‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 110 sur 197 · CHAPITRE GCGXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE GCGXVI

Les deux amours.

« Les anciens, dit mon père, ont reconnu, frère Tobie, deux sortes d'amour, très-distinctes l'une de l'autre, suivant la partie du corps où elles prennent naissance, la cervelle ou le foie. Ainsi, quand un homme devient amoureux, il doit considérer où est le siège du mal.

— Et qu'importe, frère Shandy, répliqua mon oncle Tobie, qu'importe d'où l'amour vienne, quand on ne veut que se marier, aimer sa femme, et lui faire quelques enfants ?

— Quelques enfants ! s'écria mon père en sautant de sa chaise, les yeux fixés sur ma mère, et passant brusquement entre son fauteuil et celui du docteur

Slop, répétant les mots de mon oncle Tobie et continuant à se promener avec agitation.

Ce n'est pas, frère Tobie, dit mon père en revenant à lui, et se rasseyant derrière le fauteuil de mon oncle Tobie, ce n'est pas que je fusse fâché de t'en voir une vingtaine; au contraire, j'en serais charmé; et j'aimerais chacun d'eux, Tobie, autant que si j'étais son père. »

Mon oncle Tobie passa sa main derrière sa chaise, sans être aperçu, pour serrer celle de mon père.

Mon père prit la main de mon oncle Tobie.

(( Bien plus, mon cher frère, continua mon père, formé comme tu l'es de tout ce qu'il y a de plus doux dans la nature humaine, ayant si peu de ses aspérités, c'est une pitié que la terre ne soit pas toute peuplée d'habitants qui te ressemblent. Et si j'étais monarque d'Asie, ajouta mon père en s'échauffant pour ce nouveau projet, je t'obligerais (pourvu que la chose ne fût pas au-dessus de tes forces, et ne desséchât pas trop promptement ton humide radical, pourvu enfin que cet exercice ne fit aucun tort à ton imagination ni à ta mémoire, ce qui arrive quand on s'y livre inconsidérément), oui, frère Tobie, je te procurerais les plus belles femmes de mon empire et je t'obligerais, nolens et volens^ de me faire un sujet tous les mois.

— Tous les mois ! dit ma mère en prenant une prise de tabac.

— Je ne voudrais pas, dit mon oncle Tobie, faire un enfant, nolens et volenSy ce qui signifie, je crois, que je voulusse ou non, pour plaire au plus grand prince de la terre.

"- J'avoue, dit mon père, qu'il y aurait de ma part

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un peu de cruauté à t'y roiitrainrliv. Mais c'est une supposition que j'ai faite, frère Tobie, pour te montrer que ce n'est pas sur ton pi'ojet de faire des enfants (en cas que tu en sois capable), mais sur les systèmes que tu as sur l'amour et le mariage, que je veux te redresser.

— Mais, dit Yorick, il y a beaucoup déraison et de bon sens dans l'opinion ([ue le capitaine Shandy se forme de l'amour ; et dans les heures perdues de ma vie, dont je rendrai compte un jour, j'ai lu beaucoup de poètes et de rhéteurs, desquels je n'aurais jamais pu en extraire autant.

— Je voudrais, Yorick, dit mon père, que vous eussiez lu Platon : il vous aurait appris qu'il y a deux amours.

— Je sais, dit Yorick, qu'il y avstit deux religions parmi les anciens, l'une pour le peuple et l'autre pour les savants. Mais je pense qu'un seul amour pouvait suffire aux uns et aux autres.

— Point du tout, dit mon père, et par les mêmes raisons; car de ces deux amours, suivant le commentaire de Ficinus sur Velasius, l'un est spirituel, l'autre est matériel. Le premier est le plus ancieYi, il n'a point eu de mère, et n'a rien à démêler avec Vénus : le second est engendré de Jupiter et de Dioné.

— De grâce, frère, dit mon oncle Tobie, qu'est-ce qu'un homme qui croit en Dieu a besoin de tout cela? »

Mon père ne s'arrêta pas à lui répondre, de crainte de perdre le lil de son discours.

« Ce dernier, continua-t-il, participe entièrement de la nature de Vénus. Le premier est la chaîne d'or qui lie le ciel à la terre; c'est lui qui nous excite à l'amour héroïque, lequel renferme et fait naître le désir de la philosophie et de la vérité: le second excite seulement le désir.

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