‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 115 sur 197 · CHAPITRE GCGXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE GCGXX

Parure do mon oncle Tobie.

Quoique le caporal eût tenu parole en retapant de son mieux la grande perruque à la Ramillies de mon oncle Tobie, il avait eu trop peu de temps, et tous ses soins n'avaient produit qu'un effet assez mince. Cette fameuse perruque avait passé plusieurs années aplatie dans le fond d'une vieille armoire; et, comme les mauvais plis ne s'effacent pas aiséyaent, et que l'usage des bouts de chandelle n'est pas toujours sûr, l'entreprise du caporal n'était pas une chose aussi facile qu'on pourrait le croire. Il s'employait pourtant de son mieux; il pommadait, il crêpait, il retapait, puis se reculait d'un air joyeux, et les deux bras tendus vers la perruque, comme pour l'engager à prendre un meilleur air. Mais le tout en vain : elle frisait, en dépit du caporal, partout où le caporal ne voulait pas qu'elle frisât; et, quand une boucle ou deux auraient pu l'embellir, chaque cheveu s'aplatissait comme s'il eût été trempé dans l'eau bouillante.

La déesse du spleen elle-même n'aurait pu la voir sans sourire.

Telle était la perruque de mon oncle Tobie, ou plutôt telle elle aurait paru sur tout autre front que le sien. Mais le front de mon oncle Tobie était le siège aimable de la douceur et de la bonté ; et ce charme se répandait sur tout ce qui l'environnait. D'ailleurs, monsieur, la nature avait dans toute sa personne tracé le mot gentilhomme en si beaux caractères, que jusqu*;\ son chapeau bordé en vieux ppint d'Espagne tout terni et surmonté d'une large cocarde de taffetas frippé; ce

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chapeau, clis-jo, qui on lui-inAme ne valait pas quatre sous, acquérait de l'iinporlance, dès qu'il était sur la tôte de mon oncle Tobie. On eût dit qu'une fée elleniénic l'avait composé de sa main, pour mieux aller à l'air de son visage.

Rien n'aurait mieux prouvé ce que j'avance que l'habit bleu et or de mon oncle Tobie, si, à quelques égards, la proportion n'était pas nécessaire à la grâce; mais depuis quinze ou seize ans qu'il était fait, depuis que l'inactivité de mon oncle Tobie (dont les promenades étaient presque bornées à son boulingrin) avait doublé son embonpoint, son habit bleu et or était devenu si misérablement étroit, que ce n'était qu'avec la plus grande peine que le capoml avait pu l'y faire entrer; et le raccommodage des manches n'avait servi de rien : il était cependant galonné en plein, et sur toutes les coutures, et devant et derrière, comme au temps du roi Guillaume ; et, pour finir la description, il jetait tant d'éclat au soleil, il avait un air si métallique et si guerrier, que si le projet de mon oncle Tobie eût été d'attaquer la veuve en armure, il aurait pu lui-même s'y méprendre.

Quant aux culottes d'écarlate, on sait que le tailleur les avait décousues et les avait abandonnées. On aurait pu à la rigueur s'en accommoder, mais c'était assez que le soir d'auparavant on les eût déclarées incapables I de servir; et, comme il n'y avait point d'alternative dans la garde-robe de mon oncle Tobie, mon oncle Tobie sortit en culottes de peluche rouge.

Le caporal avait endossé l'uniforme du pauvre Lefèvre. Il avait retroussé ses cheveux sous son bonnet de hussard, lequel, comme on sait, avait été remis presque à neuf, Il suivait son maître à trois pas de

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distance. Sa chemise, renflée à son jabot et autour de ses poignets, annonçait l'orgueil de son ancienne profession; et son bâton, suspendu par un petit cordon de cuir noir, dont les deux bouts renoués ensemble finissaient par un gland, se balançait au-dessous de son poignet gauche. Mon oncle Tobie portait sa canne comme une hallebarde.

« Vraiment, dit mon père en lui-même, ils ont assez bon air. »

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