CHAPITRE GGCXXIII
Amours (h^ Tom oX do la juive.
« La place de Tom lui valait de Fardent, et lui donnait peu de besogne. Le climat de Lisboime était chaud. C'est ce qui lui donna la fantaisie de se marier.
Or, il arriva vers ce temps-là f[u'un juif, qui vendait des saucisses dans la même rue où Tom demeurait, tomba malade d'une rétention d'urine, et mourut. Sa veuve resta en possession d'une boutique bien achalandée ; et, comme à Lisbonne, ainsi qu'ailleurs, chacun est pour soi, Tom pensa qu'il n'y aurait point de mal d'aller se présenter à la veuve, pour lui offrir de l'aider à continuer son commerce.
Tom, en conséquence, se décida à l'aller trouver. Il pensa d'abord comment il se ferait annoncer chez elle. La manière la plus simple était de feindre d'y aller acheter une aune de saucisse : ce fut celle qu'il choisit. Et voici comme il raisonnait :
Si je suis mal reçu, il ne m'en coûtera jamais qu'une aune de saucisses, et le malheur n'est pas grand. Si, au contraire, les choses tournent bien, je puis gagner, non-seulement une aune, mais une boutique entière de saucisses, et une femme par-dessus le marché.
Toute la maison, du plus grand jusqu'au plus petit, souhaita à Tom un heureux succès, et il partit. Sauf le respect dû à monsieur, je m'imagine le voir en veste et culottes de basin, le chapeau sur l'oreille, marchant légèrement dans la rue, agitant sa canne en l'air, souriant et abordant d'un air gai tous ceux qu'il rencontrait. Mais, hélas ! Tom, tu ne souris plus ; tu ne souriras plus, s'écria le caporal en détournant la tète, les
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yeux fixés à terre, comme s'il eût apostrophé son trèrc^ au fond de son cachot.
— Pauvre garçon! dit mon oncle Tobie d'un air touché.
— Je puis bien dire à monsieur, dit le caporal, que c'était le meilleur garçon et le plus honnête qu'on eût jamais vu.
— Il te ressemblait donc, Trim? » répliqua vivement mon oncle Tobie.
Le caporal rougit jusqu'au bout des doigts. L'embarras de l'homme modeste qui s'entend louer, la reconnaissance d'un serviteur affectionné que son maître exalte, la douleur d'un frère sensible au souvenir d'un frère malheureux, tout cela se peignit à la fois sur le visage du caporal, et les larmes coulèrent le long de ses joues.
Ce spectacle émut mon oncle Tobie. Il prit le caporal par son habit, qui avait été celui de Lefèvre, et s'appuya sur lui, en apparence pour soulager sa jambe boiteuse, mais réellement pour r tonner au caporal une nouvelle marque de l)onté. Il resta en silence une minute et demie; ensuite il retira sa main, et le caporal s'inclinanl, reprit l'histoire de sou livre Tom et de la veuve du juif.