‹ Tristan le RouxChapitre 4 sur 33 · LES TAPISSERIES DE EARNAC · texte numérisé non relu

LES TAPISSERIES DE EARNAC

La salle à manger dans laquelle venait de se réunir la famille, moins une personne, comme l’indiquait la place restée vide entre la comtesse et le chapelain, était une vaste salle plus longue que large, et dont les murailles sombres étaient couvertes de paooplies et de faisceaux d’armes. A chaque extrémité de cette salle, une énorme cheminée, sous laquelle un géant eût pu se tenir debout, s’ouvrait béaute et pleine de flammes.

Ce double foyer, qui eût suffi pour éclairer la chambre en même temps qu’il la chauffait, reflétait sa lumière ardente sur l’acier poli des armes et des boucliers.

Le plalond, dans toute sa largeur, était sillonné de poutres de chêne sculptées, et dans l’intervalle de ces poutres,

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le plafond peint en bleu, avait autrefois pour représenter le ciel sans doute, reçu l’ornement d’une quantité d’étoiles d’or.

Chacune des cheminées était surmontée de l’écu de Karnac, comme on disait dans la province, et cet écu, par le double souvenir auquel il se rattachait, ne laissait pas de mériter une certaine célébrité.

Il était de gueules , au tombeau muraillé d’argent, et portait au chef, de Bretagne aux cinq flèches en pal , alternées d'hermine.

Ce blason, comme nous l’avons dit, avait une double origine : l’une qui datait de l’année 752, c’est-à-dire de près de sept siècles; l’autre, de 1415. c’est-à-dire de treize ans à peine.

Disons quelle était l’origine du blason primitif.

Lorsqu’on 752, Charles-Martel, accourant au secours d’Eudes, duc d’Aquitaine, qui venait d’être défait par les Sarrazins, livra bataille à ceux-ci dans les plaines de Poitiers, il avait près de lui un sire de Karnac qui, quoique n’étant pas 6on sujet, était venu, pour la plus grande gloire de Dieu et la défense de notre sainte religion, le joindre avec cinq cents hommes, représentant ce qu’au siècle où nous nous trouvons représentaient cent lances, car chaque lance équivalait à cinq hommes.

Ce sire de Karnac avait une grande réputation en Bretagne, où il n'était connu que sous le nom du Liou de Karnac.

Le jour du combat venu, le sire de Karnac ne faillit point à sa réputation. Partout où la niélee lut te plus acharnée et le plus épaisse, on entendit son cri de guerre. Enfin au moment où l’armée infidèle commençait à fuir, et où de son côté elle n’était plus retenue sur le champ de bataille que par l’invincible courage d’un de ses chefs, le- sire de Kernac, dans l’espérance de vaincre ce dernier obstacle, comme déjà i 1 en avait vaincu tant d’auties, le sire de Karnac s’élança pour attaquer l’infidèle, et alors commença uue lutte terrible entre le Sarraziu armé de sa hache d’armes et le sire de Karuuc de sa large épée franque.

La lutte dura un quart d’heure, pendant lequel le Sarrnzin reçut quatorze blessures sans qu’une seule fois le sang du chevalier chrétien teignît ses armes. Soit faiblesse, soit calcul, le Sarraîiin finit par rompre. A mesure qu’il rompait, les rangs de ses soldats s’ouvraient, et le sire de Karnac, acharné à sa proie, s’enfonçait dans les rangs infidèles; enfin un dernier coup de la terrible framée brisa le casque du Sarrazin, et l’ennemi dir Seigneur tomba en poussant un blasphème.

Mais sa victoire même avait perdu le sire de Karnac; les rangs sarrazins se refermèrent sur lui. Il fut enveloppé, |nis, désarmé, et comme les musulmans voulaient rendre un dernier hommage au guerrier qui était tombé sous ses coups, ayant trouvé une excavation de rocher en forme de tombe, ils y descendirent le cadavre du chef et condamnèrent le chrétien à mourir près de lui, enterré dans le même tombeau.

Le chrétien ne fit aucune demande indigne d’un chevalier. Il répondit qu’il acceptait une mort qui* le conduisait au ciel; seulement il dit que l’habitude de ses ancêtres étant qu’ils fussent enterrés avec leurs armes, il demandait qu'on lui rendît sa bonne framée. Cette demande parut juste aux Sarrazins, qui la lui accordèrent. On coucha le chef infidèle dans son tombeau. Le martyr chrétien s’assit près de lui. On apporta à force de bras, sur l’ouverture, une immense roche plate sur laquelle chaque homme plaça une autre pierre. Cela fit du tombeau une pyramide, qui servit à indiquer nonseulement la tombe du Sarraziu mort et du chrétien vivant, mais l’endroit de la plaine où le combat avait été le plus rude.

Or, la tradition de ce combat terrible s’était perpétuée dans la famille, et lorsqu’en 1095 le moment des croisades arriva, lorsque chaque croisé, pour se faire reconnaître des siens dans la mêlée, eut adopté un signe distinctif que l’on appela armoiries, le sire de Karnac partit avec Pierre 1 Ermite pour la conquête de la Terre-Sainte, et prit pour siennes : de gueules, au tombeau muraille d'argent.

Enfin l’écusson portait au chef, nous l’avons dit : de Bretagne à cinq fléchés de sable posées en pal et alternées d’hermine.

Voici d’où venait cette adjonction aux armoiries héréditaires.

En 1415, à la bataille d’Azincourt, le père du jeune comte avec lequel nous avons fait connaissance dans le chapitre précédent, était venu au secours du roi Charles VI, suivant le comte de Richemont.

Ce fut une rude bataille, cette bataille d’Azincourt qui laissa dix mille morts sur la place où elle eut lieu, morts parmi lesquels se trouvaient les ducs de Nevers et de Brabant, frères du duc de Bourgogne, qui joua un rôle si douteux pendant cette journée, que le Dauphin ne voulut jamais suivre ses conseils dans la crainte d’étre trahi; le prince de Bourbon-Préaux et le duc d’Alençon, lequel abattit à ses pieds le roi d’Angleterre et fendit d’un coup de hache la couronne de son casque. Malheureusement il fut tué avant de porter le second coup, qui eût peut-être sauvé la France, et la victoire des Anglais se releva avec leur roi. Le plus pur du sang français coula dans cette journée, où seize cents chevaliers furent faits prisonniers, en compagnie de Charles duc d’Orléans, de Jean duc de Bourbon, du comte de Vendôme, du comte d’Eu et du comte de Richemont, celui-là même dont Bretagne était le héraut.

Or, c’était le comte de Karnac qui portait la bannière de Bretagne à cette bataille d’Azincourt, et comme toute la nuit qui avait précédé la bataille il avait veillé pour une reconnaissance autour du camp ennemi, il dormait encore lorsque le matin le combat commença et lorsqu’il fut réveillé par les cris :

— La bannière! la bannière!

C’étaient les chevaliers du comte Arthus et le comte Arthus lui-même qui marchaient au combat et passaient impatients devant la tente du comte.

Alors le comte s’éveilla, et comme il n’avait pas le temps de s’armer, il fendit le haut de la bannière et passant la tête à

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travers la fente, il s’élança au combat sans autre armure que cet étendard flottant où brillait l’écusson d'argent du vieux duché; et le soir seulement on le retrouva couché parmi les morts, à la place où Richemont avait élé fait prisonnier; cinq grandes flèches anglaises lui avaient cloué la bannière de Bretagne au cœur; delà les cinq (lèches posées en pal et alternées d’hermine.

Il n’était donc pas étounant que le comte Arthu3, qui l’avait vu tomber si bravement, se souvint, au moment où il faisait un appel à ses chevaliers et à ses hommes d’armes, que le comte de Karnac avait un fils, lequel bien certainement n’avait pas dû dégénérer du courage de ses aïeux.

Après ces panoplies, après ces grandes cheminées qui chaufl'aient et qui éclairaient la chambre, outre ces écussons qui les surmontaient et dont nous venons de conter l’histoire, deux choses attiraient essentiellement les regards : L’une était une peinture, l’autre une tapisserie.

La peinture représentait la cène de Notre Seigneur Jésus-Christ; elle était du commencement du siècle, et avait remplacé sur la muraille une tapisserie qui faisait autrefois le pendant de celle qui était restée.

Comme cette tapisserie tient aussi étroitement à notre histoire que les panoplies, les cheminées et les écussons que nous avons décrits, qu’on nous permette de nous arrêter sur elle, comme nous nous sommes arrêté déjà sur le reste de l’ameublement.

Vers le commencement du xi® siècle, l’enchanteur Merlin, qui s’était rendu en Bretagne pour faire visite à la fée Morgane, qui y tenait son domicile, avait demandé l’hospitalité au château de Karnac, et là il avait été reçu selon toutes les lois de l’hospitalité bretonne, c’est-à-dire comme eût été reçu le roi de France. Seulement en partant, la dame de Karnac, qui avait eu pendant son sommeil révélation de l'hôte illustre qu’elle avait reçu dans son château, la dame de Karnac lui avait demandé uue de ces prédictions qui depuis sept ou huit cents ans ont mis, en se réalisant, Merlin à la tète de

tous les prophètes, sorciers et enchanteurs venus, et probablement à venir.

Merlin se piqua de générosité, et prenant une plume, de l’encre et un parchemin, il laissa de sa propre main, en belle écriture romaine, en lettres allongées, les deux prophéties suivantes :

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