CHAPITRE GCXVTl
Lit de justice de mon père.
Les anciens Goths de Germanie, qui les premiers s'établirent dans ce pays qui est entre l'Oder et la Vistule, et qui s'associèrent dans la suite les Bulgares et quelques autres peuplades vandales, avaient tous la sage coutume de débattre deux fois toutes les affaires importantes : une fois ivres et une fois à jeun; à jeun, pour que leurs conseils ne manquassent pas de prudence; ivres, pour qu'ils ne manquassent pas de vigueur.
Mon père ne buvait que de l'eau. Il n'y avait pas moyen de prendre cette méthode, ni de la tourner à son profit, comme il avait coutume de faire de toutes celles des anciens. Que n'eût-il pas donné pour trouver un biais favorable et pour se rapprocher au moins un peu de la méthode des anciens Germains, s'il ne pouvait l'adopter tout à fait! Il y rêva longtemps, et longtemps sans fruit; enfin, la septième année de son mariage, il inventa l'expédient que voici.
Toutes les fois qu'il y avait dans la famille quelque point délicat à régler, quelque affaire importante à débattre, en un mot, quelque résolution importante à prendre, résolution qui demandât à la fois beaucoup
de vigueur et de sagesse, mon père réservait et assignait la nuit du premier dimanche du mois et celle du samedi précédent pour discuter l'affaire dans son lit avec ma mère. Que de choses il avait à faire le premier dimanche du mois! Sa pendule à monter, sa... Mais c'est se défier de la mémoire du lecteur que d'en faire l'énumération.
Voilà ce que mon père appelait assez plaisamment ses lits de justice. Entre ces deux conseils tenus dans ces deux positions différentes, il trouvait nécessairement ce juste milieu qui est le vrai point de sagesse. Il se serait enivré et désenivré cent fois, qu'il n'aurait pas mieux rencontré.
Mais chut! le lit de justice va commencer. Venez, madame, il est temps d'approcher.