DEUXIÈME PROPHÉTIE
Le gentil lys, au beau jardin de France,
Gémit foulé parle lion rampant:
Mais jeune vierge aide à sa délivrance,
Et pied de femme écrase le serpent.
C’était un si grand honneur qu’une visite de Merlin, c’était un don si précieux que ces deux prophéties, que la châtelaine de Karnac résolut d’en éterniser la mémoire par deux tapisseries entièrement exécutées de sa main.
Elle s’était donc, dès le jour môme, mise à la première, et comme elle avait rapport évidemment à ce sire de Karnac qui avait été enterré vivant avec le Sarrazin mort, elle avait résolu de représenter le champ de bataille de Poitiers tout semé de cadavres de Maures et de chrétiens, et au milieu du champ de bataille, ce tombeau qui était un des souvenirs les plus héroïques de sa famille.
La châtelaine, comme Pénélope, avait mis dix 'ans à faire cette tapisserie, quoiqu’elle ne défit point la nuit ce qu’elle avait fait le jour.
Au bout de dix ans, la tapisserie avait été achevée et clouée contre la muraille do la grande salle; des anges volant dans le ciel soutenaient une pancarte, sur laquelle étaient écrits les quatre vers de Merlin.
TRISTAN tE ROUX
C’était d’après cotte tapisserie qu’à latin du xie siècle le sire de Karnac, qui était parti pour les croisades, avait établi son blason.
Aussitôt cette tapisserie terminée, la châtelaine se mit à l’autre; mais comme la deuxième prédiction était bien autrement vague que la première, comme la châtelaine ne pouvait deviner à quoi elle se rattachait, elle avait suivi la prédiction à la lettre.
Elle avait donc représenté le jardin de la France avec un beau lys au milieu : beau lys ployé et prêt à rompre sous le poids du corps d’un lion rampant; un serpent, qui semblait l’allié du lion, défendait le jardin contre une foule d’hommes armés qui n’osaient lutter contre lui. Mais une jeune vierge s’approchait, et, comme Marie mère de Dieu, de son talon nu elle écrasait la tête du serpent.
Des anges volant dans le ciel portaient, comme dans l’autre, un cartouche sur lequel on lisait la seconde prophétie de Merlin.
La châtelaine fut dix autres années à faire cette seconde tapisserie, ne la quittant que pour ses repas et ses prières, démandant pour toute grâce au Seigneur le temps de l’ache-, ver.
Le Seigneur l’entendit, et, après avoir noué le dernier point, se sentant prise d’un grand sommeil, elle laissa tomber sa tète sur sa tapisserie et s’endormit.
Le lendemain, quand on entra dans la chambre, on voulut la réveiller; mais tous les elî'orls furent inutiles, la sainte dame était morte, ayant eu la gloire, comme elle l’avait demandé à Dieu, d’accomplir une ouvre qu’aucune autre aiguille do femme n’avait jamais faite.
Cette tapisserie fut clouée en face de l’autre, et pendant deux cent cinquante ans elles firent toutes deux le principal ornement de la grande salle du château de Karnac.
Mais quelque temps après la mort de son mari, la châtelaine actuelle, la mère d’Olivier, s’étant endormie à son tour dans cette grande salle et ne s’étant réveillée qu’au milieu de la nuit, prétendit avoir vu à la lueur mouvante de la
TRISTAN LE ROtX
flamme des deux cheminées* les cadavres du champ de bataille se mouvoir. Elle disait avoir entendu nn grand bruit d’armes, et pour n’être plus exposée à une pareille vision, elle avait fait déclouer la tapisserie, et avait ordonné qu’on la portât dans la bibliothèque, domaine exclusif, à cette époque du moins, du chapelain, qui tous les soirs s’y retirait pour écrire, de cette adorable écriture du xve siècle, une page de la chronique du sire de Karnac, page presque toujours enrichie d’une majuscule en forme de garde d’épée ou de quelque vignette, merveille de miniature, représentant des combats en rase campagne ou quelque siège de ville fantastique, avec des maisons d’argent, des toits d’or et de3 reines couronnées à leur balcon.
La place de la tapisserie était donc restée vide; alors on avait fait venir de Nantes un peintre qui, moyennant douze écus d’or, la nourriture et le logement, avait peint sur la muraille, à la demande de la châtelaine, la cène de noire Seigneur Jésus-Christ et de ses disciples.
Sans doute, si le sire de Karnac eût vécu, il n’eût point permis qu’on enlevât de la salle d’honneur de ses aïeux cette tapisserie séculaire, qui était le plus beau fleuron de la couronne comtale des sires de Karnac. Mais, nous l’avoDs dit il était resté noblement couché sur le champ de bataille d’Azincourt; il n’avait laissé qu’un fils de huit ans à cette époque, et nul ne s’était opposé à cette volonté de la dame de Karnac, de faire disparaître la tapisserie au tombeau.
Et maintenant que nous avons décrit l’extérieur et l’intérieur du château de Karnac, quelques mots sur la famille qui l’habitait.
Il est bien entendu que le mot famille est pris ici dans son acception antique, et signifie la maison entière, depuis la châtelaine jusqu’au dernier valet.