LAMARTINE ET LA TRAHISON DE LA NATURE
Une inquiétude tourmente tous les cœurs romantiques : celle de ne pouvoir vaincre la trahison du temps. Nous passons, et notre Ijonhenr avec nous. Dans l’efîrayante fugacité des êtres et des choses, à quoi nous raccrocher pour ne pas sentir une mort anticipée, chaque fois qu’un instant de notre vie nous atteint, nous submerge et nous quitte ? Puisqu’il est impossible de prolonger le présent ni, probablement, de le saisir, puisque de l’avenir nous n’étreignons jamais qu’un mirage, par quel subterfuge garderons-nous le passé, notre unique bien ? Sa possession, la seule vraiment permise à l’homme, qui nous la garantira ?... Cruelle incertitude ! Elle inspire aux romantiques leur obstinée nostalgie d’une autre existence où le temps s’arrêterait, où les êtres qui s’aiment seraient invulnérables aux métamorphoses, aux malentendus, aux oublis ; cà cause d’elle, les poètes se persuadent qu’il
n’exisle point do poésie du hoiilieur ; (‘ai- la poésie ne eoniineiice qu’avee le souveidr; el déjà, dans un preniier souvenir, oerine iin preniier regret. Le lioniieur ne dui'e ((ue par la mémoire ; vivre, pourtant, e’est ouJdier ! Paradoxe rnélaneoli- (fue !
Lamartine y songea douloureusement dans la « elière A'allée d’Aix », en eet été de l’année 1817, où il attendit vainement Julie Charles, qui eommençait d’agoniser loin de lui. Le 29 août, « assis sur le roeher, à la fontaine intermittente, » près de « l’abliaye d’Hautecombe, à pie sur le lae, » il eonçut le poème immortel qu’il acheva d’écrire, les jours suivants, sous les châtaigniers de Tresserve. Aux tristesses des heures présentes, il opposa l’évocation merveilleuse du passé. Il appela près de lui le fantôme adorable de celle qui était déjà ])resque une morte. Quoi de plus facile ? Rien n’avait changé, depuis l’autre année, ni le lae, ni ses bords :
'tu mugissais ainsi sous ces roches profondes...
Car la natuiu' reste pareille quand l’homme se modifie : le temps ne la touche point ; ou s’il la touche, e’est, chaqiu* année, pour la rajeunir. Qu’elle supplée donc, par son apparence d’éternité, aux défaillances humaines ! qu’elle venge la brièveté de notre destin ! qu’elle nous en coiisole ! Le Imc, touchante élégie en son pi’élude, s’élargit magniliquemenl en sa dernière partie ; le murmure d’eaux glissantes, ([ui enveloppait ses strophes, soiulain déei'oît et se tait : une majestueuse incantation plane :
O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt ol)scure !
La force mystérieuse ([ui dort dans l’iiinvers est conjurée
de faire parlieiper à sa durée ee cpi’il y a dans l’homme de plus instable et de plus ]mr :
(tardez de celle miil, gardez, belle Naliire,
Au moins le souvenir !
La beauté des choses devient ainsi le tabernacle du son- ^'enir : riiomme peut partir ; la gardienne est fidèle : à chacun de ses retours, il retrouvera l’intégrité de son trésor... Le Vallon, liientôt, l’atteste :
Quand toul change ])our loi, la Nature est la même...
I.amartine, des années encore, n’en douta guère. Et puis, brusquement, en 1825, comme il achevait le Dernier chant du Pèlermage d’Harold, il lit éclater le cri d’un désespoir inattendu. C’est à l’instant qu’ Harold va mourir : pour une dernière promenade, il s’est traîné, vers le soir, dans le magnifique paysage, où, sur la mer hellénique, la lumière déploie ses splendeurs, prêtes à s’éteindre derrière les cimes du Pinde et de l’Qtta :
d'ont était harmonie, accords, enchantemeiiLs...
Mais LIarold-Byron pousse un long sanglot. Il découvre que, loin d’être une consolatrice et une amie, la nature nous dépasse infiniment :
Id'iomplie, disail-il, iinmorlelle Nature !
Tandis que devant toi ta frêle créature.
Élevant ses regards de ta beanlé ravis,
Va passer et mourir : triomphe ! lu survis !
Pour elle, hélas ! <ju’jiu]jor( e l’éclair d’une existence ?
... Dans Ion soin (|nc‘ lant de vie inonde léètre succède à rêlre, el la inorl est féconde...
Le brin d’herlie foulé se IlélriL sons mes pas ;
Le gland inenrl, riiomme fondie, el tn ne les vois pas !
Fins rianle et plus jeune au inomenl qu'il expire,
Mêlas ! comme à présenl tu semblés lui sourire,
Fd, t’épanouissant dans toute ta beauté,
Opposer à sa mort ton immortalité !
A tant d’impassible puissance, faut-il jeter l’imprécation ?... Harold, au contraire, s’attendrit :
Quoi donc ! n’aimes-tu pas, au moins, celui qui t’aime ?
N’as-tu pas de pitié pour notre heure suprême ?...
Mes yeux moins tristement verraient ma dernière heure Si je pensais qu’en toi quelque chose me pleure...
Il ne le pense pas : néanmoins, au moment cpie les choses l’écrasent, c’est une suprême déclaration d’amour cju’il leur laisse :
Et maintenant encore... à cette heure dernière.
Tout ce que je regrette en fermant ma paujiière,
C’est le rayon brûlant du soleil du midi Qui se rélléchira sur mon marbre attiédi !...
Tant Lamartine gardait encore d’illusions sur l’âme sympathicpje de la nature, que, dans les Harmonies, il allait célébrer !
Quel coup secret rompit l’encbantement ? Deux ans après la quête infructueuse et magnifique d’où il n’avait rapporté, en place des certitudes mysticpies demandées aux
Lieux Saints, que des iinag’es somptueuses et le cercueil de sa lille, Lamartine se remit à écrire le dénouement de Jocelyu. Dans les derniers jours du mois de septembre 1835, il en était à raeonter la mort de Laurence et comme la bienveillance d’un hasard providentiel la mène expirer dans la montagne, sous l’absolution sacerdotale de rbomrne qui lui dévoua le sacrifice de toute une vie. Son amie morte, Jocelyn décide de l’ensevelir près de la grotte qui fut, onze ans plus tôt, témoin de leurs innocentes amours et où lui-même n’est jamais remonté. Derrière « quatre hommes des chalets )) qui portent le cercueil, il s’achemine par la montagne, dans la nuit glacée de novembre. A l’aube, le funèbre cortège atteint les lieux sacrés : les souvenirs, aussitôt, surgissent sur la route : « J’étais, éerit Jocelyn,
Comme un homme qui voit à demi dans un rêve Un fantôme adoré qui dans l’ombre se lève.
Chaque place parlait de Laurence à mes yeux... »
Cbac[ue place : et, la tombe refermée, Jocelyn, en effet, veut les revoir toutes. Sous un prétexte, il renvoie ses compagnons ; il exige d’être seul pour procéder à une sorte d’évocation magique :
Je voulus sur ces lieux si pleins de tristes charmes Attacher un regard avant que de mourir,
Et je passai le soir à les tous parcourir...
Mais, dès le premier regard, quelle déception ! quelle ivresse d’amertume ! quelle lamentation tragique ! La nature a trahi : du trésor d’amour elle a tout laissé perdre :
Oli ! ((u't'ii peu (le saisons les étés et les places Avaienl fait du vallon évanouir nos Iraces !
1*31 que, sur ces sentiers si connus de mes pieds,
La terre, en peu de jours, nous avait onhiiés !
La végétal ion, comme une mer de plantes.
Avait tout recouvert de ses vagues grimpantes ;
La liane et la ronce entravaient chaque pas ;
L’herhe que je foulais ne me connaissait pas !...
r.,a grotte elle-même ne s’est pas mieux défeiirlue : poussées par les vents, les feuilles, chacjue automne, s’y sont amoncelées ; la vase a envahi la source où, jadis, buvait Lauj ence ; les nids des pigeons qu’elle élevait flottent, vides, contre la voûte, ou achèvent, à terre, de se décomposer :
O temple d'un bonheur sur la terre inconnu.
Mêlas ! en peu de temps, qu’étiez-vous devenu ?...
... Dans ce séjour de paix, d’amour, d’alTection,
Tout n’était que ruine et profanation !...
Bientôt, par la bouche de Jocelyn, Lamartine exhale un anathème désespéré :
Je reculai d’horreur ! O vil monceau de boue,
O terre qui produis tes fleurs, et qui t’en joue.
Oh ! voilà donc aussi ce que tu fais de nous !
Nos pas sur tes vallons tn les laboures lous !
Tu ne nous permets ])as d’imprimer sur ta face Même de nos regrets la fugitive trace :
Nous relronvons la joie où nous avons plenrc,
La brute souille l’antre où l’ange a demeuré.
L’ombre de nos amours, an ciel évanouie.
Ne plane pas deux jours sur notre point de vie !...
(Contraste tragique anx dernières strophes du Lac ! La
Nature trompe l’homme : indifTérente ou hostile, elle trahit le souvenir. .. Avec Jocelyu,(|iii est pi êti e, l.amarliiie se détourne d’elle pour rattacher sou àme à uu monde meilleur :
Va, terre, lu n'es rien ! ne pensons plus (pi'aux cieiix !
Quand \ictor Hugt) lut Jocelyn, aux derniei’s jours de février 1836, sa pensée fut frappée fortement par cet épisode qui donnait un démenti à l’incantation optimiste du Lac : lui aussi, comme le héros du poème, il avait aimé, il aimait encore, dans la solitude et dans le secret : lui aussi, il avait associé la nature à son amour... Quekfues mois plus tard, il se saisit du thème indiqué par son émule : s’il reprit plusieurs des vers de Lamartine, ce fut pour leur donner une résonance et une ampleur inimitahles. L’auteur du Lac, (VHarold, de Jocelyn, n’avait écrit que le prologue et le premier acte du drame où l’homme, la nature et le destin s’affrontent avec une égale âpreté : de ce drame, Victor Hugo allait inventer la ])éripétie capitale ; il lui imposerait, comme dénouement, le cri d’un orgueil optimiste et profondément humain...