‹ Tristesse d'Olympio;Chapitre 4 sur 10 · LES TRISTESSES DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

LES TRISTESSES DE VICTOR HUGO

Pour coiiiprendre l’inspiration à laquelle le poète obéit soudain au mois d’octobre 1837, c’est l’iiistoire de sa vie littéraire et sentimentale pendant les six ou sept années antérieures qu’il faudrait d’abord écrire : car la Tristesse (TOlympio, mélange d’amertume et de sérénité, reflète toutes ses exaltations et toutes ses tristesses. Son âme, pendant ces annéeslà, fut orageuse et inquiète, traversée de violents éclairs et d’ardents rayonnements. Victor Hugo, qu’on a trop souvent accusé d’avoir organisé sa vie et dominé son époque avec un tranquille et presque cynique sang-froid, a subi, lui aussi, sa crise de délire niystique et de romanesque passion. Et comment ne pas signaler la malice du destin qui, vers l’année 1836, se plut à accumuler disgrâces, mécomptes, taquineries et chagrins, comme pour narguer l’ambition de cette âme de poète c{ue tourmentaient, dans sa vitalité magnifique, l’appétit de la gloire et le désir de la primauté ?

ces aiiiices-là, \ K'Ior Ilii^’o a parlagc; (l’al)ord les tristesses ((ue le début du rèouc de Louis- Pluli])])e insinuait aux plus nobles esprits, où la ri'volution de 18d0 s’elait répercutée par une sorte de révolution intérieure ; car, dans tous

les domaines, ayant renversé, elle n’avait point reconstruit. Les « tréteaux « inipi'ovisés de la monarchie nouvelle vacillaient sous les pieds ; par les interstices, rimmensité des gouffres apparaissait. Les revendications brutales des classes besogneuses dévoilaient l)rus([uement le mal social ; le mal philosophique et religieux se manifestait par les recrudescences du doute. Partout, incertitudes, appréhensions, rumeurs... Où allait-on ? Vers la République dont la sagacité morose de Chateaubriand vieilli ne craignait pas, dans les pages prophétupies sur 1’ « Avenir du Monde », de saluer, dès 1834, la surgissante aurore ? Vers une révolution plus redoutable que la précédente ? Ou bien sombrerait-on dans un tumulte de guerres, qui transformeraient de nouveau l’Europe?.. Les augures n’hésitaient qu’entre les pires présages !...

Car, derrière l’ordre instable des institutions et des fortunes, c’étaient les principes mêmes de la morale et de la religion qui semblaient atteints. Désespérée de ne point trouver, au seuil de la vie, quelques sures raisons de vivre, la seconde génération romantique, celle des « enfants du siècle », se réfugiait dans la volupté maladive, ou dans 1 anathème stérile de Rolla... Les aînés mêmes interrogeaient l’horizon, où tant d’astres avaient sombré. Vigny, de la tour symbolique de Notre-Dame, considérait Paris, « roue ardente et fournaise » ; il concluait par un cri d’espoir, en pleine obscurité :

Le ciel est noir sur nous ; mais il faudrait alors Qu’ailleurs pour l’avenir il fût d’autres trésors,

I'>l je n’en connais pas. Si la force divine Ksi en cenx don! l’esprit seul, prévoit et devine, l'dle est ici...

Elle est iei ; niais (|iii la verra ?... Oieu agit dans les âmes, alïirnie la généreuse ardeur de Lamartine : les Révolutions sont les gestes énergiques par lesijuels il lenonvelle les destins de l’iiumanité :

... L’iioinme en qui Dieu travaille Change éternellement de formes et de taille.

Géant de l’avenir à grandir destiné...

Déjà, en 1829, dans V Hymne au Christ, Lamartine, précurseur incompris, avait jeté le cri de conliance dans le renouvellement du catholicisme : Lam.ennais en 1833, par les ] moles d un ci oyant, le transforme en une clameur (|ui monte jusqu’aux confins de l’horizon rajeuni... Lamennais et le

catholicisme libéral ; Saint-Simon et le socialisme intégral

que de religions nouvelles ! Et que de politiques nouvelles aussi ! Entre le légitimisme si long à mourir, et le hhéralisnn* républicain si long à naître, voici le bonapartisme c[ui pointe... Quel choc d’idées, de convictions, de croyances ! (iommeni prendre un parti ?...

Victor Hugo ne seiait pas l’âme sensible à tous les souffles, 1 « écho sonore » (pie le momdia' frisson fait AÔhrer, s’il ne se laissait d’abord largement inqirégner par l’inqniétndi' de 1 heure. Comme l’âme même du pays, en ces premières années de la monarchie de duillet, il oscille de renthousia.smc a la dépression, de la conliance à l’anxiété ; il célèbre les « Jeune Erance » et Napoléon II » ; il sonlfre d’avoir rompu brusquement avec un passé serein, et il sonlfre de n’entrevoir

point les formes d\iu rassurant avenir ; en politique, en religion, il ne sait où se prendre ; et, pour résumer tant (l’incertitndes, il traee, an mois d’oetolire 18o5, en fête d un nonvean recueil de vers, ce titre suggestif : Les Chants du Crépuscule. Il y veut peindre, explique-t-il dans la préface,

(( cet étrange état crépusculaire de 1 ame et de la société dans le siècle où nous vivons » ; et le « Prélude » sonne comme un gémissement :

De quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes ?

Les ténèbres partout se mêlent aux luenrs...

Le poète est des hommes « qui espèrent » ; et cependant, il doute ; car penser un peu profondément, c’est douter pensar, dudar^ dit le proverbe espagnol — ; il va sans cesse «le front couvert d’ombres )) ; et aux questions de Louise

Bertin, la grave et douce fille de son ami, le directeur des Débats, il répond avec tristesse :

Je vous dirai qu’en moi j’interroge à toute heure Un instinct qni bégaie en mes sens prisonniers,

Près du besoin de croire un désir de nier,

Et l’esprit qui ricane auprès du cœur qui pleure !

Aussi vous me voyez souvent parlant tout bas ,

Et, comme un mendiant à la bouche alYamée Qui rêve assis devant une porte fermée.

On dirait que j’attends quelqu’un qui ne vient pas...

Le doute et l’inquiétude sont les formes revêtues, en ces années-là, par la « maladie du siècle )> qui, chez les premiers René, avait pour symptômes la lassitude et le dédain ; Victor Hugo s’en croit atteint, comme les autres...

Mais à la dilîci'eucc do (|iit“l(|iies aiitios, il sont la liâto d’en g'iiorir. Ce jaièto n’a ])()inl les jiTdos oonloni's : l’impalience d’nn sano- oénéronx le travaille. Il a oon fiance dans un remède : l’aetion. vdiisiiii’eii l(S35, il a tenté d’alteindi'e la foule par la voix ])nissante dn théâtre : de])nis IJernam, il a fait ]‘eprés(‘nter cinq drames. Pour (jiiel résultat ? Aucun tl’eux n’a olitenu de succès sans mélange ; deux lui ont valu des procès, tous des jalousies. « M. Hugo a jnas le faux pour le grand, le puéril pour le simple, le trivial pour le vrai. Sentant instinctivement que la vie n’était pas au fond de son idée dramatique, il a fait d’incroyables efforts pour vaincre les répugnances de la foule... Le drame, comme il le conçoit, et comme il l’a pratiqué jusqu’à ce jour... c’est l’abolition de la moralité et de la beauté, l’annibilation de la pensée au profit de la matière, la négation de la vie, tout simplement... )) ()ui parle ainsi ? LjC grave Cbaudes-Aigues dans la Reçue de Paris... Gustave Planche ne craint pas, trop souvent, de renchérir... Et voici cpi’en janvier 1836, simultanément dans cette même Reçue de Paris et, en Angleterre, dans la London Pieçiew, un jeune critique, déjà pourvu d’autorité, Désiré Nisard, publie un véritable ré([uisitoire contre l’œuvre entière du « chef de la nouvelle école... »

Cette diatribe impitoyable alfectait de grands airs d’impartialité. Certes, Niseird n’était point un ennemi du ])oète : au contraire : « Sans lui sacrifier sottement les gloires passées et les grands noms )>, il avait toujours pensé « qu’il fallait faire un peu de place et ne pas disputer le soleil à un jeune homme qm promettait de beaux et radieux ouvrages... )>. Mais les promesses ont-elles été tenues ? Nisard dresse le liilan d’une gloire trop retentissante : hélas ! les deux dernières œuvres de V. Hugo annonçent une véritalde faillite. Angelo,

clrauic nmn(|ué, n’est que le « eliétif et grossier enfant d’une imagination épuisée « ; les Chants du Créjmscidc n ollrent plus qu’ « une poésie toute en deserqitious '), une poesie « de vieillard, qui ne sait plus cpie se souvenir, (pii rumine sans cesse, à la manière des bœufs, ses pensées d’autrefois... hreï, (( une poésie de ruminant )c Lamentable speeLaele du « déclin rapide d’un grand talent )). Déjà, « la décadence est venue » noiir Hugo : « il est condamné à mourir en pleine santé, et à traîner avec lui, pendant les années de l’âge mûr et de la vieillesse, le cadavre d’un esprit autrefois brillant... )> Férocement donc, en cette année 1836, Désiré Nisard enreo-istrait (( la mort littéraire de M. Victor Ilugo. » Plus férocement encore, il raillait l’elfort du poète pour agir sur l’opinion, et dénonçait sa (( complète impuissance d’avoir un réile,

malgré de très visibles prétentions à les remplir tous. »V. Hugo voudrait (( dominer la société ?... » Hélas ! il ne fait que (( flotter à la surface... "» Il est un « lialadin de l’esprit ; un roi sans sujets, qui règne et ne gouverne pas » ; une imagination jpure, à qui manque le contrepoids de la raison...

^ ( )u’on imagine la colère du poète ! Kn ces temps tumul¬

tueux, où il croit que seuls les représentants de 1 espiit pour ront sauver une époque éprise de matérialisme et d argent, on refuse de le prendre au sérieux ; et Vigny, cependant, vient, au Théâtre Français, de faire applaudir Chatterton, la plus audacieuse revendication en faveur de la pensée et de son droit social !... On le raille comme un bateleur ; et Lamartine est en train de conquérir à la Chambre des Députés, parla flamme et la générosité de son éloquence, la renommée d’un homme d’affaires et d un apprenti de gouvernement.

Llugo, lui, comment donc, en dépit des Zoïles, affirme- ‘-^ra-t-il sa valeur ?... Le voilà qui, secrètement, pense aux con-

sidéral ions olliciellos. U Cliand)re des l)é])nlés lui deiueure inaecessdile, ear d ji’a ni la fortune ni les atlaclies à un sol et à une ])rovinee (|ni Ini iierinettraien t, coniine à Lamartine, de sulhciter nu mandai, el de le soutenir ; « la Chamlire des l^ms seule lui est ouverte, à la condition qu’il appartienne à l’uue des catégories où le choix du roi puisse s’exercer ; or l’Academie française est de ce noinhre... (1)» Pourcfuoi donc n’entrerait-il point à l’Académie par la brèche ipie J.amartme a pratiquée, dès 1830, dans cette forteresse des derniers classiques ? Hélas ! par trois fois en un an, de novemhre 1835 a novembre 1836, l’Académie semble ratifier le sauvage arrêt des Chaudes-Aigues et des Nisard : elle enterre la candidature de \ ictor Hugo...

A son foyer, au moins, le poète retrouve-t-il l’apaisement et les consolations ? Hélas ! aux tristesses de l’esprit et du metier, s’ajoutaient, en ces orageuses années, d’autres tristesses qu’on a soupçonnées longtemps, qu’on connaît aujourd bui... Dans l’appartement de la place Rovale, où il s’est installé au mois de mai 1832, Victor Hugo possède toutes les apparences *du bonheur : une femme pleine de grâce et de beauté ; les caresses de quatre enfants :

Où donc est le bonheur ? disais-je, infortuné... t.e bonheur, ô mon Dieu ! vous me l’avez donné...

A ses amis il écrivait : «...Au milieu du tumulte dont mes ennemis remplissent ma vie, je me suis muré un petit sanctuaire, où je regarde sans cesse : c’est là que sont ma femme et mes enfants, le côté doux et heureux de ma destinée... i2) » Il s ohstmait a vouloir (|u’on le crût heureux ; il ne l’était plus

(1) GusTAvii Simon-, Une Éleclion à l’Académie française en 183 6.

(2) Correspondance, loine 1, LeUre à Victor Pavie.

que par ses enfants ! Dans le « sancluaire » profain*, 1 autel était vide... Sans cesse, entre Victor Hugo et sa femme, rôdail le spectre délesté de Sainte-Beuve. Bien (pie toute la lumière, si l’on peut dire, physiologicpie, n’ait point encore été faite le sera-t-elle jamais ? — sur la morose aventure d amour où s’entre-déchirèrent trois cœurs dont un seul fut perfide, les révélations les plus récentes ne permettent pas de douter ([u’elle ait bouleversé la vie intérieure du poète ; jusqu’où la double trahison a-t-elle hasardé les corps ? il n’importe, ])uisque, pendant des années, elle engagea et aliéna les cœurs... Depuis 1831, V. Hugo la connaissait ; il en soullrait ; sa conliance était morte, et son ame pour longtemps, brisée... (1)

Il n’en travaillait pas moins, avec une énergie faronelie, avec une olistination d’airain. Dans le siècle en marche vers des destinées obscures, il voulait compiérir la première place (jue d’autres, tantôt un Lamartine, tantôt un Vigny senddaient d’avance lui confisquer. « S’il savait ne devoir point primer, prendre rang au-dessus de tous, il se ferait demain notaire... (2) » Ainsi se confie-t-il à son ami Fontaney, en errant, une nuit, sous les galeries du Palais-Royal. Les critiques malveillantes, à force de travail et d’art, il les fera taire. Et puis, d’ailleurs, il a besoin de travailler tout simplement pour vivre et pour faire vivre. Contrairement aux malicieuses légendes, ni l’éditeur Renduel ne le couvie d oi, ni ses drames ne lui rapportent des droits d’auteur magnifiques. Il n’est point riche encore; sa plume est son outil...

« Cher petit ouvrier!... », murmurait à son côté la voix

(1) Toutes les pièces de ce procès iiiLinie, avec la bibliographie de ce délicat sujet, ont été rassemblées par M. E. Benoit-Lévy, en ll)2b, dans son livre : SuinLc-Beuve el M i"» Victor Hiiyo.

(2) Antoine Eontaney, Journal intime (Bibliothèque Romantique, 1925).

<riine aiiioureuse. Ilélas! en ces annces-là, aelte feiimie

<|ui se ]>enchait v('rs lui ])oui‘ le ])lain(lre et le l'écïonfurtei’, <'etle feiuiue ([u’ahsentf* il invo((iiait dans son rêve, (|o’il ap])elait sa vie, sa ,joi(‘, sa hien-ainiée (1) », à qui, dans sa lointaine iAU’esse, il écrivait un soir : « Maintenant, je vais me remettre à travailler, à rêver, à faire des ‘vers ; et lu renqiliras tout ce travail, tous ces vers, tons ces rêves, ô mon but (2) »; ou encore, avec une gravité plus émue : «...Tu es ma bienaimée, ma vraie bien-aimée devant Dieu et devant les hommes, toujours plus douce, toujours plus dévouée, toujours plus belle... (3) » ; ou à ([ui il dédiait cette véritable strophe, en un dcliordement de confiance lyrique : « Ce qui me calme ou m’agite, ce qui me rend triste ou joyeux, ce qui rayonne dans mes nuits, à côté de moi, et m’éclaire bien mieux que ma lampe de travail, ce qui m’enchante le jour dans mes promenades solitaires, dans mes études, dans mes rêveries, et même dans mes alîaires, c’est ta pensée, c’est l’idée que tu es là, cjue tu m’aimes, que tu m’attends, que tu penses à moi ! Si j’ai quel([ue génie, il me vient de toi. J’ai deux ailes, en effet! Ce sont les tiennes, mon ange!... (4) » Cette femme, objet de son adoration inquiète et mysticjue, en ces annéeslà, ce n’était plus sa femme... La Muse de Victor Hugo ne s’appelait plus Adèle, mais Juliette...

(1) Inédit.

Page 1