l’autre. Je voudrais avoir servi à donner un bonheur que je ne connaîtrai jamais.
Étienne, en écoutant Jehanne, s’était mis à songer profondément. Une teinte de tristesse voilait son visage à chaque parole nouvelle que lui disait la jeune fille.
— C’est cPHaumette que vous parlez, n’est-ce pas, Jehanne? demanda-t-il en relevant la tête.
— Oui. . ’
— Je m’en doutais.
— Qui a pu vous avertir de cela?
— J’ai surpris certains de ses regards arrêtés sur mpi, et j’ai plaint cette pauvre eufant.
— Pourquoi ?
— Parce que l’amour qu’elle ressent est un malheur pour elle.
— Vous ne l’aimerez donc jamais?
— Jamais.
— Alors, que va-t-elle devenir?
— C’est vous qui le demandez, Jehanne, vous qui puisez votre force dans l’amour du Seigneur? Haumette puisera sa consolation où vous puisez votre force.
— Ohl quoique je ne les éprouve pas, je comprends les passions des autres femmes, car les passions sont dans les volontés de Dieu, et je sens bien que si j’étais à la place d’Haumette, votre dédain me rendrait bien malheureuse,
— Ce n’est pas du dédain, Jehanne. Je trouve cette jeune fille digne d’être aimée; mais je pe l’aime pas. Je voudrais qu’elle eût besoin de moi, je voudrais courir un danger pour elle; mais je ne l’aime pas. Pourquoi Dieu a-t-il permis que ma destinée fût liée à une femme qui ne m’aimera jamais, pas plus que je n’aimerai Haumette; pourquoi ne permet-il pas que les deux amours que nous ressentons, Haumette et moi, nousles ressentions l’un pour l’autre? Alors nous, serions heureux, bien heureux; mais il u’en est pas ainsi. Vous me voyez gai, insoucieux, et vous me croyez le cœur libre et content. Vous vous tçompez, Jehanne, cette gaieté n’est qu’un masque, cette insouciance n’est qu’extérieure. Mes nuits, je jes passe dans la contemplation d’un portrait, dans le souvenir d’un visage. En venant ici, ce n’est pas vous que je suivais. Je fuyais une pensée, et cette pensée m’a suivi. Vous ne pouvez rien sur ma destinée, Jehanne, vous qui en subissez une merveilleuse et qui n’a jamais eu d’exemple. Où cela me mènera-t-il .'je l’ignore. Mon rêve, mon amour
ne se réaliseront pas plus que ne se réaliseraient le rêve et l’amour d’un fou amoureux d’une étoile. 11 la regarderait de loin, et tout le jour, c'est-à-dire pendant le temps qu’il ne pourrait la voir, il ferait mille folies pour se distraire et tuer le temps. Voilà où j’en suis, Jehanne. Quant à la mort, je vous le répète, qu’elle me frappe jeune, au milieu de mes illusions et de mes croyances, que je m'endorme dans les premières fleurs de ma vie, c’est tout ce que je demande à Dieu. Mon âme ne mourra pas, je le sais bien, et l’eassé-je cru, vous m’auriez détrompé, vous, àme vivante. Donc, si la volonté du Seigneur est que ce rustre me tue, je ne cherche 1 " ijei en aucune façon à esquiver celte volonté; seulement, pour plus de précaution, je prierai tous les matins pour mourir en état de gr4ce.
Jebanue considéra quelques instants Étienne.
— Oui, je comprends qu l on vous aime, dit-elle ; mais je suis contente qu’Haumette ne vous entende pas parler ainsi; car elle vous aimerait davantage encore.
— > Pauvre petite I
— Vous la plaignez ?
— Oui, car je sais qu’on souffre à mètre point aimé.
— Qu’allez-vous faire, Étienne?
— Que voulez-vous que je fasse !
— Quittez Orléans. - .
— Où irai-je? -• - ,
— Où est celle à -qui vous pensez.
— A quoi bon ?
— Partez, Étienne.
— Non Jehanne, je reste auprès de vous. . t
—i Partez, vous dis* je. ■ ■ *
— Non, je veux* voir votre victoire, je partirai après.
— Partez aujourd’hui. Il y a un danger pour vous dans la journée de demain.
Tant mieux. Si je vous disais qu’il y a un danger à courir, fuiriez-vous devant ce danger, Jehanne? pourquoi voulez-vous que je fasse, moi qui suis un homme, ce que vous ne feriez pas, vous qui êtes une femme?
— Alors vous ne me quitterez pas pendant l’assaut.
— Si vous le permettez, je resterai auprès de vous.
— Si vous êtes blessé, vous m’appellerez.
— Oui.
— En tous cas, Étienne, priez Dieu ce soir.
Jehanne se retira et alla rejoindre Haumetle, se demandant ce qu’elle allait dire à. la pauvre enfant pour qu’elle n’eût pas trop grande peine.
— Vous l'avez vu? dit Haumette à Jehanne.
— Oui, mon enfant.
Eh bien ?
Jehanne hésita.
— Eh bien, il vous aime, dit-elle tout à coup.
— Il m’aime ! s’écria la jeune fille avec joie.
— Oui.
— Ainsi je pourrai être sa femme?
— Sans aucun doute.
— Oh ! merci, Jehanne, merci !
Et la pieuse jeune fille, tombant à genoux, rendit grâce à Dieu, pendant que Jehanne la contemplait en se disant :
— Puisqu’elle doit éprouver une grande douleur demain, épargnons-lui celle qu'elle devait éprouver aujourd’hui.
En ce moment, on vint annoncer à Jehanne que le seigneur Gilles de Retz lui faisait demander l’honneur de la voir.
— Laisse-moi seul avec cet homme, dit Jehanne à Haumette, et si tu rencontres Étienne, silence, car c’est sous le sceau du secret qu’il m’a fait l’aveu de cet amour.
Haumette quitta la salle au moment où Gilles de Retz y entrait.
*- Encore un ennemi, murmura Jehanne en voyant paraître le sire de Retz. Mon Dieu, donnez-moi la force de combattre celui-là comme les autres?
Gilles n’était point un méchant homme, c’était un homme curieux de science, et qui malheureusement s’était trompé de route, si bien que son esprit, au lieu de rechercher la vérité dans le bien, avait recherché l’étrangeté dans le mal. Doué d’une nature violente, d’une force exceptionnelle, il
-ÔiÿtH eé-Sy yèe gle
s’était jeté à corps perdu dans les jouissances physiques et dans les voluptés sensuelles. Il avait fini par ne plus connaître de bornes à ses désirs et par ne pouvoir limiter la dépravation de ses goûts, de sorte que pour donner satisfaction & ses sens épuisés, il en était arrivé aux monstruosités les plus incroyables. De là ce teint pâle, ces joues creuses, cet air sombre, ces yeux cerclés de noir; de là cette face de génie du mal que nous avons essayé de peindre.
Au milieu de toutes ces dégradations, une chose était restée pure dans Gilles; cette chose, c’était l’honneur du soldat, le dévouement à la patrie, le respect du serment fait au roi. Lisez la vie de cet homme depuis ses premières armes jusqu’à sa mort, vous verrez qu’il n’a pas abandonné un seul instant ce sentiment pieux, et que le jour où il a été condamné, le souvenir de cette fidélité a pesé d’un grand poids dans l’hésitation du roi à prononcer la condamnation. Or, quand il avait promis à Tristan de faire ce que celui-ci lui demandait, c’était à ce sentiment même qu’il obéissait, car il n’avait rien juré à Jehanne, et il était convaincu qu’en croyant à elle, Charles Vil ne faisait que subir encore la pernicieuse influence de la Trémouille, le conseiller éternel. Il était donc venu à Orléans, ainsi que cela avait été convenu entre Tristan et lui; il s’était rendu auprès de Xaintrailles, de La Ilire, du sire de Gamaches, du duc d’Alençon et de Dunois, qui était déjà revenu de Blois avec son convoi de vivres, et il leur avait remis la lettre du connétable en leur disant qu’ils avaient à choisir entre le comte de Richemont, soldat éprouvé, et Jehanne, fille peut-être folle, et à laquelle il était dur d’obéir quand on portait des noms comme les leurs.
Sa mission première s’était donc facilement accomplie, et il avait été convenu que, sans prévenir Jehanne de cette décision nouvelle, on attaquerait les Anglais à six heures du matin, le lendemain, au lieu de les attaquer à dix.
Lisez la vie de la Pucelle, et vous verrez l’obstination que mettent ceux-là mêmes qui lui sont le plus dévoués à ne pas croire en elle et à essayer sans cesse de la tromper, quelques preuves qu’elle leur donne de la sincérité de sa mission et de
TRISTAK LE ROUX
la réalité de son but. Qe n’est que par cette opposition continuelle que le miracle devait devenir plus évident. Jehanne avait donc non-seulement les Anglais, c’est-à-dire des ennemis à combattre, mais elle avait autour d’elle, dans ses amis, des aveugles qu’il fallait éclairer ou conduire de fbrce.
H y eut un grand étonnement pour Gilles quand, se présentant devant Jehanne, il entendit celle-ci lui dire tout d’abord :
— Messire, vous venez ici faire une lâcheté indigne du nom que vous portez et dé l’honneur de Votre maison. Dieu déjouera, je vous en préviens, les combinaisons de mes ennemis. Vous déviez de votre véritable route, messire, vous étiez né pour le bien et vous faites le mal. La science- que Dieu vous a donnée, vous la tournez contre lui; mui3 elle retombera sur vous et elle vous écrasera.
Puis elle ajouta tout bas : ■
—die jour où l’on fouillera les caveaux de vos châteaux, messire, savez-voüs ce qu’on trouvera dedans?
Gilles pâlit.
— On y trouvera, continua Jehanne, des ossements d’enfants, tués pour vos exécrables sacrifices, des femmes tuées par vous après vos sanglantes orgies, et toutes ces voix éteintes se ranimeront alors pour crier vengeance et pour demander votm châtiment au Seigneur Irrité.
— Comment savez -vous tout cela? balbutia Gilles.
— Dieu m’éclaire, messire, dans le chemin qu’il m’a dit de parcourir, et nul ne se présente devant moi dont je ne puisse lire i’âme comme un livre ouvert.
— Ainsi vous savez?
— Je sais ce que vous venez faire ifci ; Vous venez pour me perdre. Au moment où tout à l'heure votre nom retentissait à mon oreille, une voix secrète me disait de me défier de vous et m’avertissait de Vos projets odieux. On vous trompe, messire. Cet homme, Ce Tristan que Vous avez vu Cette nuit, qui vous a remis le message que vous venez de remettre à mes compagnons auxquels je réserve une preuve éclatante du besoin qu’ils onulemoi, cet homme n’est pas parmi nous,
et vous le trouverez demain au premier rang parmi ceux que nons allons combattre.
— Tristan est aux Anglais!
— Oui. Une chose noble vit encore en vous, raessire, et quoique vous soyez au plus profond de l’abîme, cette chose pourra vous aider à en sortir, car Dieu laisse toujours aux hommes une route pour revenir à lui, route étroite, couverte de pierres, bordée de ronces, et qu’on nomme le repentir. Vous êtes un bfave soldat, messire, capable de tous les crimes, vous êtes incapable d’une lâcheté. Je ne vous laisserai donc pas accomplir votre projet. Vous voulez me déshonorer et jeter mon nom en risée au peuple qui croit en moi. Insensé que vous êtes, vous qui me croyez une femme semblable aux autres, et qui n’avez que ces pauvres moyens de déjouer les volontés de Dieu !
— Jehanne! Jehanne! vous m’éblouissez, murmura Gilles prés de tomber à genoux devant la jeune fille.
— Au lieu donc de me perdre, vous allez me servir. Dieu veut faire éclater cette nouvelle preuve de la force qu’il me donne.
— Que faut-il faire? Jehanne; parlez, je vous obéirai.
— Allons, messire, donnez-moi la main et recevez mon pardon, en attendant que le Seigneur vous donne le sien. Un jour peut-être yous expierez vos crimes passés, mais je me porte garant que vous mourrez avec le repentir et la foi. Écoutez, maintenant. Us ont résolu d’attaquer sans moi.
— Oui.
— La Bastille de Saint-Loup?
— Oui.
— Savez-vous ce que font les Anglais à cette heure?
— Non.
— Ils renforcent cette bastille. Tristan les avait prévenus que ce serait celle qu’on attaquerait et que je ne serais pas de l’attaque, ce qui double le courage de nos ennemis; car ils ne doutent pas de ma mission, eux. Voici donc ce qu’il faut faire.
— Parlez, Jehanne, parlez.
— Retournez dans le camp français.
\ — Ensuite?
— Dites que rien n'est changé, et qu’on livrera l’assaut sans moi.
— Après?
— Après, mettez bonne garde à la porte de la ville et donnez l’ordre qu’on ne, me laisse pas sortir, et demain, à six heures du malin, commencez la bataille. A sept heures vous serez vaincus; à huit heures vous serez vainqueurs, car à huit heures, je serai arrivée. Mais je veux que tous ces braves capitaines combattent deux heures sans moi, et s’ils ne m’accueillent pas avec des cris de joie quand je paraîtrai, s’ils ne reconnaissent pas que leur salut est en moi, je veux retournera mes troupeaux et perdre mon nom de Jehanne.
— Il sera fait comme vous le voulez. Est-ce tout, Jehanne?
— Non, deux choses encore. Le sire de Lude est parmi les capitaines que vous allez retrouver?
— Oui.
— Conseillez-lui de se confesser ce soir.
— Pourquoi?
— Parce qu’il sera tué demain.
— Qui vous a dit cela, Jehanne?
— Je le sais; que cela vous suffise.
— Et la seconde chose?
— Vous avez avec vous un narcotique?
— Oui.
— Qui est sans danger, n’est-ce pas?
— Sans aucun danger, et le sommeil qu’il procure est le plus doux des sommeils.
— Vous l’étes-vous procuré par magie?
— Non, il est fait d’herbes simples.
— Donnez-le moi.
Gilles tira un flacon de sa poche et le remit à Jehanne.
— Et maintenant, allez, lui dit celle-ci, et rappelez-vous que vous m’avez promis de vous repentir.
Gilles se retira avec des larmes dans les yeux.
C’était la première fois de sa vie qu’il pleurait.
Jehanne convoqua de nouveau les chefs de son armée, et de nouveau ils lui dirent qu’on ne livrerait l’assaut que le lendemain, à dix heures du matin.
— A demain donc, messieurs, leur dit Jehanne.
Le soir elle fit mander Gilles de Retz.
— Avez-vous fait ce que je vous ai dit? lui demanda-t-elle.
— Oui.
. - Les portes seront gardées?
— Par deux cents hommes.
— Avec défense de me laisser sortir?
— N’est-ce pas l’ordre que vous m’avez donné?
— Si fait.
— C’est l’ordre qu’ils ont reçu.
— Vous pouvez vous retirer maintenant, messire; mais en vous retirant veuillez dire à Olivier de Karnac de veuir me parler.
Quelques instants après, le jeune homme paraissait devant Jehanne, qui lui disait :
— Messire, vous allez passer la nuit dans la chambre voisine et vous ne prendrez les armes demain que lorsque je vous le dirai. Gardez Étienne auprès de vous, j’aurai besoin de vous deux, et priez fermement, car demain vous aurez besoin d’une grande force.
Il est bien entendu qu’Olivier ignorait le complot tramé contre Jehanne, car il s’y serait opposé ou serait venu prévenir la jeune fille.
Enfin Jehanne resta seule avec Haumette, et les deux jeunes filles se mirent à souper.
Haumette, qui avait le cœur joyeux, soupa gaiement.
Jehanne était un peu triste et ne voulut prendre qu’un peu devin et qu’un morceau de pain.
A peine Haumette avait-elle fini son repas qu’elle sentit ses yeux s’alourdir, sa pensée se voiler et qu’un sommeil rapide s’empara d’elle.
Jehanne avait versé dans son verre le narcotique de Gilles.
Quand Haumette fut endormie d’un sommeil presque semblable à la mort, Jehanne la prit dans ses bras et la coucha
sur son lit après avoir déposé un baiser sur son front, puis elle s’agenouilla tenant dans ses mains les mains de la jeune iiile endormie, et elle pria jusqu’au jour.
Au moment où les premiers rayons du matin argentaient le fleuve, Olivier heurta à la porte de Jehanne.
— Jehanne! Jehanne! criait-il, on vous trahit!
— Que se passe-t-il? demanda Jehanne, qui savait bien ce que voulaient dire les paroles du jeune homme.
— Voici l’armée qui sort delà ville.
Alors Jehanne, vêtue de son armure, ouvrit la porte à Olivier et à Étienne. ’
— Ils ont douté de moi, leur dit-elle, laissez-les aller. Et Jehanne raconta à Olivier ce qui s’était passé la veille.
— Mais, reprit le jeune comte, ils vont livrer bataille sans vous.
— Oui, mais ils ne pourront vaincre sans moi. Nous ne
sommes que trois ici, n’eat-ce pas? Eh bien! dans une heure, ces centaines d’hommes auront plus besoin de nous trois que nous n’aurons besoin d’eux. Attendez. ,
Pendant ce temps, les chefs français marchaient dans la direction de l’endroit où les attendait le connétable, et lesdeux armées faisaient leur jonetiom
— A l’assaut! cria le comte Arthus.
— A l’assaut! répétèrent toutes les voix.
Et les bataillons s’ébraulaDt à ce mot, se ruèrent sur la bastille de Saint-Loup, semblables à une houle de fer.