LÀ PREMIÈRE VENGEANCE DE TRISTAN
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De la place où elle se trouvait, Jehanne voyait admirablement le lieu du combat et pouvait même distinguer les détails de cette lutte.
Elle avait donc vu les Français sortir d’Qrléuus, laisser
bonne garde aux portes refermées, faire leur jonction avec le connétable, comme nous l’avons dit dans le chapitre précédent, et livrer bravement l’assaut à la bastille de Saint-Loup. Ils avaient été rudement reçus, et jamais depuis le commencement du siège on avait vu un engagement si acharné.
Il y avait surtout une chose dont les assiégants ne se rendaient pas compte: c’était d’où pouvaient venir ces pierres gigantesques qui les écrasaient et quelle main pouvait faire mouvoir ces pierres. Ils apercevaient bien sur le sommet delà bastille un géant dont l’armure. brillait étrangement aux rayons du jour, et qui, levant au-dessus de sa tôle des quartiers énormes de roc, les précipitait sur eux ; mais il fallait une force telle pour faire ce que faisait cet homme, qu’ils croyaient être les jouets d’une hallucination, et que la frayeur doublait la réalité des objets et des êtres.
Mais Jehanne aussi voyait ce défenseur invincible qui à lui seul eût protégé la bastille, et elle avait reconnu Tristan
Mais Olivier aussi voyait cet ennemi redoutable, et il avait reconnu son écuyer.
Mais Étienne voyait cet assiégé terrible, et il avait reconnu le compagnon de Talbot; aussi les trois spectateurs étaientils agités d’un sentiment unanime au sujet de cet homme.
— C’est lui, murmura Olivier, pâle et les dents contractées par la colère. Oh ! Jehanne, quittons cet hôtel et marchons contre cette bastille, car il faut que je tue ce traître, qui a dormi sous mon toit, et qui vend sa patrie comme Judas a vendu son Dieu.
— Est-ce que nous n’allons pas nous mêler un peu à tous ces braves gens? disait Étienne. Je ne sais pourquoi j’ai l’idée que je tuerais u# grand diable d’Anglais qui joue avec les rochers comme un Titan.
Jehanne regarda Étienne avec attendrissement, mais elle seule, ayant le pressentiment de l’avenir, eût pu dire pourquoi elle le regardait ainsi.
— Eu ell'ct, voilà assez de sang répandu, dit Jehanue. Étienne, faites seller mon cheval, Olivier, allez me chercher ma bannière; dans dix minutes on va avoir besoin de moi;
TRISTAN LE RODX
et voyez plutôt si je me trompe, voici les Français qui reculent.
Elle disait vrai. Toutes les forces des Anglais, concentrées sur un seul point, avaient, protégées encore par la position, repoussé les assiégeants, qui fuyant pour la plupart, appelaient : Jehan ne ! Jehanne! sans que la voix de leurs chefs pût les ramener.
Jehanne, restée seule, s’agenouilla, adressa une prière à Dieu, puis elle embrassa Haumette qui dormait toujours, et elle descendit dans la cour de son hôtel. Alors, malgré le poids de ses armes, sautant sur son cheval comme aurait pu le faire un cavalier consommé, elle cria A Étienne et à Olivier : Suivez-moi !
Elle piqua des deux, et traversant les rues d’Orléans au galop, elle arriva aux portes qu’on avait défendu de lui ouvrir.
— Au nom deNotre-Seigneur, ouvrez-moi ces portes! cria Jehanne.
— Non, lui répondirent les gardiens.
— Malheur à vous si vous ne les ouvrez pas, dit Jehanne, car elles s’ouvriront seules, et en s’ouvrant elles vous renverseront, comme le tombeau du Christ en s’ouvrant a renversé ceux qui le gardaient.
Pendant ce temps, on entendait toujours les fuyards appelant :
— Jehanne! Jehanne!
— Entendez-vous? reprit la jeune fille, on m’appelle; ouvrez-moi.
— Non! non! répétèrent ios soldats ; c’est l’ordre de notre sire Dunois.
— Passage alors ! cria Jehanne en lançaift son cheval à travers les soldats étonnés, et mort à qui m’arrête!
Et, prenant à la main sa petite hache, Jehanne creusa cette masse de fer comme une barque creuse l'Océan; puis, frappant la porte d’un coup léger, elle l’ouvrit comme l’ange de Dieu ouvrira les tombeaux les plus épais au jour du jugement dernier.
Les soldats épouvantés tombèrent à genoux ; puis se relevant, ils saisirent leurs armes et se mirent à la suite de Jehanne en criant :
— Miracle! miracle! A l’assaut!
Alors les fuyards, ranimés par la vue de la Pucelle, qu’ils appelaient, rebroussèrent chemin comme un torrent qui remonte, et, se retournant contre les Anglais qui, sûrs de la victoire, avaient fait une sortie et les poursuivaient, ils revinrent au combat plus acharnés que jamais. Dunois, La Hire, Xaintrailles, le sire de Gamaches, le sire de Graville, le maréchal de Boussac, couverts de sang et de poussière, frappaient sans se lasser, décidés à se faire tuer sans reculer d’une semelle, quand Jehanne, arrivant à eux, leur dit :
— Ah! méchants compagnons qui combattez sans moi, Dieu va vaincre sans vous.
Et, disant cela, Jehanne se précipitait en levaut sa bannière au milieu des rang3 anglais, qui se courbaient sous son passage comme les blés sous le vent, tandis qu’autour d’elle, tous les soldats qui avaient repris courage, semblables à des moissonneurs pressés, fauchaient tous ces épis humains.
La mêlée fut effrayante, mais l’étendard de Jehanne, qui flottait au-dessus de toutes les têtes, avait produit un effet magique. Depuis qu’elle avait fait son apparition, pas un Français n'était tombé, tandis que les Anglais tombaient au moindre coup, comme des hommes frappés d’ivresse et de folie. Les poursuivants étaient poursuivis à leur tour, et se sauvant devant la vierge vengeresse, ils coururent chercher un nouveau refuge dans la bastille qu’ils venaient de quitter.
Arrivée là, Jehanne ordonna une halle, et dicta à Étienne une lettre conçue en ces termes :
« Au nom de Dieu, je vous dis que vous avez tort de combattre, car le plaisir de Notre Seigneur est que vous leviez le siège et que vous vous en alliez. Ecoutez donc le conseil que je vous donne, partez; car si nous livrons un second assaut nous ne ferons ni grâce ni merci. »
Et Jehanne ayant fait attacher cette lettre au bout d’une
flèche, elle prdonna a Olivier, l’archer merveilleux, de la lancer dans les retranchements ennemis, tandis qu’elle criait à Gladesdale et à Talbot :
— Lisez.
Mais les chefs anglais jetèrent la lettre sans la lire, et s’avançant sur les murailles de la bastille, ils crièrent à Jehannc:
— Va-t-en, ribaude! va-t-en, sorcière! va-t-eri, gardeuse de vaches 1 et en même temps une pluie de flèches s’abattit contre les armures françaises, tandis que Tristan, revenu à son poste, ébranlait des pans de muraille et recommençait sa défense de géant.
Tous les chefs français s’étaient franchement ralliés à Jehanne et lui obéissaient comme de simples soldats, se pressant autour d’elle pour la voir et pour la défendre.
— Gentil duc, cria Jehanne au duc d’Alençon, qui dans son ardeur s’éloignait d’elle, revenez auprès de moi. J’ai promis à la dame d’Alençon de vous ramener à elle sain et sauf, et si dans deux minutes vous n’éfèsà mon côté, vous me ferez manquer à ma parole.
Comme elle parlait, un pan de muraille se détacha de la bastille et tomba à la place que venait de quitter le duc; mais le sire du Lude, qui n’avait tenu compte du conseil donné par la jeune fille, n’avait pas quitté cette place, si bien qu’il fut tué, comme Jehanne l’avait prédit la vèille ; mais il ne mourut point sans avoir la force de dire :
— Jehanne, je meurs en état de grâce; je me suis confessé ce matin.
— En avant! cria Jehanne ; en avant! Dieu nous précède, et je viens d’avoir des nouvelles de Notre Soignent’ .
En un instant, la déroute fut dans la bastille. Il y eut un Anglais qui cria que deux anges combattaient au-dessus de Jehanne pour les Français. C’en fut assez pour désespérer les autres, qui se mirent à fuir par les portes de derrière.
Tristan seul tenait bon. Il ne voulait pas abandonner la bastille, et la démolissait pierre à pierre; il tint quelques instants les assiégeants en échec, mais il ne pouvait rièri contre
la volonté de Dieu, et Johanne ordonna qu’on mit le feu à la bastille qui s’embrasa bientôt. Au milieu des flammes, de la fumée et du craquement des poutres, on distinguait le colosse ennemi, à côté duquel se tenait le Sarrasin impassible.
— Que ces flammes soient pour toi les flammes de l'enfer, dit Jehanne. Heurs sans repentir et sans pardon.
La bastille s’écroula et Tristan disparut dans les décombres au milieu des cris de victoire des Français; biais tout à coup de ces ruines fumantes on vit sortir un cavalier monté sur un cheval noir, suivi de deux chiens et fuyant dans la plaine.
Ce cavalier, c’était Tristan, qui en se sauvant jetait encore un cri de défi à Jehanne.
— A nous deux alors! cria Olivier, et, partant au galop, il se mit, plein de haine et de colère, à la poursuite de Tristan, en lui criant de toutes ses forces :
— Attends-moi, traître, je suis Olivier de Karnac.
— Mon frère! fit Tristan avec un ricanement sauvage. Satan soit loué! Nous allons donc en liuir avec celui-là.
Tristan arrêta Baal, se retourna, et se prépara à combattre son ennemi.
Au même moment, Étienne partait à fond de train en criant aussi : , . ,
— Attends-moi, l’homme rouge! C’est moi, Étienne Chevalier, l’ambassadeur de Jebanne, celui qu’on veut pendre et qu’on ne pend pas-!
— Étienne, Étienne ! dit Jehanne, venes ici.
Mais le jeune homme n’entendait plus la voix de Jehanne, et celle-ci s’arrêtant essuya deux larmes en disant ces seuls mots :
— Pauvre enfant!
Les Anglais s’étaient réfugiés dans la bastille Saint-Laurent, laquelle, entourée d’uh large fossé, avait été faite avec une église dont on avait utilisé les épaisses murailles et dans les clochers de laquelle on avait pratiqué des moyens de défense. En un instant les Anglais, sous le commandement de
Talbot et de Gladesdale, y prirent position et attendirent qu’il plût à Jelianne de venir les attaquer.
Mais Jehanne avait ordonné une halte pour que ses gens pussent reprendre haleine, et elle était tout au combat qui allait avoir lieu entre Tristan, Olivier et Étienne.
Alors le sire de Gamaches s’approcha d’elle, et mettant un genou en terre , il lui dit :
— Jehanne, pardonnez-moi d’avoir douté de vous l’autre jour. A partir d’aujourd’hui, je serai le plus humble de vos soldats, car vous êtes le plus grand de nous tous.
Gilles de Retz s’approcha à son tour et dit à Jehanne, en s’agenouillant, comme avait fait le sire de Gamaches :
— Jehanne, je suis un grand conpable, vous seule et Dieu le savez; peut-être un jour les hommes le sauront-ils et aurai-je à répondre à leur justice. Jehanne, quand vous prierez, priez pour moi, et je vous jure que d’ici à l’heure de ma mort, je ne ferai rien qui puisse offenser Dieu.
— C’est bien, messire, répliqua Jehanne; Dieu verra votre repentir et il vous pardonnera, je l’espêre.
— Et moi, lit le connétable de Richemont en s’approchant de la jeune fille, et moi, Jehanne, sur qui doit retomber le sang versé ce matin, puisque c’est mon ambitieuse vanité qui a fait livrer le combat plus tôt que vous ne le vouliez, je viens vous dire que vous êtes une sainte fille, et que tout frère que je suis du duc régnant, que tout connétable de France que je suis, je vous obéirai à l’avenir et tirerai l’épée contre quiconque ne vous obéira pas comme moi. Ordonnez donc, Jehanne, tout ce qu’il vous plaira d’ordonner.
— Merci, monseigneur, fit Jehanne; le roi m’avait dit que vous n’étiez pas un véritable ami et j’avais cru le roi. La première chose que je lui dirai à Reims, quand je l’y mènerai sacrer, ce sera qu’il s’est trompé sur votre compte; et s’il m’accorde une grâce, je lui demanderai sa reconnaissance et son amitié pour vous. Et maintenant, monseigneur, allons au secours de ces deux enfants, dont l’un est de vos sujets les plus fidèles et les plus dévoués. Et Jehanne, mettant son cheval au galop, partit pour rejoindre Olivier, accompagnée
seulement de quelques hommes. Mais si rapide que fût le cheval de Jehanne, il devait s’écouler un temps assez long avant qu’elle fût rendue sur le lieu du combat, car Baal avait de bonnes jambes, et Tristan, qui ne savait pas devoir être rejoint par Olivier, avait enfoncé ses éperons dans le ventre de son cheval pour atteindre au plus tôt ses compagnons.
La lutte s’était donc engagée pendant que le sire de Gamaches, Gilles de Retz et le connétable étaient venus faire leur soumission à Jehanne.
— Enfin, s’était écrié Tristan en voyant Olivier tirer sa masse d’armes et en tirant sa large épée, Caïn va donc tuer Abel!
— Tu n'es même pas Carn, maudit, avait répondu Olivier, car tu n’es pas mon frère.
— Si tu retournes jamais au château de Karnac, ce qui m’étonnerait bien, demande à ta noble mère, à ta sainte mère, si elle n’a jamais eu qu’un fils, et alors elle te dira que si je n’ai pas le même nom que toi, j’ài le même sang; et elle te demandera pardon d’avoir trompé ton père, le vaillant chevalier.
— Tu mens ! s’écria Olivier en pâlissant devant cette injure jetée à sa mère.
— Tu vas mourir, Olivier; je suis l’homme delà prophétie. J’ai levé la pierre du tombeau, j’ai sauvé le Sarrasin.
— Tu mens! répéta Olivier, mais en reculant malgré lui.
— Allons, beau seigneur, bel enfant légitime, beau rejeton aimé, approche donc et que l’on voie un peu à qui de nous deux notre mère a donné le plus de cœur, notre chère mère la comtesse de Karnac.
— Tu mens! fit une troisième fois Olivier; ma mère est une sainte femme, et c’e3t au nom de son honneur outragé que je vais te tuer comme un chien !
Tristan répondit à cette menace par un ricanement de défi ; mais au même moment Olivier faisait faire à son cheval un bond de six pieds et assénait sur le casque de Tristan un coup de hache d’armes avec une vigueur qu’on eût cm
impossible à ces bras d’enfant. Le casque de Tristan rendit un son rauque, mais le cavalier ne broncha point et, se penchant sur le cou de Baal avec une adresse et une agilité merveilleuses, il porta un coup de sa large épée au défaut de la cuirasse de son adversaire; celui-ci chancela sur ses étriers, mais la pointe de l’épée de Tristan s’était brisée sur la médaille que Jehanne avait donnée à Olivier.
— Ah ! des talismans ! hurla Tristan ; moi aussi j’en ai, et de meilleurs que les tiens. Et, jetant son épée, il saisit sans descendre de cheval Olivier à bras le corps et le serra si vigoureusement que l’armure du jeune homme se faussa sous celte pression, tandis qu'Oiivier, saisissant son frère à la gorge, lui repoussait la tète et le frappait de sa hache au milieu de la poitrine. Les chevaux s’étalent mis de la partie, et dans le tourbillon de poussière qu’ils soulevaient sous leurs pas, l’un mordait l’autre au poitrail, tandis que celuici, se cabrant, frappait l’air de ses piedâ.
— Tenez ferme, messire, me voilà ! Cria au milieu de tout cela une jeune voix.
— Amoi,Thor! à moi, Brinda! cria Tristan en voyant Étienne. Et, montrant le jeune homme à ses deux chiens, d’un geste il les lança sur lui.
Étienne s’attendait à combattre un homme et non des chiens.
— Ah! les vilaines bôtes, dit-il en riant quand il vit Thor et Brinda courir sur lui et en faisant sauter son cheval pardessus les deux molosses. Mais ceux-ci étaient de rudes joûteurs, et le pauvre enfant ne savait pas à qui il avait affaire. Pendant qu’Oiivier et Tristan se tenaient, s’enlaçaient, se pressaient l’un contre l’autre comme deux lions, Thor et Brinda se jetaient au poitrail du cheval d’Étienhc et mordaient l’animal de façon à lui faire pousser des hennissements de douleur. Ils se pendaient par la gueule à la blessure qu’ils lui faisaient, et ne présentant à l’épée d’Étienne qu’un dos bardé de fer, ils devenaient invulnérables. Le cheval perdait son sang, et s’affaissant sur ses jambes de derrière, il tomba, entraînant Étienne dans sa chute.
Le jeunè homme n’eut pas le temps de se relever, les deux chiens lui sautèrent à la gorge. 11 se débattit des pieds et des mains, mais inutilement, car il se brisait les doigts contre leurs caphraçons de fer; alors il étendit les bras, murmura le mot : Agnès ! laissa retomber sa tête sur le sol et se laissa faire.
— Et d’un ! cria Tristan avec un éclat de joie. Bravo ! Thor, bravo ! Brinda.
Olivier se retourna pour voir ce qui s’était passé, et Tristan, profitant de ce mouvement, sauta comme un chattigre de son cheval à terre, se pendant du même coup aux épaules d’Olivier , et roulant avec le jeune homme jusqu’à l’endroit où les deux chiens achevaient Étienne. Alors il mit son genou sur la poitrine du comte, et le maintenant ainsi, il détacha la courroié qüi liait son épéeiuson flanc, la serra autour du cou de l’enfant mourant, la passa dans les colliers des deux chiens et l’y consolida par un nœud, en criant : Allez !
Les farouches animaux partirent alors, traînant derrière eux le cadavre d’Étienne et déchirant son beau corps aux pierres du chemin.
— Et maintenant, ànous'deux, continua Tristan en tirant son poignard et en se Jetant de tout son long sur le corps de son frère comme pour l’étouiïer, en même temps qu’il lui ouvrirait la gorge.