‹ Tristan le RouxChapitre 6 sur 33 · LES HABITANTS DU CHATEAU DE KARNAC · texte numérisé non relu

LES HABITANTS DU CHATEAU DE KARNAC

Il y avait donc, au moment où s’ouvre cette histoire, treize ans que la comtesse était veuve. Depuis treize ans elle u’avait pas quitté le deuil, et son visage comme ses vêtements semblait l’avoir à tout jamais adopté.

C’était une femme de quarante ans environ, belle encore, grande, pale. Elle avait les mains fines, transparentes comme la cire, blanches comme l’ivoire, si blanches qu’on eût dit que le sang avait cessé d’y circuler. Quelques cheveux gris, qu’elle n’essayait pas de cacher, argentaient sa chevelure noire jadis et d’une opulente profusion. Elle passait sa vie dans ce château entre le chapelain et Olivier, entre la prière et l’amour maternel. Il eût été impossible de trouver un cœur plus noble, une âme plus chaste, uue bonté plus grande; elle avait l'ait sa porte hospitalière à ce point qu’on disait dans le pays : bon comme Karnac.

Olivier était un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, brave comme son père, doux comme sa mère, palpable reflet de l’un et de l’autre. Quoiqu’il lût jeune encore lorsque le comte avait été tué, Olivier avait été élevé comme si son père eût vécu, c’est-à-dire qu’il avait reçu l’éducation que devait recevoir un gentilhomme destiné à faire ses preuves un jour et à soutenir l’éclat d’une grande maison. Il n’était pas d’une constitution très-vigoureuse, mais il avait voulu suppléer par l’adresse à là force qui lui manquait. Nous l’avons vu dans- la façon de combattre le loup, donner une preuve du résultat auquel il était arrivé. Olivier maniait un cheval, quel qu’il fût, comme si le cheval eût été inhérent à lui-même, comme s’il eût compté un centaure parmi ses aïeux. Il avait la grâce, la douceur, l’élégance d’une femme, et les exercices qu’il faisait depuis son jeune âge lui avaient

donné, sous celte frêle apparence, outre une adresse sans pareille, une énergie infatigable et un courage invincible. U était noble de race et de cœur, loyal comme il était brave, et c’était de plus un des meilleurs chrétiens, non-seulement de la Bretagne, mais de la chrétienté tout entière. 11 montait toujours des chevaux blancs, superstition maternelle à laquelle il avait facilement consenti, car il aimait tout ce qui venait de sa mère. Et maintenant, si vous voulez compléter ce portrait moral par le portrait physique, voici ce qu’OIivier était : un jeune homme de taille moyenne, bien fait, élégant dans sa mise comme dans ses formes. De longs cheveux châtains auxquels se mêlait sur le front une mèche d’un blond doré comme un épi, encadraient son visage sympathique. Une moustache fine, de la même teinte que cette mèche, surmontait une bouche dont une femme eût été jalouse. Ses yeux étaient bleus, grands, ouverts par la confiance et non par le soupçon. Enfin, une haute mine pleine de franchise, de grandeur, de générosité, formait l’expression générale cle ce charmant visage, que poétisait une propension naturelle à la mélancolie et à la contemplation.

On n’avait jamais entendu dire qu’OIivier eût battu même un chien. 11 passait ses journées à la chasse ou à s’exercer, dans une plaine attenante au château, à viser de petits arbres ou à briser des fougères avec ses flèches, tandis que son cheval franchissait des fossés et des haies; ou bien encore il jetait en l’air un mouchoir roulé, de la grosseur d’un œuf, et le piquait au galop avec la pointe de son épée. Quelquefois, le soir, il montait de nouveau à cheval et disparaissait jusqu’à minuit; mais le plus souvent, après le souper, il restait avec sa mèie ou se retirait dans la bibliothèque avec le chapelain, pour s’y instruire sur l’histoire de Dieu et relire les hauts faits de sès ancêtres.

Il était toujours richement vêtu, comme nous l’avons dit, et le soir où nous le voyons poour la première fois, il portait un pourpoint de velours vert brodé d'hermine, un ceinturon brodé, auquel pendait une épée dont la poiguée et la garde

fiaient ciselées dans l’or; une culotte gris clair, ayant sur la jambe gauche les armes de Karnac; un casquet de velours noir, sur lequel se dessinait la couronne comtale; à droite de son pourpoint, une petite dague, courte et acérée, et entre le pourpoint et le ceinturon, une douzaine de ces flèches de frêne garnies de fer, à l’une desquelles Bretagne était si reconnaissant.

A la suite d’Olivier venait ce jeune homme qui, d’après son propre dire, n’était ni noble, ni comte, ni baron, qui était tout simplement TristaS le Roux.

Comme ce jeune homme doit jouer un rôle important dans cette histoire à laquelle il donne son nom, qu’on nous permette de nous arrêter à son çortrait plus longtemps que nous ne l’avons fait pour aucun des personnages précédents, si importants qu’ils fussent eux-mêmes.

Assis près d’Oiivier l’élégant gentilhomme, Tristan faisait un vivant contraste avec lui. Nous avons déjà dit deux mots de l’aspect et du costume du jeune Hercule; complétons ce portrait physique et moral à peine ébauché par notre récit.

Tristan, depuis qu’il avait pu faire choix d’un costume, avait toujours été vêtu de la même façon. Son habillement se composait d’un pourpoint de drap violet foncé sans aucun ornement, serré à la taille par une ceinture de cuir à laquelle pendait d’habitude une petite hache soutenue par une chaîne de fer, de larges brayes de la même couleur, comme en portaient ces vieux Celles qu’on venait vendre sur les marchés de Rome, d’un pantalon de laine, violet comme les brayes et le pourpoint, qui se perdait dans ces espèces de bottes montant à mi-cuisse et qu’on appelait des houzeaux.

Quant à sa tête, il était bien rare, quelque temps qu’il fit, qu’elle fût protégée par autre chose que par cette forêt de cheveux, crinière fauve qui avait fait donner à notre héros le nom expressif, sinon aristocratique, de Tristan le Roux. Ces cheveux étaient coupés à la hauteur des épaules, comme ceux de l’archange Michel, ce qui faisait que, par la chevelure comme par tout le reste, le jeune homme tenait moitié du noble, moitié du varlet, et semblait former un chaînon inter-

TRISTAN LE RODX

mêdiaire entre la famille et la domesticité. Quant au reste de son portrait, c’étaient des yeux petits mais brillants, des sourcils roux comme les cheveux, deux plis fortement accentués sur le front, une pâleur de marbre, des moustaches rousses et épaisses, des dents petites et blanches, des joues un peu creuses, un profil dur, mais régulier; un ensemble farouche, un côté méditatif et soucieux : telle était la physionomie de Tristaa.

Ajoutez à cela des formes athlétiques, des bras durs comme du fer, souples comme l’acier, des épaules larges, le dos légèrement voûté, les mains fines, les pieds élégants. Donnezlui vingt et un ans, mais les vingt et un ans d’un homme qui a vécu d’une vie presque sauvage, au fond des bois, bravant le froid, la neige, le soleil et la pluie; autrement dit, donnez-lui, malgré son âge véritable, l'aspect d’un homme de trente ans, et vous aurez au grand complet le personnage dont nous allons nous occuper.

Quant à la place qu’il occupait dans le château, il ne serait pas facile de lui donner un nom. Il était bien l’écuyer du jeune comte, mais il n’était astreint à aucune des charges que cette position imposait. 11 n’en faisait qu’à sa tête. Olivier le traitait comme un parent, comme un ami. La comtesse avait pour son caractère bizarre, pour ses allures étranges, une indulgence sans limites. 11 était entré dans le château quelque temps après la mort du père d’Olivier. Quels étaient son père et sa mère? nul n’eût pu le dire. Tout ce que l’on savait, c’est qu’il avait été élevé jusqu’à l’âge de sept aus, époque à laquelle il avait été accueilli au château deKarnac, par une vieille femme nommée la Méfraie, espèce de mendiante dont la hutte se dressait au milieu d’une plaine d’ajoncs, plutôt semblable à la tanière d’une hyène qu’à l’habitation d’une créature humaine. L’enfant n’avait jusqu’à cet âge vécu que dans les bois et les plaines, prenant le gibier dans les filets, volant les fruits, et menant la vie d’un maraudeur et d’un braconnier. Quand, pour faire une bonne action sans doute, la comtesse l’avait pris au château, il ne savait ni lire ni écrire, mais en revanche nul ne montait

mieux que lui un cheval à poil, nul ne jetait mieux une pierre avec une fronde, nul n’allait mieux dénicher un nid d’orfraies dans les créneiures d’une ruine. Aussi regarda-t-il d’un air étonné ce château où il entrait, et les individus dont il allait devenir le compagnon.

Olivier, qui, quoiqu’il eût trois ans de plus que Tristan, était loin d’avoir la môme force et la même agilité, se prit d’affection pour le camarade que sa mère lui donnait et avec lequel il s’exerça à toutes les luttes. Tristan avait été confié au chapelain pour que celui-ci lui apprit tout ce qu’il devait savoir. Mais quand il avait su lire et écrire, non-seulement il n’avait plus voulu rien apprendre, mais il avait même refusé dfe lire tous les livres qui citaient de grands noms parmi lesquels il ne retrouvait pas le sien, ce qui avait jeté en lui un germe de haine pour ce qui était noble et beau. Il avait des habitudes fantasques; tandis qu’OIivier s’amusait à élever des faucons et des gerfauts, et à les dresser pour la chasse, lui il élevait des chouettes et des oiseaux de nuit, dont le cri lui plaisait. 11 avait grandi ainsi, ne pouvant souder sou individualité aux habitudes de ceux avec lesquels il vivait. Vêtu comme Olivier, traité comme lui, sans qu’il dit une parole, sans qu’il fit un geste, il révélait une nature contraire à la sienne. Il s’était absenté pendant des mois entiers, allant on ne savait où, et quand on commençait à le croire mort, il reparaissait, ses vêtements en haillons, les mains et le visage déchirés : il avait été tuer des loups!

La reconnaissance, les sentiments jeunes et francs, paraissaient lui être restés inconnus : et cependant, deux ou trois fois, la comtesse, qui témoignait une sympathie réelle pour lui, l’avait surpris pleurant, en fixant l’horizon et en caressant son chien. Elle lui avait alors demandé doucement la cause de sa tristesse; mais il avait essuyé ses yeux à la bâte et lui avait répondu qu’il n’avait rien. On eût dit qu’il ne voulait pas qu’une créature intelligente, et qui eût pu le répéter, vit ce qui se passait, en lui, et s’il avait un chagrin, c’était à ses oiseaux et à ses chiens qu’il en faisait la cuulidence.

11 éprouvait le besoin de verser sur quelque chose le trop* plein de son cœur, mais il se croyait assez fort pour ne pas avoir besoin d’étre consolé, et il faisait son possible pour qu’on ne s’occupât jamais de lui. Ce n’était ni un ingrat ni un égoïste, c’était une de ces natures craintives qui, ayant cherché autour d’elles ceux qu’ordinairement la nature place autour des enfants pour être leurs premiers confidents et leurs premiers guides, le père et la mère, et ne les ayant pas trouvés, avait résolu de renfermer tout en lui et de ne pas demander à des étrangers ce que lui avaient refusé ses parents. Il souffrait de cette volonté qu’il s’était imposée à luimême. 11 était donc encore bon, puisqu’il souffrait de quelque chose; il n’élait donc pas égoïste, puisqu’il ne gardait pour lui que sa souffrance. De plus, il avait eu avec Olivier, dont l’âge se rapprochait du sien, des moments d’expansion comme les enfants en ont souvent entre eux; mais après ces expansions, Tristan était resté des semaines sans reparler au jeune comte. 11 se défiait de 6es bons sentiments comme un autre se défierait de ses vices; il croyait toujours que si on le surprenait capable du bien, on en abuserait.

C’était l’abandon dans lequel il avait passé ses premières années, celles qui ont le plus d’influence sur l’esprit, qui lui avait donné ce caractère particulier. Des mystères s’étaient mêlés à sa vie, comme un mystère avait présidé à sa naissance, car la Méfraie n’avait jamais dit à personne où elle avait trouvé cet enfant. ■*-

Un matin, il avait environ quinze ans à cette époque, après avoir passé la nuit dehors, il rentra au château escorté des deux chiens noirs qui éventraient si galamment le loup. A partir de ce moment ces deux chiens ne l’avaient plus quitté. On eût dit qu’il avait partagé son âme en trois, et qu’il en avait donné un tiers à chacun d’eux. Les deux animaux étaient comme rivés à lui. Ils lui obéissaient sur un mot, sur un geste, sur un regard.

On lui avait demandé où il les avait eus; il avait répondu qu’il les avait trouvés, sans dire où ni comment.

Cependant un paysan avait assuré avoir vu Tristan entrer

seul la nuit dans la grotte de la fée Morgane, où personne n’osait entrer, siffler trois fois et ressortir avec les deux chiens, lui obéissant déjà comme s’ils lui eussent appartenu depuis dix ans.

Un autre matin, il pouvait avoir dix-neuf ans alors, il était revenu au château sur un magnifique cheval noir qu'il montait et menait partout où bon lui semblait, sans rênes, sans selle et sans éperons. On racontait que ce cheval avait fait trente lieues dans une journée, qu’en s’arrêtant il ne soufflait pas plus que s’il avait marché au pas, et qu’il n’avait pas un poil mouillé sur tout le corps. On assurait que la nuit Jes yeux de l’animal éclairaient le chemin par où il passait, et que ses pieds ne faisaient aucun bruit, môme quand ils frappaient les dalles.

Chiens et cheval avaient vécu ensemble à partir du moment où ce dernier avait passé le seuil du château.

On avait naturellement demandé à Tristan d’où lui venait ce cheval ; il avait répondu qu’on le lui avait donné, sans ajouter aucun détail.

Mais un bûcheron qui avait traversé le bois d’Auray la même nuit où Tristan avait ramené ce beau cheval noir au château de Karnac, avait raconté qu’il était sûr d’avoir vu, eu traversant une route, passer seul et libre un cheval pareil à celui de Tristan; mais comme ce cheval arrivait au carrefour, un homme quf semblait sortir de terre, s’était élancé à la crinière du cheval, et de la crinière sur son dos. Alors avait commencé entre l’homme et l’animal une lutte qu’on eût crue impossible, l’animal hennissant, bondissant, se roulant; le cavalier, sans bride, sans étriers, mais cramponné à lui comme un de ces démons que l’on voit passer la nuit sur des coursiers dont les pieds ne touchent pas la terre. La lutte avait duré une heure; enfin le cheval avait été vaincu, et avec l’aide seule de ses mains, de ses pieds et de ses genoux, le sauvage Alexandre avait dompté cet étrange Bucéphale.

Or, il est inutile de dire que la possession de ces deux chiens, qui ne connaissaient que Tristan et qui accouraient aux noms celtiques de Thor et de Blinda, que la propriété de

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ce cheval, rapide comme l’éclair, que nul ne pouvait monter et que Tristan, comme pour l’entourer encore d’une souveraine terreur, avait appelé Baal, faisait au jeune homme dans toute la province, la réputation d’uu être à moitié fantastique.

Seulement, comme Tristan n’avait jamais fait de mal à personne, comme souvent il avait secouru des voyageurs en péril ou des malheureux dans la misère, on accueillait plutôt le mystérieux écuyer comme un boa que comme un mauvais génie.

Le sepl reproche qu’on lui fit, c’était d’avoir des relations suivies avec la Méfraie, qui passait dans tout le canton pour une sorcière maudite de Dieu; mais encore le reproche tombait-il tout seul lorsque l’on songeait que cette sorcière était la femme qui avait élevé Tristan, et que par conséquent faire au jeune homme un crime de la reconnaissance, c’était lui faire un crime d’une vertu.

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