DIEU LE VEUT
Le lendemain on enterra Étienne.
Ce fut par une éclatante matinée de juin que cette triste et touchante cérémonie eut lieu.
Haümette, revenue à elle, avait passé toute la nuit assise par terre dans la chambre où l’on avait déposé le mort, la tête appuyée sur le lit où il reposait et tenant une de ses mains dans les siennes.
Deux ou trois fois Jehanne était entrée dans cette chambre. Alors Ilaumette avait retourqé la tête, lui avait souri d’un de ces sourires dans lesquels filtre i’àmo toiit entière; puis elle avait repris sa pose accoutumée sans dire une parole.
Quand le matin on déposa Étienne dans son cercueil, Haumette couvrit de fleurs et de larmes le corps du bel enfant; puis elle coupa ses grands cheveux blonds et les déposa comme un palpable rayon de soleil, dans ce coffre qui allait enfermer pour l’éternité celui dont elle avait fait l’espoir de sa vie.
Lorsqu’on eut emporté le mort, Haümette s’assit dans la chambre où elle avait passé la nuit, les mains jointes entre ses genoux, la tête inclinée vers sa poitrine, les yeux fixes et sans regard, et deux grosses larmes qui contenaient un iQgnde de douleur apparurent à ses blanches paupières.
Jehanne avait raconté au trésorier, et celui-ci qui avait compris l’amour que la jeune fille avait pour Étienne vivant, avait respecté la piété qu’elle conservait pour Étienne mort.
Ce fut sur la colline prochaine, dans un endroit que le so-
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leil visite en se levant, que furent déposés les restes de l’amant mystérieux d'Agnès. .
A partir de ce jour, Haumette apprit le Chemin qui meuait à cette colline, car tous les matins elle alla prier sur le tertre vert qui indiquait une tombe.
Puis Jehaune, tout émue encore de ce qui venait de se passer, endossa de nouveau son armure, et après avoir prié Dieu de ne la point trop faire souffrir de la blessure qu’elle allait recevoir, elle partit pour aller assiéger la bastille des Tournelles.
Tout se passa comme elle l’avait prédit.
Elle reçut un trait dans l'épaule, et ce fut Tristan qui lança ce trait.
Dieu voulait sans doute éprouver la jeune fille par cette blessure; mais Dieu dut être content, car Jehanue, tout en perdant son sang, ne cessa de l’invoquer.
On l’emporta à une centaine de pas du boulevarl, où elle avait essayé vainement de remonter à cheval, et là on la désarma. Jehanne porta la main au carreau qui l’avait blessée, et s’aperçut seulement à cette heure qu’il sortait d’un demipied par derrière. Alors la femme succéda à la guerrière, la faiblesse à la force. Jehanne eut peur et se mit à pleurer; mais tout à coup ses larmes s’arrêtèrent, elle leva les yeux au ciel, ses yeux prirent une expression radieuse, et ses lèvres murmurèrent quelques paroles que personne ue comprit. C’étaient ses saintes qui lui apparaissaient et venaient la consoler.
Aussitôt la vision évanouie, Jehanne se sentit de nouveau forte et confiante; elle prit le carreau à pleines mains et l’arracha elle-même de sa plaie.
Cependant elle souffrait toujours.
Alors, un homme s’approcha d’elle et lui offrit de charmer sa douleur par des paroles magiques.
Jehanne se recula avec effroi, car dans cet homme elle venait de reconnaître Tristan.
— Va-t’en, lui dit-elle, tu sais bien que j’aimerais mieux mourir que d’offenser ainsi Dieu. Contente-toi de mon corps,
maudil; car, je te le jure, quoi que tu fasses, tu n’auras jamais mon âme.
Tristan disparut en rugissant.
Pendant ce temps, le combat avait continué, et comme cela arrivait toujours quand Jehanne n’était pas là, les Français reculaient. Alors Dunois arriva près d’elle, et lui dit que la retraite était ordonnée; qu’il fallait qu’elle songeât à se retirer. Tous les autres capitaines arrivèrent, alors Jehanne leur dit :
— Avez-vous de bons éperons, messires?
— Oui, répondirent-ils.
— Et de bons chevaux?
— Oui.
— Alors, à cheval !
— Et pourquoi ces questions? demanda le sire de Gamaches. Allons-nous donc avoir longtemps à fuir?
— Fuir ! s’écria- t-elle; est-ce que les soldats de Dieu fuient, messire? Non, je demande si vous avez de bons éperons et de bons chevaux, non pas pour fuir vous-rnémes, mais pour poursuivre ceux qui fuiront. En avant ! hommes d’armes, en avant! Et vous, Olivier, continua Jehanne en se tournant vers le jeune comte de Karnac, rappelez-vous que vous devez être chevalier avant d’aller trouver le roi.
Les Tournelles étaient une formidable bastille posée sur un pont au milieu de la rivière, et d’autant plus formidable que du côté par où attaquait Jehanne le pont était rompu, tandis que de l’autre il était tout entier; si bien que les Anglais pouvaient, sans être inquiétés, recevoir secours et renforts.
Jehanne fit jeter une large poutre sur le pont brisé* et s’élançant la première sur le chemin mouvant, elle cria :
— A mort ! à mort les Anglais !
Une demi-heure après, les Tournelles étaient prises; Gladesdale était tué, la rivière était pleine de morts et les Français poursuivaient à fond de train les fuyards dans la campagne.
Parmi ceux-ci était le comte de Suffolk, qui venait de
voir périr son frère, Alexandre de Poole, et celui qui le poursuivait sans savoir qui il était, mais reconnaissant à son armure qu’il avait affaire à un puissant seigneur, c’était Olivier de Karnac.
— Rendez-vous ! rendez-vous ! lui criait Olivier.
Suffolk, se voyant serré de trop près, s’arrêta et, se tournant vers Olivier, il lui dit en levant la visière de son casque et en se faisant reconnaître :
— Êtes-vous gentilhomme?
— Je le suis, répondit Olivier.
— Êtes-vous chevalier?
— Non, mais je veux l’étre.
— Eh bien ! sur mon àme, fit le comte, vous le serez, et de ma main encore. A genoux, messire.
Olivier s’agenouilla au milieu de la campagne; le comte lui donna alors sur l’épaule trois coups du plat de son épée, en lui disant :
— Au nom de Dieu et de saint Georges, je te fais chevalier.
Olivier revint tout joyeux à Orléans, où Jehanne était rentrée avec ses troupes, après avoir mis le feu aux Tournelles, et, remettant son prisonnier entre les mains de la jeune fille : •
— Merci, Jehanne, lui dit-il, c’est à vous que je dois mes éperons.
— Maintenant, messire, vous savez ce qu’il vous reste à faire. Ne perdez donc pas de temps et rendez-vous le plus tôt possible auprès du roi. Pendant ce temps, nous prendrons, comme je vous l’ai dit, Jargeau et Patay. Le roi se mettra en route: je le joindrai à Gien et le mènerai tout de suite à Reims. Dites-lui bien cela, messire, et qu’il n’hésite pas.
Olivier partit le jour même avec une petite escorte, et après avoir envoyé à sa mère le récit de ce qui s’était passé, il lui fit un rapport dans lequel il omit volontairement sa lutte avec Tristan et les étranges paroles qui avaient accompagné cette lutte.
Jehannu avait raison d’agir et de parier comme elle venait de le faire. 11 n’y avait pas de temps à perdre, et il fallait que le roi profitât au plus tôt et de l’embarras où se trouvaient ses ennemis et de l'enthousiasme de son peuple.
Les bords de la Loire étaient complètement balayés. Le seul nom de Jehaune faisait fuir tout ce qui portait une armure anglaise. Chose étrange ! Tandis que dans su propre armée, ainsi que nous l’avons vu, Jelianne trouvait du doute et de l’opposition, dans l’armée ennemie nul ne doutait de la réalité de sa mission, et les soldats anglais, rien qu’à voir son étendard, fuyaient comme si Dieu lui-même eût marché contre eux.