‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 12 sur 197 · CHAPITRE CCXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXVIII

Me mettra-t-on en culottes?

u Nous devrions, dit mon père en se retournant à moitié dans son lit et en rapprochant son oreiller de ma mère, nous devrions penser, madame Shandy, à mettre cet enfant en culottes.

— Vous avez raison, monsieur Shandy, dit ma mère.

— Il est mC'me honteux, ma chère, dit mon père, que nous ayons différé si longtemps.

— Je le pense comme vous, dit ma mère.

— Ce n'est pas, dit mon père, que l'enfant ne soit très-bien comme il est.

— Il est très-bien comme il est, dit ma mère.

— Et en vérité, dit mon père, c'est presque un pécl)é de l'habiller autrement.

— Oui, en vérité, dit ma mère

— Mais il grandit h vue (r(i^Jl,(;o petit garçon-là, répliqua mon père.

— Il est très-grand pour son âge, dit ma mère.

— Je ne puis, dit mon père, appuyant sur chaque syllabe, je ne puis pas imaginer à qui diantre il ressemble.

— Je ne saurais l'imaginer, dit ma mère.

— Ouais! <( dit mon père.

Le dialogue cessa pour un moment.

« Je suis fort petit, continua mon père gravement.

— Très-petit, monsieur Shandy, dit ma mère.

— Ouais! » dit mon père.

En môme temps il se retourna brusquement et retira l'oreiller. Ici il y eut un silence de trois minutes et demie.

(( Si on le met en culottes, dit mon père en élevant la voix, je crois qu'il sera bien embarrassé à les porter.

— Très-embarrassé au commencement, dit ma mère. - — Et nous serons bien heureux, ajouta mon père, si

c'est là le pis.

— Oh ! très-heureux, répondit ma mère.

— Apparemment, dit mon père après une pause d'un moment, qu'il est fait comme tous les enfants des hommes?

— Exactement, dit ma mère.

— Ma foi ! j'en suis fâché, » dit mon père. Et le débat s'arrêta encore une fois.

« Du moins, dit mon père en se retournant de nouveau, si j'en viens là, je les lui ferai faire de peau.

— Elles dureront plus longtemps, dit ma mère.

— Mais alors, dit mon père, il faudra qu'il se passe de doublure.

— J'en conviens, dit ma mère.

— Il vaut mieux, dit mon père, qu'elles soient de futaine.

— Il n'y a rien de meilleur, dit ma mère.

— Excepté le basin, répliqua mon père.

— Oui, le basin vaut mieux, dit ma mère.

— Cependant, interrompit mon père, il ne faut pas risquer de lui donner la mort.

— Il faut bien s'en garder, » dit ma mère. Et le dialogue fut encore interrompu.

« Quoi qu'il en soit, dit mon père en rompant le silence pour la quatrième fois, il n'y aura certainement point de poches.

— Il n'en a aucun besoin, dit ma mère.

— J'entends à sa veste et à son habit, dit mon père.

— Je le pense bien aussi, répliqua ma mère.

— Car, s'il possède jamais un sabot et une toupie... (à cet âge, pauvres enfants ! c'est comme un sceptre et une couronne), il faut bien qu'il ait de quoi les serrer.

— Ordonnez, monsieur Shandy, ordonnez tout comme vous le voudrez.

— Mais, dit mon père insistant, ne trouvez-vous pas que cela est bien?

— Très-bien, dit ma mère, s'il vous plaît ainsi, monsieur Shandy.

— S'il me plaît! s'écria mon père perdant toute patience; parbleu! vous voilà bien. S'il me plaît! ne distinguerez-vous jamais, madame Shandy, ne vous ^>^ prendrai-je jamais à distinguer ce qui plaît d'avec ce qui convient? »

Minuit vint à sonner; c'était le dimanche qui commençait, et le chapitre n'alla pas plus loin.

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