‹ Tristan le RouxChapitre 8 sur 33 · ALIX · texte numérisé non relu

ALIX

La chambre où la comtesse venait d’entrer et s’était assise en attendant Alix, était éclairée seulement par le feu de la cheminée et par la flamme d’une petite lampe de bronze posée sur une table recouverte d’une riche étoffe d’or et de soie. Cependant la lueur que jetaient la lampe et le foyer était assez grande pour détailler aux yeux les différents objets qui composaient cette chambre. Ainsi, l’on distinguait aisément

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les sujets des tableaux de piété qui, en forme de dyptiques, ornaient les murs tendus d’une tapisserie où était figurée toute l’histoire d’Achille, suivant le récit d’Homère. La fenêtre, ornée de vitraux peints, représentait Jésus et ses apôtres, et à chaque côté de la cheminée un grand fauteuil sculpté portait des écussons.

La comtesse était assise sur une chaise sans dossier, ressemblant assez à un pliant, et elle avait posé son bras sur le rebord d’un bahut faisant face à la cheminée. Ce meuble était une admirable chose.

Comme presque tout ce qui se faisait à cette époque, il était allégorique; c’était tout simplement quatre colonnes supportant une caisse fermée par une serrure d’argent. Seulement, chacune des colonnes, fouillée avec une habileté merveilleuse, représentait une des luttes ou une des épreuves de la vie. Ici, c’était un martyr percé de flèches, comme saint Sébastien ; là, c’était la vierge courbée sous sa douleur de mère. Quant aux panneaux de la caisse, ils étaient réservés aux félicités du paradis, où l’on voyait heureux et triomphants ceux que la paçjie basse du meuble avait montrés souffrants et humiliés. Sur la table où se trouvait la lampe étaient déposés des manuscrits religieux, dont l’un, entr’ouvert, laissait voir un dessin plein d’un charme naïf et comme l’historien est si heureux d’en retrouver aujourd’hui. Devant la fenêtre, on avait placé un prie-Dieu, et sur le bahut brillaient des aiguières et des coupes d’argent, de grands plats d’or ciselés et des orfèvreries de toutes sortes. Des coussins d’Orient, rapportés en France par les marchands vénitiens, ornaient le pavé de cette chambre fait de mosaïque, et des portières en soie de Tyr cachaient les portes : celle par laquelle la comtesse était entrée, celle par laquelle Margaïte avait disparu.

La mère d’Olivier examinait toutes les choses que nous venons de décrire sans curiosité et comme des choses connues depuis longtemps, mais aussi comme une femme qui veut donner une distraction à ses yeux pendant qu’elle 'livre son esprit à une pensée.

En effet, la comtesse paraissait soucieuse. Au reste, ce souci pouvait s’expliquer par la nouvelle que Bretagne venait d'apporter et par la crainte où devaient être toutes les mères en ces temps de luttes continuelles.

Cependant, en étudiant bien la comtesse, on eût vu que ce qu’elle éprouvait ressemblait plutôt à un chagrin de longue date qu’à un chagrin récent; car son visage semblait fait depuis longtemps à cette sorte de rêverie. Nous savons ce qu’elle venait faire chez Alix, mais il est évident qu’elle ne songait point à ce qu’elle venait y faire. Et si nous ne craignions pas de pousser trop loin l’étude physionomique, nous dirions que ce n’était pas Olivier qui occupait sa pensée en ce moment, car au souvenir de son tils bien-aimé,4a mère, môme au milieu de ses craintes, eûf souri de temps en temps, tandis qu’au con traire sa bouche était hermétiquement fermée au sourire, et son esprit certainement livré à une réflexion douloureuse.

Elle en fut tirée par l’apparition d’Alix.

Vous avez vu peut-être des vierges blondes de Beato Angelico, vierges dont la peau transparente semble avoir été faite avec des roses et des lys mêlés, dont les yeux clairs laissent voir l’àme dans leurs rayons, dont le3 cheveux dorés s’enroulent cemme une couronne autour de la tête, dont les mains fines, blanches, allongées, ont l’air, en se réunissant sans cesse, de ne servir qu’à la prière. Ces vierges étaient vêtues d’une grande robe rose ou bleue, qui les emprisonnait de manière à cacher aux regards curieux les formes de leurs corps, et pour que rien de terrestre et d’humain ne se mêlât à cette belle et suave candeur qui ne devait montrer que ce dont l’âme a besoin pour se manifester aux yeux mortels. Eh bien ! ces vierges de Beato Angelico, le peintre idéaliste, n’étaient pas plus belles que la jeune fille que l’on nommait Alix, et qui venait d’entrer dans la chambre où l’attendait la comtesse.

Voilée depuis les pieds jusqu’à la tête dans une robe de laine blanche que serrait faiblement à la taille une cordelière de soie, ses beaux cheveux blonds relevés et emprisonnés

dans un réseau vert aux mailles duquel ils se mêlaient, elle avait l’air d’une apparition, et l’œil ébloui croyait voir rayon ner sur son front l’auréole des vierges martyres.

Alix était plutôt grande que petite. Elle ne marchait pas, pour ainsi dire, on eût pu supposer qu’elle avançait sans que ses pieds touchassent la terre, tant sa marche était souple et silencieuse Elle avait de grands yeux, bleus comme le saphir, que surmontaient des sourcils lins qu’on eût dit tracés avec un pinceau. Ces yeux limpides, brillants comme la rosée, jetaient comme un rayon sur ce qu’ils regardaient. Alix était tellement belle qu’entrant dans une chambre obscure où elle eût été, sans qu’elle fit un mouvement, sans qu’elle dit une parole, on eût deviné la présence d'une perfection humaine. La beauté chez la femme a des émanations qui la révèlent à tous les sens. L’air se parfumait d’Alix et arrivait plus pur à ceux qui la voyaient. Aussi, quoique la comtesse fût habituée à cette beauté, elle ne la revoyait jamais sans un invincible sentiment d’admiration, et il était rare qu’elle ne dit pas naïvement à Alix : Mon Dieu, que tu es belle !

La jeune fille s’avança vers la comtesse et lui baisa la main.

— Mon enfant, lui dit alors la mère d’Ulivier, je veux te parler de choses sérieuses.

En disant cela, la dame de Karnacse levait, se rapprochait de la cheminée et attirait sa nièce à elle.

— Barlez, ma tante, fit Alix en s’appuyant auprès de la comtesse et d’une voix douce comme un chant.

— Tu ignores ce qui s’est passé aujourd’hui, Alix?

— En effet, je suis restée tout le jour à mes prières.

* — Un homme est arrivé au château, envoyé par le comte de Richemont.

— Et que voulait cet homme? demanda Alix avec un secret pressentiment.

— 11 venait dire à OlivTer, de la part du comte, que la Bretagne prend fait et cause pour le roi Charles VII contre l’Angleterre, et que tout Breton, surtout quand il est fils de noble et de chevalier, doit rejoindre sa bannière.

Alix pâlit légèrement, ce qui n’échappa point à la comtesse.

— Ainsi, mon cousin? lit -elle.

— Va partir dans trois jours, et c’est pour cela, ma belle Alix, que je suis venue te déranger de tes dévotions.

— Que voulez-vous dire ?

— Écoute, mon enfant, tu sais si je t’aime, tu sais si une mère aurait pour sa fille plus grand amour que celui que j’ai pour toi; sois donc franche avec moi, car ce que je veux, c’est ton bonheur et celui d’Olivier.

— Parlez, madame, parlez.

— Tu es orpheline, Alix; en mourant, ton père t’a confiée à moi, et depuis six mois que tu habites ce château, j’ai fait tout ce que j'ai pu, non pas pour te faire oublier tes parents morts, ce qui eût été un sacrilège, mais pour te rendre un peu de l’espérance que cette mort t’avait fait perdre.

— Oui, madame, interrompit Alix; vous avez été bonne et prévenante comme une mère, et il n’y a pas de jour que je ne prie Dieu pour vous.

— Eh bien ! Alix, une chose pourrait me rendre heureuse.

— Dites vite, madame, et si elle est en mon pouvoir, je la ferai; sinon je prierai Dieu jusqu’à ce qu’il vous l’accorde.

— Chère enfant ! cette chose est en ton pouvoir. Tu sais que mon bonheur sera dans le sien ; mais ce que tu ne sais pas encore, enfant, c’est qu’il vient un moment où l’amour d’une mère ne suffit plus au bonheur de son fils et qu’Olivier est arrivé à ce moment. Olivier aime une jeune lille. La counais-tu, Alix?

— Oui, madame, répondit celle-ci avec un sourire confident.

— Crois-tu qu’elle l’aimera un jour ?

— Je le crois.

— Crois- tu qu’il soit digne de cet amour ?

— J’en suis certaine.

— Crois-tu que j’aimerai et que je bénirai comme fille celle à qui je devrai le bonheur de mon fils?

— Je le crois, ma mère, fit Alix en se jetant aux genoux de la comtesse, et en lui baisant les mains.

— Ainsi, mon enfant, tu aimes Olivier?

Alix fit signe que oui. — L’émotion 1’empôcliait de parler.

— Ainsi, quand il reviendra du siège d’Orléans, si toutefois Dieu permet' qu’il en revienne, ajouta la comtesse en levant les yeux au ciel, tu seras sa femme, et il peut emporter cette espérance?

— Cette certitude, ma mère, à moins que Dieu ne me rappelle à lui.

— Merci, enfant, du boDheur que je te devrai.

— C’est mon propre bonheur que j’assure, répondit Alix en souriant ; car je sais bien que je ne pourrais être heureuse sans l’amour d’Olivier.

— Cependant, avant que je te le dise, tu ignorais qu’il t’aimait?

. — Je le savais, ma mère.

— 11 te l’avait avoué ?

— Non, mais je l’avais vu.

— Et comment avais-tu vu cela, enfant ?

— Est-ce donc chose si difficile, ma mère, répondit Alix én posant sa tête sur le sein de la comtesse, comme Olivier l’avait fait un instant auparavant, et le Seigneur n’a-t-il pas mis dans le cœur de la femme une voix mystérieuse qui l’avertit de tout? Non, Olivier ne m’a jamais dit qu’il m’aimait; mais malgré lui il me l’a montré. Un jour, voilà quatre mois de cela, j’étais encore toute à la douleur que m’a causée la mort de mon père bien-aimé, je me promenais seule dans le bois attenant au château et je pleurais. Olivier s’approcha doucement de moi, et, sans me dire une parole, il prit ma main. Je le regardai. Je vis ses yeux se mouiller de larmes comme les miens. Il ne partageait pas ma douleur, il la ressentait entièrement, sans m’en demander la cause. Je souffrais, c’était assez pour qu’il souffrit. N’était-ce pas, ce qu’il faisait là, plus éloquent que tous les aveux, et ne devais-je pas deviner tout ce qu’il y avait dans ces larmes que je lui voyais répandre? II me sembla que mon cœur quittait ma poitrine pour aller au-devant de lui, et à compter de ce jour j'ai été moins isolée, et un nom nouveau est venu prendre place dans mes prières. J’ai compris que l’âme d’Olivier était

liée à la mienne par une sympathie invincible, et ma vie est devenue un reflet de sa vie. Lui gai, j’étais joyeuse ; lui soucieux, j’étais triste. El cependant, je vous le répète, ma mère, jamais il ne m’a dit un seul mot de son amour. Seulement quand nous sommes l’un auprès de l’autre, nous ne nous parlons pas, semblables à des gens qui auraient trop de choses à se dire. C’est que nos cœurs n’ont plus besoin de nous pour se faire leurs aveux, et que ce que nous dirions ne servirait qu’à troubler ce qu'ils se disent. Oui, Olivier m’aime, poursuivit Alix qui paraissait heureuse de pouvoir enfin faire confidence de son amour, et moi je l’aime parce qu’il est jeune, beau, brave, noble et généreux.

* La comtesse prit dans sa main la blonde tête d’Alix, et l’embrassa avec reconnaissance pour les paroles qu’elle venait de dire.

— Oh ! vous êtes deux âmes chastes, dit-elle avec émotion, et le Seigneur bénira votre amour.

Mais Alix retira la tète brusquement, et se penchant dans la direction de la porte par laquelle la comtesse était entrée, elle parut écouter.

— N’avez-vous pas entendu du bruit à cette porte, dit-elle à la dame de Karnac ?

— Non, enfant.

- On dirait que quelqu’un est là et vient de faire un mouvement.

- Tu te trompes, c’est le vent qui souffle dans les corridors.

— Peut-être, fit Alix. Cependant il n’y aurait rien d’étonnant que l’on nous écoutât.

— Que veux-tu dire ?

— Personne ne vous a vue monter, ma mère?

— Personne. Pourquoi cette question, et pourquoi cet air effrayé?

— C’est que je ne vous ai pas tout dit.

— Qu’y a-t-il donc?

— Vous ne direz pas à Olivier ce que je vais vous confier, vous me le promettez, ma mère ?

— Je te le jure.

— Eh bien 1 ma mère, Olivier n’est pas le seul qui m’aime

— Que dis-tu?

— Je di3 que j’ai eu le malheur de plaire à un autre.

— Et cet autre?

— C’est l’écuyer d’Olivier, c’est Tristan.

La comtesse devint pâle comme un marbre

— 11 t’a dit qu’il t’aimait, lui? demanda-t-elle?

— Oui.

— Il y a longtemps?

— Il y a un mois environ.

— J’étais seule dans cette chambre. Margaïtp était descendue pendant quelques instants; ce jeune homme est entré ici. J’ai d’abord été étonnée de le voir, mais je l’ai été bien plus encore quand je l’ai entendu. Après être resté quelques minutes à me contempler, sans que je comprisse ce que signifiait cette visite, il s’est approché de moi, et il m’a dit, en joignant les mains, avec une voix lamentable et pleine d’émotion : — Alix, je vous aime ! — Alors j’ai été saisie de peur, je me suis levée; mais avant que je pusse faire un pas, il m’avait pris le bras, et j’avais poussé un cri. 11 retira sa main comme s'il avait touché un fer rouge, et, tombant à genoux, il s’arracha les cheveux et se mit à pleurer. Mais ces larmes-là notaient pas comme celles d’Olivier. ■- Je suis bien malheureux, murmura-t-il, elle ne m’aimera jamais. — Puis il se releva tout à coup, et ses larmes se séchèrent comme si le sang de ses joues les eût brûlées. Son visage, au lieu d’une expression de douleur, prit une expression de menace, et il me dit : — Vous ne savez pas ce que c’est que d’être aimée par moi ; Alix, aimez-moi, ou, sur mon âme, je tuerai celui que vous aimerez. J’étais épouvantée, je voulais appeler ; mais je sentais ma voix s’arrêter dans ma gorge ; il me sembla que cet homme tuait Olivier; je poussai un cri et je m’évanouis. Quand je repris connaissance, Margaïte était auprès de moi et me demandait ce qui avait causé cet évanouissement, ce qui me prouva que Tristan avait fui avant qu’elle revint. Je

me gardai bien de le lui dire, et j’évitai toutes les occasions de me trouver avec cet homme.

La comtesse avait écoulé ce récit avec une véritable terreur.

— Et depuis? demanda-t-elle d’une voix faible.

— Depuis, reprit Alix, à certains regards que Tristan a lancés sur moi, j’ai compris que tout n’était pas tini, et que je lui avais inspiré un amour si étrange, que la haine lui avait succédé sans effort. Depuis ce temps, je tremble pour Olivier, ma mère; car si Tristan savait que je l’aime, il le tuerait.

— Allons, je lui avouerai tout, murmura la comtesse en se levant et en marchant à grands pas dans la chambre; il n’y a que ce moyen. Voilà donc ce qu’il ne voulait faire connaître à personne !

— Que dites-vous, madame? demanda Alix, effrayée de la pâleur de sa tante.

— Rien, rien, mon enfant; Tristan quittera ce château et t’oubliera.

— Oh ! ne croyez pas cela, ma mère, reprit Alix tout à l’effroi que lui causait encore le souvenir qu’elle venait d’évoquer; il y a certaines natures qui oublient le bien qui est en leur pouvoir; mais qui n’oublient pas le mal qu’elles peuvent faire.

— C’est ma faute, répétait la comtesse en se parlant à ellemême et dans une grande agitation ; c’est moi qui l’aurai voulu. L’un tuera l’autre. Je suis donc décidément maudite, mou Dieu ! Et moi qui lui recommandais Olivier ! Il ne faut plus qu’il l’accompagne. Alix, mon enfant, pourquoi ne m’astu pas raconté cela plus tôt ?

— Parce que je voulais que tout le moude ignorât cette scène, craignant que du jour où elle arriverait, soit à vo3 oreilles, soit à celtes d’Olivier, il en résultât un plus grand malheur. J’ai prié un peu plus, voilà tout.

— Tu es un ange. Demain, sans que personne le sache au châieau, le chapelain vous fiancera, Olivier et toi; et, à son retour, tu seras sa femme. Je le veux, il le faut.

TRISTAN LE ROUX 6t

Au moment où elle achevait cetle phrase, un bruit gue celui qui le faisait n’essayait pas de cacher, se fit entendre à la porte. La comtesse, qui s’apprêtait à sortir, recula épouvantée et en regardant Alix.

— Cette fois, fit celle-ci en se précipitant vers la porte, je ne me suis pas trompée.

Mais elle n’aperçut rien dans le corridor qu’une ombre, ou plutôt le reflet d’une ombre qui s’effaçait du mur. Un homme était là, en effet, une seconde auparavant, et c’était lui qui avait fait, en se sauvant, le bruit que l’on venait d’en'Ædre.

Cet homme, est-il besoin de le dire, c’était Trista ..

Tristan, arrivé dans la cour, abaissa le pont-levis, appela ses chiens, courut dans l’écurie, y prit son cheval, et sautant dessus, sans le seller ni le brider, il sortit du château au triple galop et disparut dans la campagne.

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