‹ Tristan le RouxChapitre 7 sur 33 · LE FILS ET LA MÈRE · texte numérisé non relu

LE FILS ET LA MÈRE

Le repas terminé, Olivier se leva et, s’adressant à Bretagne, il lui dit :

— Messire, avant de vous demander le message dont vous êtes porteur, je voulais que val® fussiez reposé et réconforté, le messager ne vient qu’après l’hôte. Veuillez donc maintenant me remettre, ce dont le comte de Itichemont vous a chargé pour moi.

Bretagne tira de sa poitrine un parchemin plié en quatre, où pendait le sceau d’Arthus, et le remit à Olivier, qui l’ouvrit.

La comtesse regardait son fils avec sorte d’inquiétude; on eût dit qu'elle devinait ce que contenait cette lettre du comte,

Olivier lut le message, et un éclair de joie brilla dans ses yeux. L'inquiétude de la comtesse en redoubla.

— Que répondrai-je à mon maître? demanda Bretagne quand Olivier eut fini de lire.

— Vous lui raconterez seulement ce que vous allez voir, messire, fit Olivier, et ce sera la meilleure réponse que vous lui puissiez faire.

En parlant ainsi, Olivier quittait sa place, se dirigeait vers sa mère et, mettant un genou en terre devant elle, il lui dit d’une voix grave et douce à la fois :

— Ma mère, l’enfant se doit à sa mère, mais le jeune homme se doit à son pays. Voici que j’ai vingt-quatre ans, et comme l’enfant a pieusement rempli son devoir, le jeune homme a hâte de remplir noblement le sien. Le frère de notre suzerain bien-aimé a bien voulu se souvenir que les Karnac de Poitiers et d’Azincourt avaient laissé un descendant en tige de faire ce qu’ils ont fait, et il me mande comme ses aïeux ont mandé les miens. Je serais le premier de la famille qui manquerait à sa bannière bretonne, et c’est ce que vous ne voudriez pas, ma mère, quelque amour que vous ayez pour moi. Je viens donc humblement vous demander la permission de vous quitter et de répondre affirmativement à l’invitation que le comte Arthus de Richemout me fait l’honneur de m’adresser en souvenir de mon père, qui est mort en le défendant et pour l’avoir défendu.

— Il y a bien longtemps, répondit la comtesse avec émotion, que j’avais prévu, que j'avais craint même, car il est permis aux mères de s'alarmer, ce qui arrive aujourd'hui. Que la volonté de Dieu soit- faite, mon fils, et que le comte soit obéi. Dans trois jours vous partirez avec une compagnie digne du nom que vous portez et qu’il vous faut soutenir. Pendant que vous combattrez pour le roi, moi je prierai pour vous.

— Merci, ma mère, fit Olivier en se relevant. Vous avez entendu, messire, continua-t-il en se tournant vers Bretagne, vous savez maintenant ce que vous avez à dire au comte.

— Oui, monseigneur, et si votre sc’gncuric me le permet,

y - G oogle

répondit le héraut, je me retirerai dès à présent dans l’appartement qu’elle a daigné me faire préparer, et je prendrai congé d’elle, car je dois me remettre en route au point du jour si je veux être de retour auprès de mou maître à l’époque fixée.

— A votre aise, messire; je vais vous accompagner moiméme ù votre appartement. Veuillez congédier tout le monde, ma mère.

— Jusqu’au chapelain, fit Olivier tout bas à la comtesse; il faut que je vous parle.

Ayant dit cela, Olivier s’approcha de Tristan, devenu tout à coup plus rêveur qu’il ne l’était avant le repas.

— Tu m’accompagneras, Tristan, lui dit-il.

— Ne suis-je pas votre valet, messire? répondit le jeune homme en s’inclinant.

— Quand donc perdras-tu cette habitude de répondre à tont ce que je te dis par un reproche ou par une injustice? fit Olivier avec le ton de l’affection blessée. Qui t’a jamais traité en valet, Tristan? C’eBt mal de me parler ainsi. Ma mère, dites-lui donc que tout le mfludo l’aime dans le château, peut-être vous croira-t-il plus que moi.

Olivier se dirigea vers la porte.

— A demain, messieurs, dit la comtesse en faisant signe à tous les convives qu’ils pouvaient se retirer, et en disant à Tristan qui s’apprêtait à sortir comme tout le monde :

— Vous, Tristan, restez avec moi, j’ai quelque chose à vous dire.

Les serviteurs et le chapelain saluèrent la comtesse, et suivirent Olivier et Bretagne, qui était sorti le dernier.

Quand la mère d’Olivier et Tristan furent seuls, celle-ci considéra quelques instants l'écuyer de son fils, et l’on eût dit qu’un sentiment pénible présidait à cet examen.

— Je suis à vos ordres, madame, dit Tristan pour lui rappeler qu’elle l’avait retenu.

La comtesse passa la main sur son front comme pour en chasser une pensée douloureuse, et elle répondit au jeune lu mine :

— Asseyez-vous, Tristan, et causons.

Le jeune homme prit un siège et s’assit.

— Olivier avait raison tout à l’heure, reprit-elle, quand il se plaignait de la manière dont vous vous traitez, il n’y a que vous ici qui vous traitiez mal, Tristan.

— Qu’ai-je répondu qui ne soit l'exacte vérité, madame? ne suis-je pas au comte de Karnac? celui qui doit tout à un homme, depuis le vêtement qu’il porte jusqu’au pain qu’il mange, n’appartient-il pas à cet homme?...

— Vous confondez l’affection avec la charité, Tristan ; la reconnaissance avec la servitude. Il y a des gens qui doivent leur corps à ceux qui les obligent; mais il y en a d’autres qui ne doivent que leur cœur à ceux qui les aiment. La maison vous fut-elle jamais inhospitalière? Dites, avez-vous à reprocher soit à lui, soit à moi, un seul mot depuis que pour la première fois vous avez franchi le seuil de ce château? Si cela est, dites-le franchement, et je serai la première à yous en demander pardon.

— Non, rien, répondit Tristan, comme si cet aveu lui eût coûté, comme s’il eût regretté de ne pas avoir de raison d’être comme il était; non, rien, madame; aussi ne faut-il accuser que moi et ne s’en prendre qu’à moi de mon ingratitude. Que voulez-vous, madame, j’ai un côté du cœur qui n’a jamais aimé. Je n’ai ni père ni mère, moi : j’ai un nom de baptême et un surnom qui est presque une ironie. Il est facile à ceux qui aiment et qui sont aimés d’être bons, et il ne faut pas s’étonner que je sois mauvais.

— Qui vous dit, interrompit la comtesse...

— Que je sois mauvais? Ohl je le sais, madame, et l’on peut me le dire; je vous avoue cela, parce que quelque chose me porte à la franchise vis-à-vis de vous : vous eussiez peutêtre mieux fait de ne jamais m’accueillir et vous feriez peutêtre mieux de me chasser aujourd’hui.

— Que dites-vous, Tristan?

— Je dis, reprit le jeune homme en se levant, que je suis une créature maudite, et que je serai une créature fatale. Ainsi donc, au lieu d’essayer d’éveiller le bien en moi, vous

devriez me renvoyer d’où je viens, et me laisser faire le mal à d’autres qu’à vous.

— Tristan, dit ia comtesse, en regardant fixement le jeune homme qui se déroba à son regard plutôt par habitude que par intention, vous avez dit tout à l’heure que je vous portais à la franchise.

— Oui.

— Eb bien! voulez-vous êtes franc avec moi?

— Interrogez, madame.

— Vous avez un chagrin depuis quelques temps?

— Cela est vrai, madame, répliqua Tristan après quelques secondes d’hésitation.

— Eh bien ! contez-moi d’où vient ce chagrin, je yous consolerai peut-être.

— Si j’éprouvais une joie, madame, je voudrais la dire au monde entier. Mais les chagrins que j’ai je les garde pour moi seul. Nul que moi et Dieu qui sait tout, dit-on, ne saura, non pas le nouveau chagrin, mais le nouveau doute dans lequel je suis tombé.

La comtesse savait que toute insistance sur ce sujet serait inutile. Après quelques instants de réflexions, elle reprit :

— .C’est bien, n’en parlons plus. Vous partez avec Olivier, n’est-ce pas?

— Oui, madame.

— C’est mon fils, c’est mon unique enfant. Je l’aime plus que ma vie; je vous le recommande. Tristan, veillez sur lui et veillez sur vous.

Tristan s'inclina, mais il ne répondit rien, sans doute parce qu’au moment où il allait repondre la porte s’ouvrit pour donner passage au jeune comte.

Celui-ci s’approcha de Tristan en lui tendant la main et lui dit affectueusoment :

— Eh bienl mon lion, rugis-tu toujours?

Tristan toucha avec respect la main que lui offrait Olivier.

— Non, monseigneur, et je me retire pour vous laisser avec madame la comtesse.

— Tu sais donc qte j’ai quelque chose à dire à ma mère?

TRISTAN te ROUX

— Ne vous êtes-vous pas penché vers madame la comtesse, tout à l’heure, pour lui dire de congédier tous ceux qui se trouvaient ici?

— Tu as entendu cela?

— Oui, fit Tristan avec un regard étrange.

— Tu as l’oreille fine. Eh bien! c’est vrai, j’ai quelque chose à dire à ma mère. Et toi, pendant ce temps, tu me rendras un service.

— Parlez, monseigneur, je suis à vos ordres.

— Tu voudras bien choisir toi-même le cheval que je veux offrir à Bretagne en échange du sien qui a été tué ce soir, et donner l'ordre qu’on tienne ce cheval prêt, tout sellé et tout bridé, pour six heures du matin, heure à laquelle le héraut doit quitter le château.

— C’est dit, messire, fit Tristan en s’inclinant de nouveau, et il sortit.

Alors Olivier vint, comme un enfant, s’asseoir aux pieds de sa mère, et posant sa tête sur ses genoux :

— Ma mère, j’ai une confession à vous faire et une prière à vous adresser.

— Prière et confession que je devine, enfant.

— Que vous devinez, ma mère? fit Olivier d’un air étonné.

— Oui; les mères ne doivent-elles pas se préoccuper de tout ce qui peut rendre heureux l’enfant de leur cœur, et Dieu ne leur a-t-il pas donné un 3ecret instinct à l’aide duquel elles voient ce qui échappe aux autres?

— Ainsi, vous savez...

— Je sais que tu aimes.

Olivier rougit, car l’amour a sa pudeur, même chez les âmes les plus fortes.

— ■ Et vous savez le nom de celle que j’aime?

— Oui, c’est ma nièce, c’est ta cousine, c’est Alix.

— Voilà pour la confession, ma mère, continua le jeune homme en souriant, reste la prière.

— Oh! ce n’est pas plus diflicile, répliqua la comtesse en passant sa main Manche dans la chevelure longue et soyeuse de sou li.s, comme s'il eût C-m , , xj .< un m.fjiit, cer I s !i!s

n’ont pas d’âge pour leur mère. Tu viens me prier d’aller dire à Alix ce que tu u’as pas osé lui dire toi-même depuis six mois qu’elle habite le château.

— En effet, j’aurais violé la sainteté du foyer, ma mère, si j’avais dit à cette jeune fille une chose qu’elle eût été forcée d’entendre, puisqu’elle habite sous le même toit que nous: tandis que de votre part...

— Oh! tu es un noble cœur, dit la comtesse en attirant à elle la tête d'Olivier et en l’embrassant sur le front; et tous ceux que tu aimeras t’aimeront.

— En êtes^vous sûre 9

— Oui, répondit la comtesse confidentiellement.

— Alors, vous lui direz, ma bonne mère, reprit le jeune homme avec vivacité, que dans trois jours je partirai, et que je veux emporter un talisman qui me fasse fort et invulnérable, et que ce talisman...

— C'est l’amour de ta mère d’abord, interrompit la comtesse, pour ne pas laisser à son tils le temps de l’oublier, comme il allait le faire, emporté qu’il était par sa passion pour sa cousine.

— Oui, reprit Olivier en rougissant et en comprenant l’intention maternelle.

— Et ensuite la promesse de la main d’Alix. Est-ce cela?

— Oui, ma mère, oui.

Et Olivier baisait la main de la comtesse.

— Eh bien! mon enfant, je vais me rendre auprès d’Alix, qui pendant deux jours, tout à sa dévotion, ne quitte pas sa chambre, même pour partager nos repas, et je vais remplir fidèlement la mission que tu me coolies.

En parlant ainsi, la comtesse se levait en adressant à son fils un regard d’encouragement.

— Je vous attendrai ici, ma mère, fit Olivier.

La comtesse fit un dernier signe à son fils et quitta la salle. A sa gauche se trouvait un escalier de pierre éclairé par une lampe de fer suspendue à la voûte. Elle monta vingt marches environ; et, suivant un long corridor qui aboutissait à l’une des tours du château, corridor si faiblement éeiuué que l’ex-

TRISTAN LE RODX

trémité vers laquelle elle marchait demeurait dans l’ombre, la comtesse frappa à la porte de l’appartement d’Alix.

Une vieille femme vint ouvrir cette porte.

— Puis-je parler à Alix, ma bonne Marga'ite? dit la comtesse à cette femme.

— Oui, madame, répondit la suivante, ma maltresse est dans son oratoire, où je vais la prévenir de votre visite.

La comtesse s’assit, et celle qu’elle avait nommé Margaïte passa dans une autre chambre.

Pendant ce temps, Olivier, assis dans le fauteuil que venait de quitter sa mère, la tête appuyée sur sa main droite, paraissait réfléchir profondément tout en caressant de la main gauche les têtes de deux grands lévriers blancs qui étaient ses chiens à lui, comme les molosses noirs étaient les chiens de Tristan.

Quant à celui-ci, ayant vu la comtesse quitter la salle à manger et se diriger vers l’appartement d’Alix, il avait suivi le même chemin que la comtesse. Seulement, arrivé à l’appartement d’Alix, il n’avait pas frappé, lui, mais il s’était caché dans l’ombre, et, collant son oreille contre la porte, il avait attendu.

Le chapelain écrivait dans la bibliothèque. Bretagne dormait les poings fermés.

YII

Page 1