‹ Tristan le RouxChapitre 29 sur 33 · JAUGE AU ET PATAV · texte numérisé non relu

JAUGE AU ET PATAV

Voilà oii en était la lotte quand Jehanne arriva.

Eu la voyant paraître Tristan abandonna Olivier et remonta prudemment sur Baal.

— Ah! méchant, ah ! fifs de Satan! criait Jehanne qui avait tiré son épée et qui courait sur le meurtrier d’Étienne. Sauvetoi si tu ne veux rendre à Dieu ton âme maudite!

Tristan souffla dans son cor, car il avait compris instinctivement qu’il n’allait pas avoir assez de courage, et il évoquait une force supérieure.

— Tu appelleras en vain ton démon, lui dit Jehanne qui l’avait vu porter le cor à sa bouche, ton démon es t un lâche qui ne paraîtra pas devant moi.

— C’est cequenous allons voir, reprit Tristan, et il souffla de nouveau dans son cor; mais, comme l’avait dit Jehanne, le Sarrasin ne parut point.

Tristan pâlit.

Au môme moment la vierge s’avançait sur son ennemi, et elle s’apprêtait à le frapper de son épée; mais avant qu’elle eût pu le toucher, Baal,êpouvanté s’était mis à reculer devant elle, et Tristan frappait en vain l’air de sa large épée. Il était plus blême qu’un mort, sous sa visière baissée, car quelques efforts qu’il fit pour maintenir son cheval, l’animal hennissant et couvert de sueur reculait toujours.

— Va-t’en, maudit, criait Jehanne en le poursuivant et en appelant à elle la troupe de ses compagnons.

Pendant ce temps Olivier s’était relevé sans blessure, et il avait voulu poursuivre Tristan à son tour, mais Jehanne lui avait dit :

— Olivier, Dieu ne veut pas que vou3 combattiez cet homme, et c’est à d’autres qu’à vous qu’il laisse le soin de son châtiment. Portez ma bannière et suivez-moi.

Jehanne avait donc continué de poursuivre Tristan jusqu’à la bastille où les Anglais venaient de se réfugier, et sans pouvoir l’atteindre tant la fuite de Baal était rapide. Arrivée là, elle vit le sombre combattant disparaître dans l’épaisseur de la muraille, et reparaître un instant après, chargé d’un fardeau, dans un des clochers de la forteresse, qui comme nous l’avons dit avait été autrefois une église.

Ce fardeau, c’était le cadavre d’Étienne.

Tristan se pencha en dehors de l’ouverture du clocher en consolidant une poutre qu’un charpentier portait derrière lui, et suspendit en l’air le corps du pauvre enfant.

— Maître Jehan, cria Jehanne en voyant cela et en enten-

dant le rire dont Tristan accompagnait cette pendaison, maître Jehan, faites-nous une brèche à cette bastille; il faut que nous y entrions avant une heure.

Maître Jehan lit avancer Rilard, sa fameuse couleuvrine, et le premier mur de l’église commença à se trouer avec une régularité parfaite.

A peine le trou offrait-il passage pour un homme, que Jehaune cria :

— A l’assaut !

— Mais la brèche n’est pas assez large, lui dit le duc d’Alençon, et ne vous semble-t-il pas que nous devrions atteadre encore?

— N'aie aucun doute, gentil duc, reprit Johanne , as-tu peur? et n’ai-je point promis à ta femme de te ramener sain et sauf?

— Oui.

— Eh bien 1 ne crains rien alors, et suis-moi.

Et Jelianne, sautant la première dans le fossé qui bordait la bastille, y ramassa udc échelle qu’elle y avait fait jeter, et, l’appuyant contre le mur, elle monta à l’assaut en criant : En avant!

Tous ceux qui la suivaient s’égrenèrent alors à grands cris dans le fossé et commencèrent l’escalade.

Mais si l’attaque était rude, la défense était opiniâtre. Les Anglais avaient eu le temps de reprendre courage et ils nous repoussaient vaillamment. Tristan, que sa première défaite n’avait fait qu’irriter, versait de l'huile et du plomb fondu sur les assaillants, et, recommençant sa stratégie première, faisait choir des pans entiers de muraille sur le3 Français.

Cependant, Jehanne avançait toujours, et elle mettait le pied sur le rempart, quaud Tristan, qui ne la quittait pas des yeux, lui cria : « A nous deux, maintenant ! » et lui lança de . toute sa force une énorme pierre qui se brisa sur son casque, mais sous le choc de laquelle elle roula dans le fossé.

Deux cris immenses accompagnèrent cette chute.

L’un, cri de victoire qui sortait des poitrines anglaises,

l’autre, cri d’épouvante, et qui était poussé par les compagoons de Jehanne.

Les assiégés redoublèrent alors de rage et d’injures, et les Français commencèrent à reculer, convaincus qpq Dieu n’était plus pour eux, puisqu’il avait laissé tuer Jehanne. .

Celle-ci n’était point morte, cependant; mais la chute qu’elle venait de faire était telle, qu’elle ne pouvait se relever. Elle vit l'effet que produisait sa disparition, çt comprit que l’absence de sa bannière, c’était la défaite jppuf les Français.

— Prenez mon étendard, dit-elle alors à Olivier, montez à l’assaut; en le faisant flotter au-dessus de votre tète, on croira que c’est moi qui le porte, et l’on vous suivra.

Olivier obéit. En un instant, les Français avaient repris confiance et couvraient lès remparts de la bastille, tandis que Jehanne, qui était parvenue à se relever, y faisait son entrée par la brèche de maître Jehan.

* Une fois maîtres de la bastille, les Français en gardèrent toutes les issues, tuèrent tous ceux qui s’y trouvaient, jetant les cadavres par-dessus les inurs, et en jetant une telle quantité qu’en quelques instants le fossé s’en trouva comblé

Quant à Tristan, il avait disparu avec Gladesdale, et Jehanne l’aperçut qui traversait le pont qui rejoignait la rive à la bastille Saint-Laurent.

— Remercions Dieu de cette victoire, dit-elle ; et du geste elle ordonna à tous ses soldats couverts de sang et de poussière de s’agenouiller dans une commune prière.

Tous obéirent, et un chant de reconnaissance monta vers le ciel.

— Et maintenant, Olivier, dit Jehanne au jeune comte, détachez le corps d’Étienne afin que nous puissions lui donner une sépulture digne de lui.

Olivier remplit ce pieux devoir, et, prenant dans ses bras le corps froid du bel enfant, il le déposa sur le rempart et l’embrassa, en pleurant, sur le front.

— Doux ami, lui dit-il, si gai, si insouciant, si charmant; cœur si tendre, esprit si fertile, je te vengerai, je te le jure

TRISTAU LE ROUX

sur le saint nom de ma mère et sur l’amour de mon Alix.

Puis Olivier lava le visage du mort, et sous la poussière et le sang qui le couvraient, il retrouva ce sourire jeune et franc qui, du vivant d’Étienne, illuminait son visage.

Olivier se retourna en essuyant ses yeux, et il vit Jehanne qui l’avait rejoint et qui pleurait aussi.

— Pauvre Haumette, disait-elle, comme elle va souffrir!

En ce moment Olivier vit une petite chaîne d’or passée autour du cou du jeune homme. Il tira à lui cette chaîne, au bout de laquelle il trouva un médaillou renfermant un portrait de femme. Autour de ce portrait, déux vers étaient peints en émail bleu sur l’or, et ces deux vers étaient :

Agnès de belta, Agnès gardera le renom.

Tant qne de la beauté. Beauté sera le nom.

— Il m’avait bien dit qu’ilme pouvait pas aimer Haumetle, fit Jehanne quand Olivier lui eut lu sas deux vers, selon le désir qu’elle eu avait exprimé. Savez-vous quelle est cette Agnès dont voici l’image?

— Oui, Jehanne, je la connais.

— Alors, vous lpi remettrez cç médaillon, et lui direz comment est mort celui qui le portait. Mais vous ne direz cela qu’à elle, car il faut que la tille de maître Boucher ignore toujours qu’Étienne aimait une autre femme qu’elle.

— Que vous êtes bonne, Jehanne, et comme vous trouvez le moyen de laisser le bien partout où vous passez !

— Voici la nuit qui vient, reprit Jehanne, reutrons à la ville, il est temps. Demain nous en finirons avec ces Anglais : pui3 nous nous mettrons en route, car il ne nous restera plus que Jargeau et Patay à prendre, et le dauphin pourra être sacré.

—Hélas ! continua Jehanne en essuyant deux larmes qu’ello ne putretenir, c’est demain que je serai blessée, c’est demain qu’il sortira du sang de mon corps, comme il en est sorti du corps de cet enfant!

— Vous avez donc peur de cette blessure ? Jehanne.

— Oui, fit-elle en regardant Olivier avec une charmante franchise, oui, j’ai peur de souffrir comme j’ai souffert tout à l’heure.

— Soyez tranquille, Jehanne, je serais auprès de vous, devant vous-méme et Dieu permettra que je reçoive le coup qui vous sera destiné.

— Non, Olivier, vous ne serez pas auprès de moi. Vous partirez demain après que nous aurons pris la bastille des Tournelles, parce qu’il y aura pour vous gloire et honneur à assister à cette prise. C’est là que yous serez fait chevalier, messire.

— Et de la main de qui?

— De la main d’un noble et vaillant Anglais qui ne se doute guère à cette heure qu’il sera notre prisonnier demain, de la main du comte de Suffolk :

— Dites- vous vrai, Jehanne ? fit Olivier avec joie.

— Vous le verrez. Les Tournelles prises, vous partirez pour Tours, où le roi doit être. Vous lui direz qu’il se tienne prêt à se rendre à Reims, parce que la volonté de Dieu est qu’il soit sacré au plus vite, et que je retourne auprès de ma mère au plus tôt. Je vous envoie à l’avance au dauphin, parce que je sais que tous nos capitaines et tous les conseillers vont encore s’opposer à mon avis ; ils semblent avoir reçu mission de s’opposer à ce que je veux, mais ce que je veux sera.

. — Ne m’avez- vous pas dit, Jehanne , qu’il vous restait encore Jargeau et Patay à prendre ?

— Oui; mais ces deux citadelles seront prises en un instant, et il faut qu’il n’y ait pas de temps de perdu. Pendant que je prendrai cette place, le roi convoquera les seigneurs de son royaume qui n’ont pas encore répondu à son appel, et nous n’aurons plus qu'à nous mettre en chemin pour Reims. Ce voyage achèvera de chasser les Anglais, car ils fuiront devant nous sans que nous ayons même besoin de lancer un trait.

— Il sera fait comme vous le voulez, Jehanne, je partirai demain.

— Maintenant, je vous le répète, rentrons dans la ville et emportons ce pauvre corps.

Jehanue redescendit au milieu des soldats et des chefs qui s’emparaient de tout le butin que rennemi avait laissé.

— Est-ce là une bonne besogae? leur demanda-t-elle gaiment.

— Oui, Jehanne, et hardiment faite.

— Avez-vous tout pris ?

— Tout e

— Il ne reste plus que les murs ?

— Absolument.

— Partous alors.

— Faut-il laisser garnison ? lui demanda La Hire.

— 11 faut laisser le feu, c’est bien assez, répondit Jehanne.

Une heure après il faisait nuit complète, et les Français

rentraient à Orléans, éclairés des rouges reflets de l’incendie de Saint-Laurent et accueillis par les applaudissements des Orléanais accourus sur les remparts.

La première personne que Jehanne trouva à la porte de la ville fut Haumelte.

La jeune fille se jeta dans les bras de Jehanne.

— Chère Jehanne, lui dit-elle, j’ai dormi tout le jour, mais je me suis réveillée en sursaut comme touchée par un malheur. Il ne vous est rien arrivé, Jehanne?

— Rien, mon enfant.

— Vous paraissez triste cependant au milieu de la joie de

tous.

— Où est votre père, llaumette ?

— 11 est chez lui, il vous attend. Pourquoi cette question?

— Allez le rejoindre, enfant, je vous dirai plus tard la cause de ma tristesse.

Et Jehanne s’elforçait d’éloigatr Haumette; mais celle-ci, tout inquiète, jetait les yeux autour d’elle [et ne s’éloignait pas.

Tout à coup elle poussa un cri et tomba évanouie dans les bras de Jehanne,'

Elle venait de reconnaître, porté par quatre archers, le cadavre de celui qu’elle aimait.

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