LA “RÉDEMPTION AMOUREUSE DE M"*^ JULIETTE DROUET
C’est line romantique, une paradoxale histoire, qu’un petit nombre d’initiés se murmurait à l’oreille, vers le milieu de l’année 1833 : deux ans plus tard, elle courut tout Paris, après qu’un article insidieusement indiscret de Sainte-Beuve eut mis le public, presque malgré lui, dans la confidence : \ ictor Hugo, le poète pensif et grave, qui, dans les Feuilles F Automne, avait entr’ouvert à ses leeteurs le sanctuaire de son chaste foyer, le chantre des enfants, toujours prêt à jeter l’anathème sur les frivolités et les voluptés vaines, Victor Hugo avait, comme tant d’autres, des amours illégitimes et secrètes ; il entretenait une intrigue... et avec qui ? avec une actrice de réputation légère, avec M^^® Juliette Drouet, plus riche de beauté que de talent, de qui plusieurs hommes d’es-
(1) L’expression est de M. Louis Guimbaud.
prit avaient ])u, déjà, de pi'ès, évaluer les charmes... Caprice on passion ? CJii lo sa P Potins, aussitôt, do voler... iMienx renseignés anjonrd’hni (1), nous pouvons dégager le véritable caractère d’une liaison désormais fameuse.
Lorsc{ue,le 2 janvier 1 833(2), Victor Hugo, pour la première fois, aperçut IVpi® Drouet dans un bal d’artistes, il fut, selon l’expression de M. Louis Bartbou, « fasciné » par les larges yeux noirs, la sveltesse, la blancheur rayonnante de la jeune actrice, que parait alors un luxe éblouissant. Elle le regarda avec plus d’intérêt encore que de curiosité ; car elle était de ses admiratrices ; mais soit timidité, ou appréhension, il négligea de s’approcher. Il s’obstinait, à travers bien des orages, à aimer sa femme ; il n’avait jamais aimé c[u’elle ; il approchait de la maturité dans une entière chasteté des sens et du cœur.
Le lendemain même de cette première rencontre, Drouet acceptait d’interpréter le rôle secondaire de la princesse Negroni dans Lucrèce Borgia. Pendant les répétitions, Victor LTugo fut envers elle plein de prévenances ; il affectait une allure à la fois respectueuse et un peu distante pour dissimuler son trouble ; mais il était conquis. Le 3 février, avait lieu la première représentation du drame, où la « beauté » de « Mademoiselle Juliette » fut admirée à la fois par les critiques et par les spectateurs. Sur la scène, elle acheva d’éblouir le poète.
Ils n’eurent point la force de résister, l’un et l’autre, plus de quatorze joui's à leur mutuel désii‘. Dans la nuit du
(1) Par les livres de M. Louis GuiMiiAun ; Vicier Hugo et Jnlietle UroiieL (avec un choix de lettres inédites de Juliette Drouet), llllj, ; et de M. I.ouis Bartiiou : Les Amours d’un Poêle, 1919.
(2) ^'oir, p. 99, la « Petite Dissertation, etc. ».
samedi l(i au (limauelie 17 février (1), ils échangèrent leurs premiers baisers : dès celte nuitdà, semble-t-il, l’actrice se rendit à son vainqueur ; mais leur ivresse fut courte et leur rendez-vous furtif ; on peut conjecturer que (pielque loge de théâtre, — celle de George peut-être — abrita leur pas¬
sion mal assouvie. Trois jours plus tard, le mardi gras 19 février, Victor Hugo monta, rue de l’Ecbiquier, jusqu’à l’appartement de son interprète ; ce soir-là, il devait seulement la rencontrer en un bal qu’on donnait au théâtre du Gymnase ; mais il l’avait suppliée de l’attendre chez elle... Tous deux oublièrent de descendre ; Victor Hugo ne partit, «radieux» et «le cœur ébloui», qu’à la pluvieuse et frissonnante aurore... Ni lui ni elle ne parut avoir conçu tout de suite la force du lien c{ui venait d’unir leurs destinées. A Juliette, le poète ne demandait cjue la satisfaction d’un désir qu’il croyait éphémère... Elle, traitée jusqu’alors avec tant d’insouciance par un artiste eomme le sculpteur Pradier, avec tant de cordial dédain par un journaliste comme Alphonse Karr, avee tant de désinvolture par un mondain comme le prince Demidofï, elle attendait de lui quelques beaux rôles et, comme nous disons, qu’il la « lançât » au théâtre... Mais l’amour, devenu leur maître, allait les engager en des voies différentes...
Dès les premières semaines, Hugo s’aperçoit cju’au lieu d’avoir satisfait une curiosité, ou subi un caprice, il a trouvé une passion : cjuant à .Juliette, elle se sent envahie pour son poète d’une adoration chaque jour plus impérieuse.
Chacun d’eux s’efforce de ruser avec son propre cœur. Le prologue de leur liaison, — de février 1833 au 9 août 1834, — est, en consécjuence, plein de traverses et d’incertitudes, de
(1) Voir p. 9!) et .suivantes.
ni})tiires esquissées el de T'aecoitiinodenienls. .Juliette tente de conserver autour d’elle les apparences d’un luxe suspect : elle a des dettes, et les avoue sculcinenL une à une, à niesuie ([lie les créanciers l’assaillent. Coninient Hugo ne serait-il ])oint jaloux ?... Sa jalousie se manifeste avec la même démesure que ses tendresses : il àait effroyablement le passé de son amie ; les maladresses de celle-ci aidant, il en vient à douter du présent. Sans transition, il substitue « sa mine de grand inquisiteur » à sa mine d’amant extasié ; après les petits mots d’affection, viennent les grands mots, et presque les gros mots.
Huit mois passent parmi ces tourments, et il atteste : « ...Depuis huit mois que mes yeux pénètrent à chaque instant dans le fond de ton âme, je n’y ai encore rien surpris, rien de ce que tu penses, rien de ce que tu sens, qui fût indigne de toi et de moi. J’ai déploré plus d’une fois les fatalités de ta vie, mon pauvre ange méconnu, mais je te le dis dans la joie de mon âme, si jamais cœur a été bon, simple, dévoué, c’est le tien, si jamais amour a été complet, profond, tendre, brûlant, inépuisable, infini, c’est le nden... (J) » Mais par là-dessus, à la moindre maladresse de Juliette, le soupçon reparaît ; Hugo parle à la pauvre femme des (( souillures de son passé », jure qu’il n’en parlera plus et, le lendemain de sa « promesse sainte et solennelle », ne peut s’empêcher d’en reparler encore : la jalousie l’emporte jusqu’à « d’atroces folies », après lesquelles il proteste qu’il « ne sait vraiment plus oû trouver des paroles » pour se faire pardonner : « ...Je voudrais t’écrire avec mon sang. Est-ce que tu crois ([ue je t’aime moins ? Folle, tu es folle ! Ce soir, c’était de la jalousie, c’était de l’amour...
(1) Iiiédil.
Comment ne vois-tn pas ([iic tout ce que je te fais, même le mal ([lie je te fais, c’est de l’amour ? De l’amour fou, extravagant, mécliant, jaloux, inquiet, tout ce que tu voudras, mais de l’amour !... (1) » H revenait ; elle pardonnait et s’endormait lassée ; il lui rythmait une sorte de berceuse en la regardant dormir ; — « Dors, mon pauvre ange, moi je vais t écrire. Oh ! je voudrais que toutes les tendres pensées, que j’ai pour toi dans le cœur, descendissent sur ton beau front endormi en rêves charmants ! Cela serait bien juste que mon amour jetât de la douceur sur ton sommeil... 11 n’y a que le mauvais sort qui pourrait nous séparer ; l’indifférence, de ma part du moins, jamais !... Je veux un sourire de ces pauvres beaux yeux qui ont tant pleuré !... (2) » Une autre fois, en pleine nuit de travail, il s’interrompt pour crier vers elle : (( Quelque chose remue dans mes entrailles, quand je songe à toi, comme pour mes enfants ! Pauvre amie, espère ! Tu as contre toi le
sort, pour toi l’amour ! (3) »
Tant de crises aboutissent, le 2 août 1834, à une crise suprême que provoque l’aveu, par .Juliette, d une dette longtemps dissimulée : raidi dans son orgueil, convaincu, un instant, d’avoir été bafoué, V. Hugo refuse d’abord de lui venir en aide ; lasse, elle veut, tour à tour, se tuer, ou s’enfuir (( pour sauver ce qui peut encore être sauvé d’elle et de lui... » Le lendemain elle part, avec sa fille Claire Pradier, pour la Bretagne où sa sœur aînée vivait près de Brest. V. Hugo lance après elle des lettres qui, au témoignage de M. Louis Bartbou, ne sont qu’un long rugissement de remords et d amour : (( Souffres-tu autant que moi ? gémit-il... Je te plains !... Je voudrais t’avoir sauvée, et puis mourir... )) Muni enfin de
(1-2-3) Inédit.
mille francs qu’il a roussi à « ramasser avec ses ongles ». il saute dans la diligence ; le D août, il joint Juliette, et la ramène. . .
Coup de passion et rdalication délinitive ? Non point : coup de tête, an conti-airc, et de volonté ; acte d’énergie calculée ; première application d’un plan de conquête obstiné, niéthodique et précis. Pendant dix-lmit mois, Victor Hugo s’est abandonné aux rafales de la passion C{ui n’ont point soufflé sur sa jeunesse ; au cœur et à la chair, il a eu sa fièvre, une fièvre d’autant plus violente cju’elle était tardive... Mais en août 1834, il se ressaisit : il relève le défi du destin ; il accepte la passion qui a manqué le foudroyer ; il accepte Juliette pour tout l’avenir, et avec tout son passé, avec ses fatalités », comme il l’écrit ; mais c’est pour prendre la direction de leurs deux vies en y appliquant sa volonté de fer. A leur amour, désormais, il imposera son sens de la composition et de l’ordre... Ce sentiment, surgi soudain dans son existence et qui a failli la bouleverser, il en fera peu à peu, avec une lente patience, un élément régulateur, un germe de bonheur, une source de joie secrètement jaillissante ; pour cela, il va s’emparer de l’ame féminine qui vient décidément de se vouer à lui ; il va, obstinément, la modeler à l’image de son rêve, la pénétrer de son rayonnement, la repêtrir de sa lumière, se l’asservir et la recréer, comme un dieu !
L’œuvre capitale de son amour, il l’organise désormais avec la même rigoureuse logique que ses autres œuvres : an faîte de chacune d’elles, n’excelle-t-il point à placer une idée étincelante, d’où la lumière découle et se distribue ?... C’est du passé de Juliette qu’il a sauvagement souffert ; de ce passé, auquel nulle liens la rattachaient encore, pendant dixlmit mois, les querelles et les chagrins des amants ont dérivé.
L’elTacer ? ce ii’est point possil)]e... 11 fani réaliser nn antre miracle ; il Tant tirer de lui une raison d’orp^iieil et de sécurité ; c’est lui c[ui assurera la tranquillilé des amants, grâce à la théorie romantique par excellence, à celle dont Hugo s’est constitué l’exégète dramati([ue dans Marion Delorme et dont il se déclarera plus tard l’apologiste olistiné dans les Misérables : elle professe le rachat des coupables par la bonne volonté, et, particulièrement, la régénération, par l’amour véritable, de la femme que le faux amour a fait déchoir. Victor Hugo reprend à son eompte le vers de Marion :
Et mon amour te fait une virginité !...
11 sera le rédempteur de Juliette. Comment ? En lui faisant confiance ; en unissant intimement leurs deux âmes clans la flamme d’un amour purificateur ; en s’élevant avec elle audessus des préjugés étroits et des jalousies mesquines... Ainsi, peu à peu, jour à jour et minute par minute, un passé nouveau se superposera au passé ancien ; passé pur celui-là, éblouissant et sans tache, à travers lecjuel l’autre — le passé maudit ■ — transparaîtra, épuré à son tour ; les défaillances d’autrefois n’auront-elles point été nécessaires pour rendre possibles les « ascensions » réparatrices et les rédemptions enivrantes ?
Ce chef-d’œuvre de l’amour, le monde, sans doute, ne saura point l’admirer. Qu’importe ? « Le monde nous juge », écrivait un jour Victor Hugo à Juliette, c[ui relisait souvent cette hère déclaration : «... Le monde nous juge, j’en ai peur pour lui, mais il ne nous comprend pas. Dieu seul sait ce c{ue je suis pour toi, et ce c[ue tu es pour moi. Vois-tu, l’amour se nourrit autant de la contemplation du passé que
(le rasjiiraüoii vers l’avenir. Le souvenir s’ajonle an présent, j)onr le rendre ])lus cliarmant et plus doux, (hiand on s’ainie, eliacpu' année <|ui s’écoule est un rayon ajouté à l’étoile de l’amour... (1)» Il le lui écrivit plus lard, en 1839, mais il le lui explicpia dès le mois d’août 1834 ; et .luliette, sous sa dir-ection, entreprit d’ac({uérir de beaux et de chers souveini's. . .
Il y fallait la collahoration de toute sa meilleure volonté. Car la théorie du rachat est d’essence et de caractère mysti- <[ues : elle exige ([ue celle qui se rachète s’abandonne sans arrière-pensée à l’inipulsion de son rédempteur : l’amour, pour être ellicace, doit deveinr absolu... « Soumission entière e1 totale à la volonté de mon directeur, écrivait Pascal, entrant à Port-Royal... » Soumission est bien le mot cjui se fût trouvé, s’il l’eût écrit, à chaque ligne du programme où Victor Hugo ])lia la volonté longtemps encore frémissante de Juliette... A partir d’août 1834, la jeune actrice entre, pour ainsi dire, en cellule amoureuse ; elle meurt à son passé un peu plus chaque jour ; elle se cloître au monde ; elle se convertit.
Elle cesse d’abord d’être une femme à la mode, et qui suit la mode, et qui satisfait à toutes ses fantaisies, chez les founisseurs de frivolités, sans s’inc{uiéter de la façon dont elle pourra payer ses dettes. Elle quitte son agréable appartement de la rue de l’Echicpiier, laisse saisir et vendre ses meubles, pour s’installer rue du Paradis (2), dans un logis de trois
(1) Iiiédil.
(2) La rue de l’aradis, située dans le quartier du Marais, a disparu quand ou perea ta rue des Francs-Bourgeois ; rapparteinent de Juliette était situé au numéro 4 bis (Louis Guimbaud.ouvragecité.) lüles’y iii.stallale 20 juillet tSJl, ainsi qu’il résulte de deux billets de V. Hugo publiés par M. Louis Barthou : «Ceci est la dernière soirée que nous i)assons rue de l’Échiquier 35 bis... » (19 juillet, minuit et demi). « Voici le premier jour écoulé que nous avons passé ensemble dans ta nouvelle maison, rue du Paradis. Oh ! cette l’ue est bien nommée, ma Juliette!. ..» (20 juillet, minuit et demi) — (Louis Barthou, ouvrage cité.) La
pièces, d’un loyer annuel de quatre cents francs. Vingt mois plus tard, elle trouve pour un prix double, rue Saint- Anastase, à deux pas de la place Royale, près du sanctuaire de son dieu, un logis nn peu plus confortable. Ici ou là, dès les premiers jours et tous les jours des années qui suivent, elle vaque elle-même au ménage, ^"estreint sa dépense dont elle établit fidèlement registre et travaille de ses mains ; elle fera ses robes, ravaudera le linge et les hardes de Victor Hugo ; n’est-ce 23oint juste, puisque désormais elle tiendra tout de lui, et la vie matérielle aussi bien c[ue celle du cœur et de l’esprit ?... Elle ne sortira qu’à son bras, pour faire, selon les instants ou les heures qu’il pourra lui départir, un tour de boulevard ou un tour de campagne... Ses loisirs, à quoi les emploiera-t-elle, sinon à lire les œuvres imprimées du poète, à copier et à apprendre ses œuvres inédites ? Parmi celles-ci, beaucoup de poèmes lui sont adressés : elle s’en composera un recueil autographe, à son seul usage, qu’elle relira pendant ses solitudes. Certains même, elle les enfermera dans un sachet, toujours serré sur son cœur, comme une amulette qui doit la garder contre les mauvais sursauts du démon d’indépendance ; par exemple, ces vers qui contiennent l’évangile de son rachat :
Oh! n’insulLez jamais une femme qui iombe !...
De tels poèmes sont, pour « la pauvre âme malade », à la fois « un cordial et un calmant » ; à certains moments, Juliette fond d’humilité aux pieds de l’homme qui lui a rendu le droit de s’estimer encore... Tant est puissant le lien qui, en ce mois
nouvelle installation rue Saint-Anastase, 11° 14, eut lieu le 8 mars 1836. Au mois de février 1845, Juliette quitta le 11° 14 pour le n° 12, où elle occupa au rez-de-chaussée un appartement plus agréable ; il ouvrait de plain-pied sur un jardin dont elle avait la jouissance.
d’août 183d, a iiour l’ime à l’an Ire leurs deux âmes i)our une n'uvre de eominune ('xal I al loii !. . .
A peine réunis pai' ee mystique aceord, If's amants vontils être eontraints de se sé]iarer pour des jours entiers ? ou l)ien de ne se voir ({iie furtivement, au eapriee hasardeux des (‘irconstances favoraldes ?... Car, en eette fin d’éte, la famille de Victor Hugo est installée à la campagne ; elle reçoit, comme les années précédentes, la douce et large hospitalité de Itertin l’aîné, le directeur des Débats, dans ee domaine fleuri des Roches qui, au milieu de la vallée de la Bièvre, semble une oasis pour les âmes :
Une rivière au fond, des bois sur les deux pentes...
Des ormeaux, des vignes, des prés, des chemins qui sinuent entre des haies et soudain côtoient
t.es ocres des ravins déchirés par la plnie ;
les coteaux, des deux côtés, sont si proches qu’un seul regard sulBt pour les caresser : qui dirait vraiment que
Derrière le ruban de ces collines bleues,
A quatre de ces pas que nous nommons des lieues.
Le géant Paris est couché ?
Sans doute, le poète a mille prétextes pour accompagner son ami Bertin que, presque ehaipic jour, sa calèche amène au centre de la capitale... Mais comme il serait plus heureux de sentir Juliette à (picl([ue cent mètres de lui ! 11 pense, un instant, l’installer à Jouy-cn-.Josas, dans l’auberge de V Ecu de France où, le 3 juillet précédent, ils ont connu une heure
d’anioureiix l'avissoiiionl Une auberge, cependant, quel
indigne et périlleux asile ! Hugo clierelie plus loin... Bientôt, wan lianieaii des Metz, sur la colline pleine de vergers et de brises ([ni couronne an nord le village de .lony et la vallée de la Bièvre, il découvre une maison paysanne, entourée d’un (( jardin de curé «, — buis, pommiers, laitues, rosiers, lavande et marjolaine, — une humble maison d’un étage mansardé, à la façade blanche, aux volets peints d’azur qui se dresse à l’angle de deux chemins : un couple de vieux cultivateurs y vit chichement ; pour quatre-vingt-douze francs par an, ^ ictor Hugo obtient d’eux une chambre que Juliette, dès les premiers jours de septembre, se hâte de venir occuper. Elle y reste jusque vers la mi-octobre ; l’année suivante, elle y revient à peu près aux mêmes dates, et pour le même nombre de semaines. L’été, pendant ces villégiatures, qui sont de véritables retraites amoureuses, incline rapidement ses splendeurs aux bras tendus de l’automne ; les pluies d’orage, ou, pis, les pluies lancinantes d’arrière-saison alternent avec les bienveillants soleils. Qu’importe ? Les deux amants retardent autant qu’ils peuvent, en ces deux annéeslà, le moment de regagner Paris. Dans leur vallon sacré, ils dominent les destins et les hommes ; ils sont leurs maîtres ; ils sont rois !
(Quatre kilomètres environ séparent les Roches du hameau des Metz : chacun des amoureux fait la moitié du chemin. A travers bois, d’ailleurs, la distance s’abrège : un antique châtaignier, à l’écorce creuse, marque, au flanc du coteau, le lieu de leurs habituels rendez-vous ; le matin, ils y viennent à des heures presque toujours 'différentes : le premier arrivé dépose une lettre ou un billet dans la fente de l’arbre ; l’autre, sur son genou, griffonne une réponse... Instants idylli-
ques ! Dans le parc (]cs [{oclies, Vict(jr Hugo s’est arrêté d’abord auprès de son and Berlin, qui lit sur un liane, qui, parfois, sonuneille encore en lisant ; il a franchi la grille, sous le regard indulgent et complice de sa confidente, iVDi® Louise Bertin : il s’est enfoncé dans l’étroit chemin qui sinue contre le coteau ; il escalade talus et halliers : le voilà <{ui, sous le châtaignier, compose, à l’adresse de Juliette, une incantation d’amour où vibre une lointaine réminiscence dn Lac :
Oh ! pour remplir de moi la rêveuse pensée,
Tandis que tu m’attends, par la marche lassée...
Que ce réseau d’objets qui t’entoure et te presse,
Et dont l’arbre amoureux qui sur ton front se dresse Est le premier chaînon ;
Herbe et feuille, onde et terre, ombre, lumière et flamme.
Que tout prenne une voix, que tout devienne nue âme Et te dise mon nom !
A mesure qu’il achève chaque strophe, il la transcrit au crayon sur une feuille de papier à lettre : sous le dernier vers, il date : « 19 septembre 1834, 9 heures et demie du matin. Sous le châtaignier (1). »
Peut-être, cependant, qu’à de tels vers Juliette préfère les billets hâtivement griffonnés... Elle en avait conservé' cjuelques-uns. Un dimanche matin, en 1835, le poète craint « que les allants et venants du dimanche » ne mettent des obstacles à leurs « rendez-vous d’oiseaux dans les bois » ; il
(1) Chants du Crépuscule, XXIV. La pièce y est datée : « ràighien, septembre, 18.., » pour détourner les soupçons. Le manuscrit autographe au crayon, encore inédit, est à la Bibliothèque nationale.
]('s maudit, car son amie avait un peu de fièvre la veille au soir ; il accourt vers l’arbre sacre :
« 9 heures et demie, sous le ehâtaignier. — Je ne suis pas libre ce matin, et jamais, pourtant, je n’aurais tant besoin de te voir. Oh ! que je voudrais pouvoir courir chez toi en ce moment ! Comment vas-tu ? Comment as-tu passé la nuit ? Tu étais hier souffrante. Je suis dévoré d’amour et d’inquiétude. Oh ! ma vie, ma joie, ma bien-aimée !... N’est-ce pas, tu viendras ?... Tu te portes bien ? Je te verrai ? Oh ! j’ai tant d’amour à te donner, tant de baisers à te prodiguer sur tes pieds, parce que je te respecte, sur ton front parce que je t’admire, sur tes lèvres, parce C{ue je t’aime !... Ce n’est pas une couronne que tu devrais avoir sur la tête, c’est une étoile... Hélas ! une minute sans toi, c’est un siècle, une journée à tes pieds, c’est un éelair... (1) »
Ou bien, trois lignes réclament l’une de ces lettres brûlantes et candides, l’un de ces « gribouillis » lyriques que Juliette déposait au moins deux fois chaque jour devant les pieds de son idole :
« ...Je baise tes belles mains pour qu’elles m’écrivent une lettre aussi grande qu’elles sont petites, aussi tendre qu’elles sont blanches, aussi bonnes qu’elles sont belles (2). »
Parfois, c’est au milieu ou à la fin de sa nuit de travail, — car, aux Roches comme à Paris, il ne relâchait guère son effort, — que Victor Hugo exhalait son âme vers Juliette. La chambre qu’il occupait regardait vers Jouy : il écrivait fiévreusement, penché vers l’horizon des Metz :
« .Je tourne mes yeux du côté où tu es. Il me semble qu’il me vient de là de douces pensées de confiance, d’adoration
(1-2) Inédit.
et (rainoiir. Il ine semble (|ue tonies sortes de rêves charmants traversenl lumineusement l’horizon de toi à moi. (Jli ! je jnie Dieu (ju’ils te revicnnenl . . . Dors bien : vois-moi en songe l)ien doux et bien })on. de baise tes pauvres petits pieds humides des mauvais chemins (1). »
11 arrivait que l’aulie le surprît encore à Ipi tâclie ; et certain jour, la dernière épreuve corrigée pour l’exigeant éditeur Renduel, il ne se coucha point ; par la petite route fleurie (l’aurore, par les sentiers pleins de rosée, il porta lui-même ce liillet jusqu’à la c[uiète chaumière :
« ... 5 heures du matin. — Ma bougie vient d’expirer : le jour commence à poindre. 11 y a un mélange de l’une à travers l’autre : c’est à cette lumière C{ue je t’écris, ma pauvre hienaimée endormie. J’y vois à peine sur mon papier. Mais il fait à toute heure grand jour dans mon cœur quand il s’agit d’y lire c{ue je t’aime... L’amour est une lampe qui ne s’éteint pas. A bientôt. Dans cjuelques instants, je serai près de toi. .le baiserai tes beaux yeux et je leur demanderai pardon de les ouvrir de si bonne heure. Je t’aime (2). »
Douce aubade ! La sérénade triste et douce cjui lui fait pendant, il la faut chercher dans les Chants du crépuscule : Victor Hugo l’avait composée un an auparavant, le 25 octobre 1834 (3), après une visite mélancolique à la tram;[uille église de Bièvres où Juliette, à la fin d’une de leurs promenades, était entrée avec lui et s’était mise soudain à sangloter dans l’ombre :
(éélail une humble église au ciiilre surliaissé,
L’église où nous enlrànies,
(1-2) Inédit.
(3) Louis Guijib.\ui), Oiiur. cité.
Où, depuis trois coiils ans avaient déjà passé Rt pleuré l)ien des âmes...
l'it moi je contemplais celle cpn priait Dieu Dans l’enceinte sacrée,
La trouvant grave et douce, et digne du saint lieu Cette belle éplorée.
Et je lui dis, tâchant de ne pas la troubler...
« Soyez comme l’oiseau posé pour un instant Sur des rameaux trop frêles,
« Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant.
Sachant qu’il a des ailes !... »
La religion, — une religion tonte personnelle et toute mystique, — mêle ainsi ses émotions à celles dont la nature nourrit un paradoxal amour. Souvent, d’ailleurs, l’aprèsmidi, en plein bois, dans les « chambres de feuillage )> où ils s’abritent, Hugo dispense à Juliette une sorte d’enseignement moral qui soutient leur double orgueil ; il l’initie à un vague panthéisme, mêle de la philosophie aux baisers ; un aprèsmidi que le tonnerre gronde, que la pluie déverse ses cataractes sur le châtaignier protecteur, il réussit, par ses exégèses ardentes, à faire oublier à la jeune femme les périls et les terreurs de l’orage : « Quel affreux tumulte hors de nous, en nous quelle délicieuse harmonie ! écrivait-il en évoquant ce rare souvenir... Que ce jour-là soit toujours d’or pur sur les jours qui nous restent !... (1) )) Et elle, non moins frémissante, lui répond : « ... Toute ma vie, j’entendrai tes paroles de tendre sollicitude et d’enseignement. Tu m’as expliqué la nature et,
(1) Louis Barthox', Oiivr. cilé.
a tiavers elle, la grandeur et la honte de Dieu... » Elle le rejiiereie de lui faire entendre sans eesse des « phrases liuninenses, et (pil lui brident l’ânie... »
( hi’iniporte, après de pareilles extases, le réveil, à certaines heures, des mauvaises ivresses de 1(S33 ?... Hugo eonlinue d’être jaloux d’un passé encore trop proche ; .Juliette continue de craindre un avenir encore hien incertain : elle n’a pas abdiqué l’espoir de reprendre un jour sa vie d’actrice afin d’interpréter au moins un rôle de son poète ; elle se reproche de négliger trop, au proht de son amant, sa « pauvre petite fille )), Claire Pradier, qui, alors âgée de huit ans, est en pension à Saumur. Le paradis des Metz, deux ou trois fois au moins, a entendu les grondements infernaux de deux cœurs encore déchirés. Le dieu lançait la foudre, et puis redevenait un homme, un « misérable fou » d’homme, pour se faire pardonner de l’avoir, au hasard et trop vite, lancée... « Je t’aime jusqu’à mourir », gémissait-il ; puis, menaçant soudain malgré lui : « ...jusqu’à te tuer !... » Mais aussitôt repentant de sa « frénésie », de sa « furie », de sa « férocité », il ajoutait : « Aimemoi de même et le jour où tu prendras mon sang, je baiserai ta main qui m’aura frappé... » Réciproquement ensuite, tous deux se demandaient pardon d’avoir été «monstrueux... (1) » Ombres au tableau ; taches au soleil... Qu’importe ? Lui et elle, bientôt, ne gardaient plus souvenir que de leur ravissement. Comme ils allaient, aux derniers jours d’octobre 1835, quitter leur solitude sacrée, ils se retournaient, déjà pleins de regrets, vers les semaines enfuies : « ...Vois-tu, ils ont encore été bien beaux, ces jours d’automne mêlés de pluie et de vents dont nous allons sortir. Ne nous plaignons pas de cette année ;
(1) Ir.édit.
elle a été bonne, radieuse et douce, de pense seulement avec tristesse que tu as eu souvent tes pauvres pieds mouillés et froids. Je voudrais baiser ces pieds... (1) »
Sentiers humides des bois ; ornières des traverses ; boues du chemin qui fait, entre Bièvres et Jouy, tant de flexibles détours ; cailloux de ce chemin trop étroit où les tombereaux chargés de foin cahotaient, en septembre, et semblaient tituber d’une borne à l’autre borne ; vallée tour à tour débordante de soleil ou de brume ; petite maison champêtre qui contint l’univers, — ils en connaissent tous les aspects, tous les recoins, jusqu’à la forme des halliers et des haies... Ils les enveloppent une dernière fois du regard. Les reverront-ils jamais ensemble ? Ils leur confient les souvenirs de leur félicité. . .
(1) Inédit.