‹ Tristesse d'Olympio;Chapitre 6 sur 10 · LES “ CONTEMPLATIONS D’OLYMPIO · texte numérisé non relu

LES “ CONTEMPLATIONS D’OLYMPIO

Du coteau des Metz, ce n’était point le seul Victor Hugo qui repartait, au mois d’octobre 1835 ; invisible pour tout autre regard que le sien, un personnage nouveau cheminait a son coté, un « double )), qui lui ressemblait comme un frère, un demi-dieu né, dans la solitude, aux soulTies confondus de 1 orgueil, de la nature et de l’amour : Olyrnpio...

Ce Titan farouche, toujours en quête, sur la terre, des sommets propres à lui rappeler son Olympe natal, ce géant dédaigneux, de qui la forme lumineuse allait tiésormais encadi'er celle du poète, ne devait-il point beaucoup à .luliette ?... Parson adoration, par sa soumission frémissante, elle avait rendu

presque illimité le crédit de conliance qu’il était porté à s’ouvrir à lui-même... C’est auprès d’elle, aux Roches et dans leur chère vallée, à l’occasion de l’indélicat article où Sainte-Beuve laissait entrevoir leurs secrètes amours, (pie Victor Hugo éta-

blit l’acte de naissaiiee d’Olyinpio ; il adressait ainsi des conseils et des consolai ions à cet imaginaire ami :

I.es mécluuils, accourus pour déchirer La vie ]/ouL prise cuire leurs dénis,

Et les hommes, alors, se sont avec envie Penchés pour voir dedans...

...Au bord du grand chemin ta vie est une cible Offerte à tout venant.

Où cent üèches, toujours silïlant dans la nuit noire,

S’enfoncent ionr à tour.

Chacun cherchant ton cœur, Tun visant à ta gloire.

Kl l’autre à ton amour !

Nul ne te défend plus. On se fait une fête De tes maux aggravés.

On ne parle de toi qu’en secouant la tête Et l’on dit : Vous savez !

Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave,

Tu n’en es que plus grand !...

A tous les maux, un seul remède ; à toutes les attaques, une seule riposte : restime de soi, l’orgueil. Comme Hugo l’écrivait à Juliette, le monde ne comprend pas :

Pour juger un destin, il en faudrait connaître Le fond mystérieux ;

Ce qui gît dans la fange aura bientôt peut-être

Des ailes dans les deux ! '

Anatlième, donc, à la foule des envieux. « Loin du

soutier liaiial », le poète laissera « la main do Seigneur »

J>al)ourer son génie avec ce t le cliarrue Qu’on nonmie passion !

A eet ami plein d’inquiétude et d’orgueil, Olympio réjiond, parvenu déjà au détachement sublime qui lui permet de dominer les haines :

Ne me console point, et ne t'atïlige jias ;

Je suis calme et paisible ;

Je ne regarde point le monde d’ici-bas,

Mais le monde invisible !...

Tel est Olympio : un reliet agrandi du poète ; mais un symbole, en même temps, comme Victor Hugo l’écrit, un peu plus tard, à un admirateur :

« ... Vous avez raison, Olympio est un symbole ; toute noble nature calomniée et méconnue peut trouver là quelque chose de sa figure. Vous avez bien compris Olympio... (1) »

Ce personnage satisfait si vivement Hugo que, presque tout de suite, il songe à composer un recueil de vers qui s’appellerait les Contemplations cV Olympio ; il en écrit même la préface, dont ce fragment a été conservé :

«... Il vient une certaine heure dans la vie où, l’horizon s’agrandissant sans cesse, un homme sc sent trop petit pour continuer de parler en son nom. 11 crée alors, poète, pliilosophe ou penseur, une figure dans laquelle il se personnifie et s’incarne ; c’est encore l’homme, ce n’esi plus le moi... »

(1) La lettre est adressée à A. de Cuslinc,le]2 octobre 1837, quelques jours avant que V. Hugo écrive la « Tristesse ». Un fragment en a été publié ]mr M. Jacques Boulenger dans Candidahire au Slendhal-Clnb (192(1), d’après le Catalogue Charavay de juin 191G.

Mais, au déluit de 1837, tandis (jii’i] l'êvait ainsi d’une ])oésie plidosopluque et générale, propre a exprimer 1 âme incertaine de l’époque, Victor Hugo se seul il. impérieusement l'amené vers la poésie personnelle ; la 7 ristesse d Olympia allait surgir de ce bouillonnement intérieur, qui dura plusieurs mois.

Le 5 mars, Eugène Hugo mourait, d’une dernière et plus violente crise de démence, dans l’asile de Saint-Maurice, à (Miarenton, où, enfermé depuis 1823, il manifestait parfois des accès bizarres de lucidité ; Eugène, frère jadis préféré ; compagnon de jeux, émule de talent qui, en même temps que Victor, cueillit les symboliques fleurs de gloire au jardin toulousain de Clémence Isaure, qui, avec lui, fonda et rédigea le Conservateur Littéraire, qui, comme lui, aima, mais secrètement, Adèle Foucher, et qui avait mis quinze ans, en somme, à mourir de cette passion... Cette mort, d’un seul coup, fit remonter la méditation du poète vers son enfance heureuse, vers ses ambitions premières, vers son premier amour, aussi, cause initiale du tragique orage où la raison de son frère avait sombré : sur un exemplaire de la lettre imprimée qui faisait part du décès et des obsèques, il jeta, d’une main tremblante, quelques-uns des vers qui, repris et mis au point les semaines suivantes, allaient former les strophes émues : « A Eugène, vicomte H... (i) ». Son frère, au moins, partait « avec sa robe blanche... » Mais lui, quels labeurs, quels tracas il continuerait d’affronter,

Surtoul lorsque l’envie, au cœur plein d’amerlume,

Au resard vide et mort,

(1) Ce pieniier et précieux autographe est conseivé, à dans le manuscrit des Voix Intérieures.

la Bibliothèque nationale.

Fait , pour les vils besoins de ses lu Lies vulgaires,

D’uiic bouche d’ami qui souriait nagucres,

Une bouche qui mord !...

].e Jioni de ce traîli’e anu, esl-il hieii dillicile de le deviner ? Le 15 mars, Saiiile-Lein^e pid)liait rians la Reçue des Deux Mondes une nouvelle au eliarme insinuant et souiaiois, (ju’il n’avait composée, avouait-il à un ami, ([u’ « en vue d’une seule personne et pour la lui faire lire... » Cette Madcuue de Poniivy, comment Victor Hugo ne l’aurait-il point remarc|uée ? C’était la première nouvelle que publiât Sainte- Beuve... Et comment, ayant lu ces pages insidieuses, Victor Hugo n’y aurait-il point aperçu un aveu encore, et une sujDrême sollicitation d’amonr destinés à sa femme ?... (1) lin mois plus tard, quand l’ironique hasard le plaça face à face avec Sainte-Beuve, dans la voiture de deuil cjui suivait le convoi de Gabrielle Dorval, ces deux anciens amis détournèrent obstinément les yeux l’un de l’autre.

Le passé rôde ainsi près de cette âme de poète. Même aux côtés de Juliette, le voilà c[ui se met à parler. Comme les premiers soleils les invitent à des promenades, les amants s’avisent qn’ils possèdent déjà tout un ti'ésor de communs souvenirs. Le 26 mai, des vers évocfuent le premier de tous, celui du fiai de janvier 1833 ; Hugo feint de s’y adresser à Hlynqiio :

J'oi, Lu la conlemplais, u’osanl approclier d’elle,

Car le baril de poudre a peur de l’élincellc,.. (2)

(1) C’est après celLc leelure ([u’il composa quelques vers irrités, que Juliette déclara « sublimes et tristes comme le combat de l'aigle contre la vipère », et que M. L. Barthou a publiés : ouvrage cité, j). 25‘2.

(2) Voix Intérieures, XII.

r.t sous la pièce, il inscrit : Souvenir du jour où j'ai vu jjour la jiremière fois uia Juliette... (1) Elle, de son eôlé, se laisse eiitrainer à des retours iuéJaueoli(jues ^'crs sa vie d’autrefois. « ...d’ai loujoiirs eu au-dedaiis de moi, an plus profond de mou mallieur, uu sauctiiaire dans le([nel je pouvais me réfugier eomme dans uu lieu saint. Depuis, ce sanctuaire s’est ouvert pour toi seul... (2) » 11 est, d’ailleurs, un symbole vivant de ee sanctuaire intérieur : les bois de Bièvres que le poète célèbre eu de nouveaux vers, — ces liois où

La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes...

Juliette est prise d’un grand désir de les aller revoir : « Oli ! je veux y retourner bientôt ! En même temps, nous irons revoir nos Metz où nous avons été si heureux ! C’est un pèlerinage qui nous portera bonheur et que j’ai hâte de faire... (3) » Mais le poète a bien du travail (4).

(1) Manuscrit des Voix Intérieures : Bibliothèque nationale (Inédit).

(2) Louis Guimbaud, Ouvr. cité.

(3) Louis Guimbaud, Ouvr. cité : Lettre du 10 juin.

(4) Quelques événements extérieurs viennent aussi le divertir de ses méditations, de ses amours et de ses songes. De grandes fêtes sont données à Paris, dans les derniers jours du mois de mai, pour le mariage du duc d’Orléans, héritier du trône, avec la princesse Hélène de Mecklembourg ; elles sont complétées, le 10 juin, à Versailles, par l’inauguration du Musée où président les jeunes époux... Les cérémonies de Versailles provoquaient les rivalités des écrivains qui désiraient fort y figurer auprès des personnages officiels ; la presse protesta contre le petit nombre des invitations qui leur avaient été adressées. Victor Llugo en reçut une, qu’il déclina courtoisement. Mais une lettre autographe du duc d’Orléans le décida à accepter. Il ne le regretta point. La jeune duchesse l’accueillit avec une bonne grâce infiniment flatteuse, lui déclara que la première église visitée par elle dans Paris avait été son a église » à lui, c’est-à-dire Notre-Dame, lui récita enfin le début de la pièce sur l’église plus modeste de Bièvres, et l’assura de son admiration. Victor Hugo fut conquis ; c’est à partir de cette soirée sans doute que les ambitions d’ordre politique, qui sommeillaient dans son cœur, commencèrent à se faire jour... Le 4 juillet suivant, il était promu officier dans l’ordre de la Légion d’Honneur. On se souvient qu’il avait dù sa croix de chevalier, douze ans auparavant, au roi Charles X dont, au mois de mars 1837, i! venait de saluer

Il met an point tous les vers qu’il a eomposés ce printemps pour en former le recueil des Voix Intérieures promis à l’éditeur Renduel ; en )nême temps, il leur entrelace des vers nouveaux : le 12 juin, à la campagne, à Auteuil, chez son oncle Louis Hugo, il rime des strophes émues à sa femme, qu’un instant il a admirée parmi leurs quatre enfants :

Regardez ; les enfants se sont assis en rond ;

Leur mère est à côté, leur mère au jeune front Qu’on prend pour une sœur aînée.

Et il corrige les jolis vers : A des oiseaux enaolés, cju’il a composés au mois d’avril...

Il est repris, à la fois, par le passé des Metz et par celui de Gentilly, par l’image éblouissante de Juliette et par l’image pensive d’Adèle... Il sait, au surplus, que Sainte- Reuve se prépare à partir pour Lausanne ; la vilaine figure s’estompe à l’horizon ; la tristesse sourde qui, depuis des mois, l’obsède, ne va-t-elle pas sentir quelque relâche ?...

Et puis, en ces mêmes jours, son nouveau recueil de vers paraît. A peine est-il sorti des presses, le 27 juin, qu’il l’apporte, triomphant, dans la petite chambre de la rue Saint- Anastase ; sur la page de garde, il écrit cette dédicace : Premier exemplaire à toi, mon pauare ange toujours bien aimé. — V. il. (1). Dans l’harmonie formée par ces « voix intérieures »,

iioblemeiil la mort. (Suai lucrymæ reruin, pièce 2 des Voix Intérieures.) Sans doute Louis- Philippe, à l’occasion du mariage de son lils, avait voulu lui montrer la meme bienveillance que le défunt roi lui avait témoignée à l’occasion de son sacre ; mais ne peut-on conjecturer que cette bienveillance se laissa orienter j)ar le sourire favorable de la nouvelle duchesse d’Orléans ?

(1) Inédit ; communiqué ])ar ÎM. Eugène Planés, possesseur de cet exemplaire, ainsi que d’un exemplaire de Notre-Dame de Paris dont la feuille de garde contient cette simple ligne souriante : « Notre-Dame, à ma Dame, V. H. » V. Hugo aimait enrichir ainsi de dédi-

Juliette n’a-t-elle jias droit de reeounai'tre (juelques échos de sa propre voix ?...

Le livre paru, e’est elle qui découpe les longs articles ou dépiste les niiiiees « lilets » dans les journaux que Fauteur ajiporte chez elle en paquets tous les soirs. Hélas ! pauvre ( )lympio ! Il avait bien raison de vouloir s’isoler sur la montagne du dédain ! A peine jetées sur les siècles ses harmonies nouvelles ne lui répercutent que sarcasmes et qu’outrages. Pour Nisard, les Voix Intérieures réalisent la « décadence » cju’il avait prédite ; pour Chaudes- Aigues, elles montrent décidément en Hugo un « vulgaire déclamateur », à l’égard de qui l’on ne saurait hésiter « qu’entre la compassion et le dédain » ; car il est en train de faire, dans le domaine de la poésie lyrique, la même faillite cfu’au théâtre ; en vain, depuis 1830, a-t-il tenté de « mettre la matière au serviee de l’idée » et d’insinuer quelque philosophie dans une forme plus brillante que solide. Sa philosophie n’est « rien de plus qu’un bateau à la remorque » ; c{uant aux poèmes d’inspiration personnelle, ils ne reflètent que « de l’égoïsme divinisé » ; en conséquenee, « M. Hugo se dessinant de prohl ou de trois quarts, ne nous importe guère. Ce qu’il nous a promis, ce que nous attendions de lui, c’était son opinion sur les hommes.

caces spirituelles et attendries les livres — les siens, ou ceux des autres ■ — qu’il offrait à son amie. M. André Pératé possède dans sa bibliothèque un exemplaire du joli conte de Cliarles Nodier : Histoire da roi de Bohème et de ses sept châteaux... qui, au-dessus de la dédicace : L’auteur à son ami Victor Hugo, porte cet ardent distique :

Si j’avais sept châteaux, vous en seriez la dame ;

El si j’avais sept corps, vous seule en seriez l’âme 1

21 juin 1835.

sur les clioses, sur la fei'iiHui I al loji sociah', sa crainte ou son espérance, un hymne synipal ln(|ue et intelligent. Il a tromjié notre attente... » U mcpT'is des critifjues (uigoncés dans la triple cravate !

En regard de leurs anathèmes, les éloges des journaux amis risquent de paraître un peu froids. Au Journal des Débats, Jules Janin ne loue qu’avec des réticences : il salue dans l’auteur des Voix Intérieures « un poète national par droit de conc[uête, malgré toutes les hardiesses étranges de la langue qu’il s’est faite à lui-même, malgré tous les capiices d’une imao-ination sans frein et sans loi... » Aux réserves, Janin ajoute des maladresses ; fallait-il tant préciser qu’en contraste avec les pièces consacrées au foyer, les « pièces ardentes » sont « faites tout entières dans l’intérêt de l’amitié ? » Fallait-il indic{uer qu’on aurait tort de prendre Olympio pour le pseudonyme du poète ? N’était-ce point ouvrir ])ien ingénûment la voie aux suppositions indiscrètes ?...

Par bonheur, en même temps que les articles désagréables ou incertains, Victor Hugo put lire une lettre généreuse. Elle arrivait de Saint-Point où Lamartine était, depuis le début de l’été, à « tailler des crayons sous ses chênes » :

10 juillet 1837.

« Mon cher ami, une providence m’a apporté ici les Voix Intérieures. Je viens de les lire d’une haleine pendant deux heures de recueillement et d’émotion, qui me rappelaient mes belles années. .J’ai besoin de vous crier : bl'a^'o ! dussiez-vous ne pas entendre cette voix ([ui vient de si loin au milieu des tumultes de votre vie. Itn vous lisant, je me sens fortement tenté de ne plus écrire de vers, car il y a là tics pages que l’on

ne peut qu’admirer sans songer à les égaler... Il y a bien loin, au fond des l)ois, nue Ame où vous avez magui fiquement retenti...»

Cher et grand Liamartinc ! Cet aine glorieux n est point des faux amis dont la liouelie mord après avoir baisé. Victor Hugo IVnvie peut-être au fond du cœur, mais sincèrement 1 admire : dans le Prélude même des Voix Intérieures, en gémissant sur l’alTaiblissement de la foi dans les âmes ;

Ihie cliose, ô Jésus, en secret m épouvante,

C’est l’écho de ta voix cjni va s affaiblissant !...

n’a-t-il point repris l’invocation désespérée que dans son Ihjmne alors fameux, Lamartine a lancée au Christ :

Est-il vrai que ta voix, d’âge en âge entendue,

Pareille au bruit lointain qui meurt dans 1 étendue,

N’a plus pour nous guider que des sons impuissants ?

Et c’est à Lamartine encore et à son Jocelyn qu il songeait, en écrivant dans le même Prélude :

Des poètes puissants, têtes par Dieu touchées.

Nous jettent les rayons de leurs fronts inspirés...

Il avait bien besoin de ce fraternel applaudissement...

Car les ennuis, en cette lin de juillet, fondent sur la tête du pauvre Olympio. La petite Léopoldine brûle, soudain, d’une fièvre maligne : Hugo, « consterné », interrompt tout travail pour la soigner ; « ses femmes sont sur les dents ». C’est alors que, de Saint-Germain, le dolent IJlric Guttmguer mande à Sainte-Beuve, toujours aux aguets des événements de la Place Royale ; « Cette maison doit être désolee. J écris

à coiix ((UC le 1)011 iMiuiiicl ajipelail deux læureax ! Mon Dieu ! <|ue (I helas ! dans la vie... fl). )) Sur lui-iuêiue, vers ces joursla, Olyiupio pousse uu lu'das ! de ])lu>s. Au deuii-dieu sou corps vient de rappeler (pi’il ii’e.st qu’un mortel. Plus ((ue les années preeédenles, il souHre des yeux, où il iniao-ine ((uelui remonte une maudite inllammation d’intestins «. Il a des éblouissements quand il écrit ; les médecins lui imposent de porter des lunettes vertes. L’iioriable remède ! « ...dVml prend pour moi, ecrit-il, à Apie Louise Bertin, depuis que je suis en proie à ees lunettes, un aspect froid et morne, .le vois le soleil vert, mes enfants violets, et midi en clair de lune, dont cela est bien morose... )) Au début d’août, on lui ordonne de rompre, pendant quelques semaines, avec ses occupations, de lire et d’écrire le nmins possible... Catastrophe à toute autre époque. . Mais, c est 1 été : (( après des angoisses mortelles (2)», la frêle Didi entre en convalescence : Mme H^go et ses enfants vont se nicher dans la verdure, auprès de l’oncle Louis à Auteuil joh village encore et qui, depuis Boileau, n’avait point cessé d(' limer à (( ehèvrefeiiil. . . » Que faire de mieux que voyager ?... Q)ue Victor aille donc se distraire (( je ne sais où », dit'salemme «fatiguée et découragée... » Les médecins conseillent de choisir un pays aux horizons reposants et calmes. Hugo se décide pour la Belgique et le sud de la Hollande. Il va partir. . . Seul ?.. Est-ce possible ? Il emmènera Juliette qui, l’an dernier déjiq

aceompagna pendant une longue fugue dans le Perebe et par la Normandie...

Jamais, pourtant, il ne s’est montré plus morne et plus méditatif que pendant les jours (jui précèdent le départ. .Ju-

(2) Ulric à Saiate-Beuve.

liette ne lui en veut qu’à moitié. Elle sait qu il ne s éloigne ])as sans tristesse de ses enfants pendant tout un long mois. Peut-elle deviner antre elmse ? ()ue, depuis cpieliiue temps, à défaut de réeoneiliation et d’entente, nn apaisement est intervenu entre les deux époux ? ()n’au foyer, pendant la maladie de la petite Didi, Hugo s’est montrée plus pre-

A-enante et plus tendre ? ()ue les eritiques déchaînées par les Voi.T intérieures l’ont rapprocliée du poète ? ()u’elle a parlé, un instant, de ne point laisser partir seul son mari

soiilfrant ?...

Si jamais les illégitimes amours de .Juliette et de Victor 1 lugo furent menacées de rupture, il semble, à plusieurs indices, que ce fut pendant ce début d’aout 1S3/. Mais le poète pouvait-il manquer à l’engagement de conscience qu’il avait pris trois ans plus tôt, au mois d août lb34 ?...

Le 10 août, en attendant le cher compagnon de voyage ([ui doit venir la chercher pour monter en voiture avec elle, .liiliette lui griffonne ce billet inquiet et résigné :

« ...Je suis prête depuis plus d’une heure. Je m’attends à voir ton beau visage triste ce soir et demain. Je ne t en veux pas, au contraire, mais je te prie de me pardonner si ta tristesse déteint sur moi... Ainsi voilà qui est convenu : nous serons tous deux tristes comme des bonnets de nuit tout le

temps ciue tu voudras... (1) » ,1

Evidemment la pensée de Victor Hugo ne s abandonne

point sans partage à sa compagne de route. Dès le 11 août, il écrit, d’Amiens, à sa femme : « Je songe à la joie que j’aurais de vous revoir tous, mon Adèle chérie. 11 est bien bête de quitter la maison où l’on est si bien pour venir

(1) Inédit.

dmer (laiis des assiettes d’auberge, où ]’oii lit les chansons de Béranger à travers sa soupe... (1) »

bni réponse, il reçoit cette nette affirmation ; « ...Il ne faut pins que tn voyages sans moi l’annce prochaine, .l’ai résolu ceci. Je suis, je l’espère, dans mon droit. Ce que je te dis est sérieux. Si le voyage est Impossible pour nous, je louerai ici une maison (2). » (19 août).

Ainsi la voix d un autre amour qu’un instant il avait cru mort, vient retentir au cœur du poète, dans le temps même que cet Olympio tente encore de s’en libérer par le voyaoe et l’éloignement. C’est en vain qu’à Bruxelles il s’enthousiasme pour les vieilles architectures et les « dentelles de pierre » ; qu’à Malmes, il orchestre, « sur la vitre d’une fenêtre llamande », les vers argentins qui célèbrent le vieux carillon; qu’a Gand, à Anvers, il « fatigue et éblouit sur les Bubens’ les van Eyck et les van Dyck, ses pauvres yeux que les tilleuls, les saules et les frênes avaient reposés (3) » • en vain encore, qu’à toute heure, il a près de lui le « sourire » et les « yeux ardents » de son « ange racheté », le ravonnement de ce corps amoureux dont « il ne sait même plus si le beau marbre blanc a eu en effet besoin d’être lavé... (4) » Il reste, maigre elle, maigre lui, méditatif et songeur. La voix du pass(‘,

— de tous les passés, — monte, obsédante, au fond de sa’ mémone troublée...

(1) Gustave Simon, La Vie d’une femme..

(2) Gustave Simon, Oiwr. cité.

(3) De Bruges, le 29 août, à Louise Berlin.

(4) Inédit.

Correspondance de V. Hugo.

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