‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 112 sur 197 · TIU8TUAM SHANDY · texte numérisé non relu

TIU8TUAM SHANDY

Unir par l'éiiuinératioii de tous les couveiiLs de la eiirétieiité, ([iiand le caporal Triiii entra dans la salle, et . raconta à mon oncle Tobie ([ue ses culottes d'écrarlate ne pourraient servir, comme ils l'avaient projeté, pour l'attaque de la veuve Wadman, attendu que le tailleur, en les décousant, s'était aperçu qu'elles avaient déjà été retournées.

« Eh bien! qu'il les retourne encore, dit brusquement mon père, car on les retournera encore plus d'une t'ois avant que l'affaire soit linie.

— Elles n'en valent pas la façon, dit le caporal.

— Alors, frère, dit mon père, il faut nécessairement que vous en commandiez d'autres. Car, quoique je sache, continua-t-il en s'adressant à la compagnie, que la veuve Wadman aime mon frère ïobie depuis longtemps, et qu'elle a mis en usage toute l'adresse et tous les artifices d'une femme pour s'en faire aimer, maintenant qu'elle l'a enrôlé, sa passion n'est plus aussi vive. Elle a obtenu ce qu'elle voulait. Sous ce rapport, continua mon père, sous ce rapport, auquel je suis persuadé que Plator» n'a jamais pensé, vous voyez que l'amour est moins un sentiment qu'un état, une condition, et qu'on s'y engage (à peu près, dirait mon frère Tobie, comme dans un régimei^). Or, dès qu'un homme est agrégé à un corps, soit qu'il aime le service ou non, il se comporte comme s'il l'aimait, et cherche partout à se montrer homme de courage, v

Cette hypothèse, comme toutes celles de mon père, était assez plausible; et mon oncle ïobie n'avait qu'une seule objection à y faire. Trim se tenait prêt à le seconder; mais mon père n'avait pas encore tiré sa conclusion.

* C'est pourquoi, continua mon père, reprenant sa

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siippositioii, quoique tout le monde sache que mistriss AVadman et mon frère Tobie se plaisent l'un à l'autre et se conviennent réciproquement, quoique je ne connaisse dans la nature aucun obstacle qui puisse empêcher les violons de jouer dès ce soir, je répondrais que ce ne sera pas d'un an que leurs instruments se mettront à l'unisson.

— Je crains que nous n'ayons mal pris nos mesures, dit mon oncle Tobie en regardant Trim, comme pour lui demander son avis.

— Je gagerais, dit Trim, mon bonnet de hussard. (Son bonnet de hussard, comme je vous l'ai dit, était son enjeu ordinaire ; mais ayant été rajusté et presque remis à neuf pour l'attaque projetée, l'enjeu devenait plus important.) Je gagerais, avec la permission de monsieur, mon bonnet de hussard contre un schelling... si j'osais, continua Trim faisant une révérence, gager contre monsieur.

— Il n'y a point de mal à cela, dit mon père; car, en disant que tu gagerais ton bonnet, tout ce que tu entends par là, c'est que tu crois... Qu'est-ce que tu crois?

— Je crois que la veuve Wadman, sauf le respect dû à monsieur, n'est pas en état de tenir dix jours.

— Et où diantre, s'écria Slop d'un air goguenard, où diantre, l'ami, as-tu si bien appris à connaître les femmes?

— Dans mes amours avec une religieuse, dit Trim.

— Ce n'était qu'une béguine^ » dit mon oncle Tobie. Le docteur Slop était trop en colère pour écouter

cette distinction; et mon père profitant de l'occasion pour tomber sur les religieuses d'estoc et de taille, en les traitant de folles, le docteur Slop ne put y tenir.

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Mon oncle Tobie avait (mcore qnehjucs mesures à prendre pour ses culottes, et Yorick pour la seconde partie de son prochain sermon : toute la compagnie se sépara. Et comme il restait une demi-heure avant le temps de se mettre au lit, mon père, qui était demeuré seul, demanda une plume, de rcncre et du papier, et se mit à écrire j)our mon oncle ïobie l'instruction suivante en forme de lettre :

« Mon cher frère Tobie,

» Ce que je vais te dire a rapport à la nature des femmes et à la manière de leur faire l'amour. Et peutêtre est-il heureux pour toi (quoiqu'il ne le soit pas autant pour moi) que l'occasion se soit offerte, et que je me sois trouvé capable de t'écrire quelques instructions sur ce sujet.

» Si c'eût été le bon plaisir de celui qui distribue nos lots, et qu'il t'eût départi plus de connaissances qu'à moi, j'aurais été charmé que tu te fusses assis à ma place, et que cette plume fût entre tes mains; mais puisque c'est à moi à t'instruire, et que madame Shandy est là auprès de moi, se disposant à se mettre au lit, je vais jeter ensemble et sans ordre sur le papier des idées et des préceptes concernant le mariage, tels qu'ils me viendront à l'esprit et que je croirai qu'ils pourront être d'usage pour toi ; voulant en cela te donner un gage de mon amitié, et ne doutant pas, mon cher Tobie, de la reconnaissance avec laquelle tu le recevras.

>■) En premier lieu, à l'égard de ce qui concerne la

religion dans cette affaire (quoique le feu qui me

monte au visage me fasse apercevoir que je rougis

en te parlant sur ce sujet, quoique je sache, en dépit

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de ta modestie qui nous le laisserait ignorer, que tu ne néglij»es aucune de ses pieuses pratiques, il en est une cependant que je voudrais te recommander d'une manière plus particulière pour que tu ne l'oubliasses point, du moins pendant tout le temps que dureront tes amours. Cette pratique, frère Tobie, c'.est de ne jamais te présenter chez celle qui est l'objet de tes poursuites, soit le matin, soit le soir, sans te recommander auparavant à la protection du Dieu tout-puissant, pour qu'il te préserve de tout malheur.

» Tu te raseras la tête, et tu la laveras tous les quatre ou cinq jours, et même plus souvent, si tu le peux, de peur qu'en ôtant ta perruque dans un moment de distraction, elle ne distingue combien tes cheveux sont tombés sous la main du temps, et combien sous celle de Trim.

» Il faut, autant (pie tu le pourras, éloigner de son imagination toute idée de tête chauve.

» Mets-toi bien dans l'esprit, Tobie, et suis cette maxime connue sûre :

» Toutes les femmes sont timides. Et il est heureux (pi'elles le soient ; autrement, qui voudrait avoir affaire avec elles ?

» Que tes culottes ne soient ni trop étroites ni trop larges et ne ressemblent pas à ces grandes culottes de nos ancêtres.

» Un juste médium prévient tous les commentaires.

» Quelque chose que tu aies à dire, soit que tu aies peu ou beaucoup à parler, modère toujours le son de ta voix. Le silence et tout ce qui en approche grave dans la mémoire les mystères de la nuit. C'est pourquoi, si tu peux l'éviter, ne laisse jamais tomber la pelle ni les pincettes.

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» Dans tes conversations avec elle, évite toute plaisanterie et toute raillerie ; et, autant que tu pourras, ne lui laisse lire aucun livre jovial. Il y a quelques traités de dévotion que tu peux lui permettre (quoique j'aimasse mieux qu'elle ne les lût point), mais ne souffre pas qu'elle lise R.abelais, Scarron, ou Don Quichotte.

» Tous ces livres excitent le rire; et tu sais, cher Tobie, que rien n'est plus sérieux que les fins du mariage.

» Attache toujours une épingle à ton jabot avant d'enti'er chez elle.

» Si elle te permet de t'asseoir sur le même sopha, et qu elle te donne la facilité de poser ta main sur la sienne, résiste à cette tentation. Tu ne saurais toucher sa main sans que la température de la tienne lui fasse deviner ce qui se passe en toi. Laisse-la toujours dans l'indécision sur ce point et sur beaucoup d'autres. En te conduisant ainsi, tu auras au moins sa curiosité pour toi ; et si ta belle n'est pas encore entièrement soumise, et que ton âne continue à regimber (ce qui est fort probable), tu te feras tirer quelques onces de sang audessous des oreilles, suivant la pratique des anciens Scythes, qui guérissaient par ce moyen les appétits les plus désordonnés de nos sens.

» Avicenne est d'avis que l'on se frotte ensuite avec de l'extrait d'ellébore, après les évacuations et purgations convenables ; et je penserais assez comme lui. Mais surtout ne mange que peu, ou point de bouc ni de cerf ; et abstiens-toi soigneusement, c'est-à-dire, autant que tu le pourras, de paons, de grues, de foulques, de plongeons et de poules d'eau.

» Pour ta boisson, je n'ai pas besoin de te dire que ce doit être une infusion de verveine et d'herbe hanéa,

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do laquelle Élien rapporte des effets surprenants. Mais si ton estomac en souffrait, tu devrais en discontinuer l'usage, et vivre de concombres, de melons, de pourpier et de laitue.

» Il ne se présente pas pour le moment autre chose à te dire.

» A moins que la guerre venant à se déclarer...

» Ainsi, mon cher Tobie, je désire que tout aille pour le mieux ;

» Et je suis ton affectionné frère,

» Gauthier Shandy. »

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